‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 24 sur 87 · Nous trompons-nous en conjecturant que ce qui a déter · texte numérisé non relu

Nous trompons-nous en conjecturant que ce qui a déter

ces causes sont régies par des lois nécessaires inhérentes à la nature même des choses : nous voilà donc revenus au fatalisme que nous avons déjà étudié*.

Beaucoup de déterministes n'acceptent pas ces théories et se refusent à accorder aux phénomènes de la vie corporelle une si grande portée ; mais en sont-ils plus avancés? Il est permis d'en douter. Les motifs qui déterminent nos actions sont les idées et les sentiments qui se manifestent dans notre esprit d'une manière consciente ou inconsciente; efforçons-nous donc de remonter jusqu'à leur première origine. Si une idée se présente à notre intelligence, c'est ou bien qu'elle est excitée par la perception actuelle, ou bien qu'elle est suggérée par la mémoire et l'association. En fait d'association, les déterministes n'en connaissent pas d'autres que les associations reproductrices, celles qui se réduisent à des habitudes intellectuelles, qui ont leur principe dans l'expérience, dans la perception, en d'autres termes dans l'action des objets et des phénomènes qui ont frappé nos sens. Les plaisirs et les douleurs que nous ressentons, le développement en nous de tel goût, de telle passion, s'expliquent également

miné Feuerbach à adopter celte formule, c'est le jeu de mots auquel donne lieu sa traduction latine? « Homo est quod est » semble l'expression même du principe d'identité, c'est-à-dire de la vérité la plus incontestable.

1. « L'homme est la résultante de ses aïeux, de sa nourrice, du lieu, du moment, de Tair et du temps, du son, de la lumière, de son régime et de ses vêtements : sa volonté est la conséquence nécessaire de toutes ces causes. » Moleschott, la Cir^ culaiion de la vie, t. II, p. 189.

par les conditions dans lesquelles nous sommes et nous avons été placés. « Il n'y a pas moins de connexion ou de détermination, dit Leibnitz, dans les pensées que dans les mouvements. » Notre caractère est Tœuvre de l'hérédité, de l'éducation que nous avons reçue, du milieu où nous vivons, de notre expérience, de toute notre existence passée, de ce résidu fixe et permanent que déposent en nous nos pensées et nos passions lorsqu'elles semblent disparaître sans laisser de traces : toutes ces influences, nous les subissons passivement. Il n'y a rien en nous qui nous vienne de nous-mêmes, rien que nous n'ayons reçu du dehors; nous sommes l'œuvre ou plutôt le résultat d'un concours fatal de circonstances; nous ne sommes pas des personnes, mais des choses.

Un événement, disent les déterministes, ne peut manquer d'arriver, du moment que se manifeste sa cause, c'est-à-dire l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour le produire. Chacune de ces conditions est elle-même l'effet d'un certain concours de circonstances, et ainsi de suite à l'infini. La physionomie de l'univers entier, tous les phénomènes qui s'accomplissent à cet instant sont le résultat de tout ce qui a existé l'instant d'auparavant; pour rendre compte de cette autre série, il suffit de remonter encore un degré : nous parvenons ainsi jusqu'à l'origine première et à la nature même des choses. L'effet, disent-ils encore, ne se produit qu'à la condition que sa cause soit donnée ; mais la cause étant réalisée nécessairement, tout ce qui doit se

passer est certain et fixé d'avance. Ce qui doit arriver arrivera infailliblement, pourquoi? Parce que la cause s'exercera infailliblement, et tout d'abord la cause de cette cause, qui est entièrement déterminée par les faits antérieurs, qui tous s'enchaînent fatalement.

Atteint de la fièvre, je guérirai si mon médecin est habile, si je suis toutes ses prescriptions et si mon tempérament est robuste. Mais le médecin ne sera pas habile s'il n'est pas né intelligent et studieux, s'il n'a pas eu de bons maîtres, s'il n'a encore soigné aucun cas analogue au mien; je n'exécuterai pas ses recommandations si je suis insouciant ou découragé, si je suis asservi à mes passions et à mes habitudes au point de n'y pouvoir résister quelques jours; pour que j'eusse un autre caractère, un autre tempérament, il aurait fallu que mes parents eussent une autre santé, une autre situation de fortune et que ma vie se fût écoulée dans d'autres conditions. Tels phénomènes étant donnés, la série de leurs conséquences s'est trouvée tout entière déterminée. Il n'était pas contradictoire a priori que ma conduite fût autre, mais cela était impossible a posterioriy car il eût fallu pour cela que tout le cours des choses fût changé. C'est ce qu'a fort bien montré Leibnitz, le plus illustre des déterministes \

1. « Supprimez le péché, toute la série des choses aurait dû changer; la série des choses étant supprimée ou changée, la dernière raison des choses, c'est-à-dire Dieu, sera supprimée ou changée.... Ce que Dieu prononce regarde toute la suite à la fois, dont il ne fait que décréter l'existence. Pour sauver d'autres hommes ou autrement, il aurait fallu choisir une tout

Le mot de déterminisme est donc une dénomination trompeuse. Il n'y a pas de déterministes, il n'y a que des fatalistes. Le déterminisme des uns est un fatalisme d'un caractère plus rigoureusement scientifique; le déterminisme des autres est un fatalisme timide, honteux et à courtes vues.

VL — Nous pouvons par conséquent faire valoir contre le déterminisme les arguments à l'aide desquels nous avons combattu le fatalisme. Il supprime aussi lui toute distinction entre l'homme et les choses : « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes ; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques'. »

'autre suite générale, car tout est lié dans chaque suite.... Dieu choisit le meilleur absolument : si quelqu'un est méchant et malheureux avec cela, il lui appartenait de l'être. « Leibnitz, Théodicée, I, 84 ; II, 122. — « La cause de la volonté est l'inlelligence, la cause de l'intelligence est le sens, la cause du sens est l'objet.... La volonté de pécher viendra donc des choses extérieures, c'est-à-dire de l'état présent des choses ; l'état présent vient du précédent, le précédent d'un autre état précédent et ainsi de suite; donc l'état présent vient de la série des choses, de l'harmonie universelle; l'harmonie universelle vient des idées éternelles et immuables, qui viennent d'elles-mêmes, sans nulle intervention de la bonté divine, car Dieu ne pense pas parce qu'il veut, mais parce qu'il est. » Confession philosophique.

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