‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 25 sur 87 · H. Taine, Hist* de la litt. angl., préface · texte numérisé non relu

H. Taine, Hist* de la litt. angl., préface

Soutenir que le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, c'est déclarer que la conduite de l'homme n'a aucun caractère moral. L'idée de responsabilité est en effet inconciliable avec le déterminisme. Le criminel et l'homme vertueux ne pouvaient agir autrement qu'ils ont fait, éteint donnés leur tempérament et les circonstances où ils étaient placés. « Aliénés ou non, nous commettons aussi nécessairement le bien ou le mal que le fléau d'une balance, dont les plateaux sont chargés de poids inégaux» penche fatalement vers le plus lourd... Ce n'est pas plus la faute d'un individu s'il est bon ou méchant que ce n'est sa faute s'il est beau ou laid, intelHgent ou stupide, bien portant ou malade *. » Les uns attribuent un rôle prépondérant à l'organisation de l'individu ; les autres invoquent surtout l'influence du milieu : « L'expérience, dit

^ . « Tous les criminels sont irresponsables en ce sens que, par leur nature ou les circonstances, ils ne pouvaient être que criminels.... Supposer qu'un criminel ou un homme vertueux aient pu agir autrement qu'ils ne l'ont fait, c'est admettre par le fait même de cette hypothèse une organisation et des circonstances autres que celles qui les ont fait agir et changer par conséquent la série des antécédents, qui ont engendré le crime ou l'acte vertueux. Pour se représenter saint Vincent de Paul découpant en morceaux une vieille femme après l'avoir violée, il faut supposer à cet homme doux et charitable une organisation tout autre que celle qu'il possédait, c'est-à-dire se représenter un individu entièrement différent de celui qui fut saint Vincent de Paul. » D' Gust. Le Bon, la Question des criminels [Revue philosophique, mai 1881). Cf. A. Herzen (père), l'Autre Rive. Nous ne sommes justes qu'envers les insensés et les idiots; à eux au moins nous ne faisons pas un crime de la structure défectueuse de leur cerveau et nous leur pardonnons leurs défauts naturels ; vis-à-vis des autres, nous avons une exigence morale effrayante.

Quételet, a démontré avec toute Tévidence possible cette opinion, qui pourra sembler paradoxale au premier abord, que c'est la société qui prépare le crime et que le coupable n'est que l'instrument qui Texécute. »

Il est des hommes qui savent prendre leur parti d'une telle conception de la société humaine et qui nous conseillent de faire de même, ce II faut, dit M. Taine, jouir du beau dans l'ordre des mœurs comme dans Tordre des formes visibles ; se détourner de la laideur et se mettre à l'abri de la brutalité ou de la férocité, mais sans haine comme sans colère; se redire que chaque être est ce qu'il peut être, que le tigre est un estomac qui a besoin de beaucoup de chair, l'ivrogne un estomac qui a besoin d'alcool, le criminel un cerveau qui s'injecte de sang; en face de tout, garder le calme de la science positive, qui constate les phénomènes sans les injurier, qui les classe sans les condamner, qui ne connaît pas en mathématiques de nombres fastes ou néfastes, en astronomie d'astres amis ou ennemis, en météorologie de cieux cléments ou irrités; ne s'étonner de rien, ne s'indigner de rien, tout comprendre. »

Tout le monde n'est pas capable de cette haute et sereine philosophie. Demandons -nous d'abord quels pourront être les sentiments des victimes d*un tel ordre de choses? Ils n'auront pas à se repentir de leurs fautes, puisqu'ils n'en seront pas coupables : (( Le repentir, dit Spinoza, n'est point une vertu ou, en d'autres termes, il ne provient pas de la raison; au contraire, celui qui se repent d'une

action est deux fois misérable ou impuissant *. » Gomment pourront- ils donc se résigner à commettre nécessairement des crimes qui leur font horreur et à attendre que les circonstances extérieures déterminent une heureuse transformation de leur caractère? Et ceux-là mêmes que le sort a favorisés, quelle saveur trouveront-ils à ces vertus dont ils n'ont pas le droit de s'attribuer le mérite? Quelles rétlexions leur suggérera la comparaison de leur condition et de celle de leurs semblables? « Quand Quételet nous fait toucher du doigt la loi naturelle qui veut qu'il y ait bon an mal an tant de voleurs, tant d'assassins, tant de faussaires dans telle ville, il est pénible de se dire que, si nous ne sommes pas de ceux-là, c'est que d'autres ont tiré les mauvais numéros à notre place *. »

Une nouvelle école de criminalistes, qui compte de nombreux adhérents, surtout en Italie, s'est chargée de tirer du déterminisme des conséquences fort curieuses. MM. Lombroso, E. Ferri et Garofalo nient formellement l'imputabiHté et la responsabilité. Le crime, disent-ils, est la conséquence nécessaire du caractère de l'agent, des circonstances où il se trouve, de l'influence du milieu ; le véritable auteur du crime, c'est la société ; l'individu n'est que l'instrument. Dans l'établissement des lois pénales, il n'y a pas à considérer la justice, il faut rompre avec la tradition de Beccaria, qui réclamait que la

1. Spikoza, Éthique, 4® part., prop. 54. Voir aussi 3^ part., déf. 27.

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