‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 39 sur 87 · Leibnitz, Lettre à M, Coste · texte numérisé non relu

Leibnitz, Lettre à M, Coste

4. « Il n'y a pas de motif purement abstrait et inerte, comme ceux qu'imagine une psychologie vulgaire; tout motif est en même temps un mobile, tout motif est une tendance et indi-

plus étant donnés notre caractère, notre humeur, nos goûts, nos passions, nos intérêts, notre situation actuelle, elle excite en nous certains sentiments, elle produit dans notre cœur une émotion plus ou moins forte. Direz-vous que l'homme pris entre une passion violente et son intérêt peut se décider indifféremment? Dans ce cas, vous changez complètement le sens des mots, car ni Tune ni l'autre des deux actions ne lui est indifférente. Mais d'où vient que de notre côté nous nous refusons à admettre que deux sentiments, deux passions d'égale force se contrebalancent exactement? parce que cette supposition, en admettant qu'elle fût possible,' ne servirait de rien : l'équilibre s'il pouvait se réaliser ne se maintiendrait pas deux moments de suite. Tandis que l'âne hésite, dit M. Delbœuf, le temps passe, le monde marche, les choses ne demeurent pas identiques, la faim et la soif croissent inégalement, des incidents se produisent qui ajoutent ou retranchent à la force de toutes ses tendances d'une manière inconsciente la plupart du temps, mais réelle et efficace. Cette considération, d'après Stuart Mill, suffit à dissiper toute inquiétude sur le sort de l'âne de Buridan : « La lassitude seule, à défaut d'autre raison, mettrait fin au procès et empêcherait de songer davantage à la réalité des objets; il arrive-

visiblement une action. Au fond, Tidée n'est qu'une action commencée, réfléchie sur elle-même par l'obstacle qu'elle rencontre dans les autres idées qui tendent comme elle à l'existence et prenant ainsi conscience de soi. » (A. Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains,)

rait un moment ou Tâne ne verrait qu'un tas, ne penserait qu'à un seul et ce fait, combiné avec la sensation de la faim, le déterminerait à se décider ^ :» . Enfin les indififérentistes semblent oublier un facteur qui joue un rôle prépondérant dans la plupart de nos déterminations, l'intervention de la conscience morale : à mesure que les idées des diverses actions se présentent à notre esprit, la conscience les juge, prononce que celle-ci est bonne, celle-là mauvaise et nous ordonne de la manière la plus absolue de faire Tune, de nous abstenir de l'autre : entre le bien et le mal, entre le plus grand bien et le moindre, nous ne sommes jamais indifférent. Entendezvous nous proposer pour modèle le juge Bridoye qui, d'après Rabelais, sententiait les procès au sort des dés? Dire que l'indifférence est la condition de la liberté, c'est soutenir qu'il n'y a rien de naturellement bon ni de naturellement mauvais, qu'il n'existe pas de devoirs, qu'aucune loi obligatoire ne s'impose à la volonté.

La volonté, nous dit-on, possède le pouvoir de suppléer à l'absence des motifs et de tenir tête à tous les motifs. D'où peut bien nous venir une si grande puissance et quels en sont les. caractères? C'est la faculté de se décider sans savoir comment ni pourquoi; car si notre esprit peut préférer ce qui n'a aucun titre à la préférence, ce n'est pas seulement la volonté qui est indifférente entre le bien et le mal, c'est la pensée elle-même qui est

1. Stuart Mill, Examen de la philosophie d'Ilamilton, chap. XXVI, p. 574.

indifférente entre le vrai et le faux *. Mais à ce compte-là les hommes d'un esprit supérieur sont les moins libres, car leur intelligence active et féconde conçoit un grand nombre de motifs de prendre tel parti plutôt que tel autre et elle en tient grand compte. Que dire des hommes de cœur dont la sensibilité est toujours en éveil et que tout émeut fortement? Seront-ils jamais indifférents? Il ne peut être question de liberté pour les plus grands et les meilleurs des hommes : heureux les cœurs secs et froids; heureux les imbéciles et les idiots *. Que dis-je? la véritable liberté, ce n'est pas dans l'homme que nous la trouvons jamais réalisée, c'est dans la bête, et les indifférentistes ont raison de prendre pour exemple l'âne et ses décisions.

V. — En réalité la théorie de l'indifférence est inconciliable avec les principes mêmes de la morale : « En quoi serait responsable une hberté indéterminée, insondable, capable d'agir contrairement à la direction de tous ses motifs ou mobiles? En

1. Lkibnitz, Théod., III* part., 312, 313. « Ce serait plutôt un désordre, une imperfection extravagante, si l'on pouvait dire véritablement : peu m'importe d'être heureux ou malheureux; je n'ai pas plus de détermination à aimer le bien qu'à le haïr; je puis faire également Tun et l'autre... Si l'homme a une liberté indépendante de la raison et de la qualité des objets connus, il sera le plus indisciplinable de tous les animaux et l'on ne pourra jamais s'assurer de lui faire prendre le bon parti... Trouvez- vous qu'une telle faculté soit le plus riche présent que Dieu ait pu faire à l'homme? »

2. « D'après les partisans de la liberté d'indifférence, l'homme agit différemment dans les cas où son jugement est identique ou identiquement dans ceux où son jugement varie : donc il n'est pas un être raisonnable. » Renouvier, Psych. rationn.f t. II, p. 64.

quoi rhomme aura-t-il à répondre moralement d'une action échappant aux prises de Tintelligence, qui est sortie de lui sans raison ou contre toute raison, comme un accident et un coup de hasard, qui n'exprime pas sa nature et son caractère véritable, qui conséquemment demeure suspendue en Tair sans lien réel avec le moi? La responsabilité ne pourrait tomber que sur l'acte lui-même, qui a seul une nature mauvaise, mais un acte n'est pas un être; quant à la liberté indifférente, comme elle n'est en elle-même ni bonne ni mauvaise, on ne peut rien lui imputer *. » Je n'ai aucun mérite à avoir fait une belle action, si je l'ai faite sans considérer qu'elle était belle; je ne suis pas responsable du mal que j'ai commis, on ne peut raisonnablement s'en prendre à moi, puisque je ne sais pourquoi je l'ai commis, n'ayant aucun motif de faire cela plutôt qu'autre chose ; il n'y a plus de vertu, car ce n'est pas un homme vertueux celui qui peut indifféremment accomplir les actions les plus abominables, et dans la conduite la plus admirable il n'y a rien qui doive nous inspirer de l'estime.

Nous avons reproché aux déterministes d'enlever à la volonté de l'homme tout caractère moral. Les indifférentistes, jaloux d'assurer son indépendance, veulent l'affranchir de toute loi, de toute autorité, même de celle de la raison ; les conséquences auxquelles ils aboutissent sont les mêmes : « La colombe légère, dit Kant, lorsqu'elle fend d'un vol

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