Sully Prudhommb, les Destins
La Nature nous dit : « Je suis la raisoa même Et je ferme l'oreille aux propos iosensés ; L'uQivers, sachez-le, qu'où l'exsècre ou qu'on l'aime, Cache un accord profond des destins balancés.
« Il poursuit une un que son passé renferme.
Qui recule toujours sans lui jamais faillir; N'ayant pas d'origine et n'ayant pas de terme, Il n'a pas été jeune et ne saurait vieillir.
« 11 s'accomplit tout seul, artiste, œuvre et modèle; Ni petit ni mauvais, il n'est ni grand ni bon, Car sa taille n'a pas de mesure hors d'elle Et sa nécessité ne comprend aucun don. »
La Justice, Prologue ;
Une œuvre s'accomplit, obscure et formidable ; Nul ne discerne, avant d'en connaître la fin. Le véritable mal et le bien véritable :
L'accuser est stérile et la défendre vain.
Le poète s'indigne contre un système qui révolte en lui le sentiment de la justice :
Si hors du genre humain tu n'es plus qu'un vain nom, En lui du moins tu \is, qu'il t'obéisse ou non; C'est que, formée en nous depuis notre naissance, Ta nature, 6 Justice, est notre propre essence !
Et de même, dans la YI^ veille :
Où le destin règne en tyran Est'il rien do digne ou d'indigne?
ou FATALISME 33
nous nous laissons un moment envahir par le découragement; la douleur égare notre âme; nous désespérons de notre propre force; notre esprit, déconcerté, ne peut se ressaisir et réfléchir froidedement; renonçant à satisfaire notre raison, nous essayons de nous payer de mots, mais en réalité nous n'en sommes pas dupes. D*où vient donc toute la force du fatalisme? De l'abdication, de l'inertie de notre volonté. Ce qui chez la plupart des hommes n'est qu'une crise passagère devient l'état normal chez les natures molles et apathiques, chez les Orientaux par exemple : « Le fataliste, dit M. Fouillée, courbe sous le joug une tête inerte, sans même essayer une résistance qu'il croit inutile... Dès lors le destin règne en effet sans obstacle et les choses suivent leur cours sans que la volonté humaine, immobile et neutre, y change rien. En croyant à la fatalité, rhomme Ta réalisée en lui; l'idée de son éternel esclavage semble l'avoir rendu à jamais esclave *. » L'homme est souvent le jouet des événements : c'est quand il le veut bien et qu'il s'y résigne. Mais dès qu'il cesse de s'abandonner lui-même, dès qu'il exerce son activité, cette activité prend conscience d'elle-même, elle se sent énergique, efficace, soustraite à la nécessité, capable d'entrer en lutte contre les influences extérieures et de produire des effets qui n'auraient point existé sans elle. « Les lois de la nature sont comparables aux règles d'un jeu très compliqué qui se joue depuis des siècles plus nom-
l. A. Fouillée, la Liberté et le Déterminisme, l'o part, ch. i.
breux que noj^s ne savons les compter. Nous tous sommes les joueurs contre lesquels la partie est engagée... Nous jouons contre un adversaire qui est caché. Nous savons qu'il ne triche pas, il ne fait pas de faute, il est patient dans ses coups... Mais il ne nous passe pas la moindre faute et n'a nul souci de notre ignorance. Les plus gros enjeux se payent aux bons joueurs avec ce genre de générosité surabondante par laquelle les forts témoignent de leur amour de la force. Quant à celui qui joue mal, il est fait mat sans hâte comme sans pitié *. » Mais nous sentons que si nous le voulons, si nous nous appliquons, si nous nous donnons la peine d'apprendre les règles et d'étudier le jeu de notre adversaire, nous pouvons arriver à gagner un i^ombre de plus en plus grand de parties.
1. Huxley, les Sciences naturelles et les Problèmes qtCelles font surgir {Sermons laïques), éd. franc., p. 44.
CHAPITHE II
I. — Si le fatalisme est en réalité un système de métaphysique, le déterminisme se présente avec tous les caractères d'une théorie exclusivement scientifique.
Le principe de causalité, disent les déterministes, est absolu et universel; mais il le faut bien com prendre. Il n'arrive presque jamais qu'un phénomène soit l'effet d'une seule cause : le mot cause doit être pris dans un sens collectif: du moment que sont réunies toutes les conditions nécessaires et suffisantes de la production d'un phénomène, celui-ci ne peut manquer de se manifester, de même qu'il est impossible qu'il se produise en l'absence de toutes ces conditions; la suppression d'une seule d'entfe elles suffit pour nécessiter une modification plus ou moins considérable du phénomène.
Ainsi que l'a montré Kant, dans le monde des phénomènes, le déterminisme ne comporte pas d'exception : il en est de nos décisions volontaires
comme des autres événements. Le témoignage de notre conscience confirme cette théorie. Analysons l'une quelconque de nos volitions; qu'elle soit importante ou futile, n'importe : nous reconnaissons toujours qu'elle a été déterminée par un motif prévalent ^ Quelquefois l'idée d'une seule action s'est présentée à notre esprit et nous n'avons éprouvé d'autre sentiment qu'une forte tendance à l'accomplir; plus souvent, tandis que certaines inclinations nous sollicitaient de la faire, d'autres inclinations antagonistes nous en détournaient ; plus souvent encore, nous avons eu l'idée d'un nombre plus ou moins grand d'actions diverses que des sentiments contraires nous portaient à adopter ou à rejeter '. On dit communément que c'est le motif
1. « La volonté est la fille du désir et n'échappe à son empire que pour passer sous celui de l'habitude. » (Stuart Mill, Ulilitarisme, chap. iv, p. 60.)
2. « Lorsque plusieurs désirs ou plusieurs craintes se balancent et se combattent dans noire esprit,, on appelle cet état délibération, et le dernier de ces désirs, celui qui l'emporte, est la volonté. Tout désir est déterminé nécessairement par une cause et produit nécessairement ses efifets. » (Hobbes.) — « Rien ne procède de soi-même, mais bien de l'action de quelque agent immédiat existant au dehors. Par conséquent quand il naît chez un homme du désir ou de la volonté pour une chose qu'immédiatement auparavant il ne désirait ni ne voulait, la cause de sa volition n'est pas sa volonté même, mais quelque autre chose qui n'est pas en son pouvoir.... Sa volonté est nécessairement causée par d'autres choses qui lui échappent, toutes les actions volontaires ont des causes nécessaires et sont elles-mêmes nécessitées... La définition habituelle d'un agent libre, c'est-à-dire d'un agent qui, en présence de toutes les conditions nécessaires pour produire un effet, peut cependant ne pas le produire, cette définition implique une contradiction et un non-sens, car elle revient à dire que la cause peut être suffisante, c'est-à-dire nécessaire, et que nonosbtant l'effet peut ne pas avoir lieu. » (Hobbes.)
le plus fort qui l'emporte; entendons-nous bien : les différents motifs agissent et réagissent les uns sur les autres, ils se combinent entre eux à la manière des forces qu'étudie la mécanique et constituent une résultante dont la direction et l'énergie sont nécessairement déterminées par la nature et l'intensité de toutes les composantes. « Toutes les causes, dit Hume, sont dans une liaison nécessaire avec leurs effets, et toute incertitude apparente procède toujours de l'action secrète de causes contraires... La volonté humaine est gouvernée par des lois non moins stables que celles qui régissent les vents, les nuages, la pluie... La liaison des motifs avec les actes n'est ni moins régulière ni moins uniforme que celle des autres causes naturelles avec leurs effets *. » C'est ce que Hume fait ressortir à l'aide d'un exemple spirituellement choisi : a Le prisonnier qui n'a ni sou ni maille découvre l'impossibilité de sa fuite aussi bien en considérant l^obstination de son geôlier qu'en palpant les murailles. et les barreaux de fer qui l'entourent; et s'il essaye de se procurer la liberté, il préférera s'attaquer aux pierres et au fer plutôt qu'à la nature inflexible du geôlier. » Il n'y a donc pas d'autre moyen de déterminer la décision de l'homme que de faire agir sur elle des motifs suffisants. Une action libre, qui ne serait pas entièrement déterminée par les événements antécédents, serait un phénomène sans cause, c'est-à-dire quelque chose d'inconce-
1. D. Hume, i^^^ai^ philosophiques sur l'entendement humainy VIII« essai, de la Liberté et de la Nécessité»
vable * : « La décision libre, dit Lequier, c'est le non-rien issu de la non-cause, un accident absolu . >
La comparaison de la volonté humaine à une balance est juste de tous points : celle-ci incline toujours et nécessairement du côté du poids le plus fort. Notez bien que ce qui importe ce n'est pas le poids absolu, mais le poids relatif. S'il n'y a rien dans l'un des plateaux, le poids le plus petit déposé dans l'autre suffira pour là faire pencher; si le premier renferme un poids peu considérable, il faudra placer dans le second un poids un peu plus lourd, mais faible encore; si le premier est pesamment chargé, le second ne l'emportera qu'à condition d'être entraîné par un poids plus grand encore; enfin il arrive quelquefois que les deux plateaux, contenant des poids fort lourds mais égaux, la balance demeure en équilibre ou bien oscille sans pouvoir s'arrêter : il suffît alors du poids le plus faible ajouté de l'un ou de l'autre côté pour terminer l'indécision et fixer la balance. C'est ainsi que les choses se passent en nous. Quelquefois une décision très importante semble déterminée par des motifs bien futiles; c'est qu'ils ont apporté à des raisons très sérieuses l'appoint nécessaire pour les faire triompher de raisons contraires et également puissantes.
La croyance au libre arbitre est donc une illusion.
1. « Quand je peux faire ce que je veux, voilà ma liberté. Mais je veux nécessairement ce que je veux, autrement je voudrais sans raison, sans cause, ce qui est impossible. » (Voltaire, le Philosophe ignorant.)
« Supposez, dit Bayle \ qu'une girouette désire vivement se tourner vers Test et qu'au même instant le vent, venant à souttler de Touest, la tourne de ce côté sans qu'elle s'en aperçoive : elle sera convaincue qu'elle s'y est dirigée volontairement. Ou bien encore imaginez que l'aiguille de la boussole aspire passionnément à prendre la direction du nord : l'attraction magnétique l'y fixe et elle croit que c'est sa volonté propre. y> « L'homme se dit libre quand ses désirs et ses actions ne rencontrent pas d'obstacles; la liberté n'est que l'absence d'empêchement. » (Hobbes.)
Les expériences si curieuses que l'on fait de nos jours sur l'hypnotisme semblent apporter une nouvelle confirmation de cette doctrine. Le sujet étant endormi, on lui suggère l'idée d'accomplir une certaine action ; éveillé, il ne manque pas de l'exécuter. Et ce n^est pas seulement à un empire direct, immédiat qu'on le peut soumettre : on a vu des suggestions produire leur effet à 4 kilomètres de distance, à 172 jours d'intervalle. Dans tous les cas, l'hypnotisé est convaincu qu'il agit librement, tandis qu'il ne fait qu'obéir à un ordre; on ne saurait donc attribuer aucune valeur au prétendu sentiment vif interne, si souvent invoqué comme la preuve la plus simple et la plus concluante de la liberté.
En réalité chacun de nos actes est entièrement déterminé par l'ensemble des motifs en présence
1. Bayle, Dict, hist, et crit., article Hélène, notes TA et Y.
desquels nous nous trouvons *. Ainsi que Tont montré un grand nombre de philosophes contemporains, particulièrement M. Bain en Angleterre et M. Fouillée en France, toute idée, par cela même qu'elle est conçue par l'intelligence, tend à se réaliser et se réalise effectivement si elle n'est contenue et empêchée par quelque idée plus puissante ; réciproquement toute action est la réalisation d'une idée prépondérante. Il s'en faut de beaucoup que nous nous rendions compte de tout ce qui se passe en nous, que nous connaissions toutes les idées, tous les sentiments qui interviennent dans nos décisions : « Je trouve vingt raisons excellentes pour faire une chose, dit M. G. Renard dans un brillant plaidoyer en faveur du déterminisme, et je ne la fais pas; il y a une raison que je ne dis pas, même à moi, et qui l'emporte '. » Il est des cas où nous avons conscience