Kant, Raison pratiqxve, liv. I, chap. m, p
2. A. Fouillée, Critique des systèmes de morale contempo' rains, liv. IV.
3. « On ne saurait mieux dire que M. Fouillée. Oui, l'impératif catégorique est un dogme, car il ne s'impose pas du dehors, car il n'est pas une de ces vérités que l'on reçoit : il est une vérité que l'on se donne. Pour mettre fin à ce dogme,
objection I répliquerons-nous : la question qui nous occupe est une question de fait, et ce n'est point le lieu de faire appel au raisonnement pour la résoudre. — Avant d*affirmer comme réelle l'existence d'un impératif catégorique, il faudrait, poursuit M. Fouillée, commencer par prouver qu'elle est possible. — Que signifie cette prétention? Pouvons-nous y voir autre chose qu'un fâcheux retour aux habitudes les moins regrettables de la dialectique du moyen âge? Pourquoi s'astreindre à suivre cet ordre dans la discussion des propositions, si la réalité du fait peut être immédiatement et directement mise en lumière? « Il serait nécessaire, dit encore l'auteur de la Critique des systèmes de morale contemporains , de discuter avant tout et de réfuter l'hypothèse sceptique, qui se peut très sérieusement soutenir : bien loin que l'impératif catégorique soit nécessaire, il est facile de montrer que, s'il n'y avait point de devoir, l'existence de l'individu et même celle de la société n'en serait pas moins intelligible. » — Est-ce donc ainsi que l'on procède dans l'étude des questions scientifiques? perd-on son temps à examiner toutes les hypothèses imaginables et à discuter sur ce qui arriverait si les choses suivaient un autre cours? On se borne à observer les faits réels et on cherche à en rendre compte : or l'existence de l'obligation morale est, comme le dit Kant, un fait apodictiquement certain.
il sifffit d'en secouer le joug. La foi au devoir est une obligation. » L. Dauriac, Critique philosophique, 1887, t. II, p. 5.
PREUVES DE Là LIBERTÉ 93
IV. — Mais est-ce là, comme il le prétend, un fait primitif et irréductible de notre nature? La loi morale est-elle un jugement synthétique a priori? — C'est, dit-on, une méthode par trop commode, de voir partout des principes a priori; une philosophie paresseuse peut seule s'en contenter. Il faut pousser l'analyse aussi loin que possible : que de corps, regardés comme simples par l'antiquité tout entière, ont été décomposés par les savants de notre siècle ! Il faut donc soumettre la loi que nous impose notre conscience « à une critique exacte et complète, qu comprend : !<> la critique historique des idées morales non seulement dans l'individu , mais dans l'espèce ; 2° la critique psychologique et physiologique, ou leur réduction à leurs éléments psychologiques et au besoin physiologiques ; 3° la critique morale et sociologique , c'est-à-dire l'examen de leur nécessité vraie ou prétendue pour la conduite individuelle et pour la conduite sociale ».
Cette critique, les philosophes de l'école empirique l'ont entreprise, les Anglais particulièrement, et dans les ordres de notre conscience ils n'ont rien trouvé qu'on ne pût ramener aux leçons de l'expérience. Au lieu de se borner à observer l'Européen adulte du xix* siècle, ils ont étudié les influences si nombreuses qui ont contribué à le faire tel qu'il est, au point de vue moral, comme au point de vue physique et intellectuel, influence de l'éducation proprement dite, des lois et des institutions sociales, de l'hérédité, de l'expérience personnelle. Il est inutile de répéter ici longuement ce que tout le
monde sait, car leurs livres sont dans toutes les
mains V
Il y a des actions qui ont toujours eu pour leurs auteurs des conséquences agréables, d'a:utres ne leur ont jamais causé que des souffrances; chaque ligne de conduite a donc une sanction à la fois naturelle, domestique et sociale. Ainsi se forment en nous des habitudes d'action et de jugement, des associations d'idées de jour en jour plus fortes, que l'hérédité finit par rendre indissolubles. Dès que l'idée de telle action se présente à notre esprit, nous ne pouvons aous empêcher de juger qu'il faut la faire, tandis que telle autre action est toujours conçue comme ne devant pas être faite. Une tendance très forte et, dans Jes circonstances normales, irrésistible, nous pousse à faire l'une et à nous garder de l'autre.
Ne Tobservons-nous pas chaque jour? Quand nous avons pris l'habitude de faire une chose, nous sommes convaincus que nous devons la faire ; si nous ne la faisons pas, nous éprouvons un véritable remords. De même lorsque nous avons observé les habitudes des autres, nous nous attendons à les voir agir dételle manière; s'ils prennent un autre parti, nous éprouvons une déception violente et c'est à eux que nous nous en prenons *. Mais, bien loin
1. Dans un article publié par la Revue philosophique (juillet 1888), M. Herbert Spencer résume, sans apporter aucun argument nouveau, les principales objections de FÉcole anglaise contre le système de Kant, qui considère la loi morale comme un principe à priori.