‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 47 sur 87 · Voy. Paulhan, fteuMC philosophique · texte numérisé non relu

Voy. Paulhan, fteuMC philosophique

que ces phénomènes puissent être invoqués comme preuves de l'existence en nous d'une volonté libre, ils montrent au contraire de la manière la plus éclatante combien est puissante Faction qu'exercent les causes extérieures sur la détermination de notre conduite *.

Nul ne peut songer à nier le rôle considérable que joue dans notre vie morale l'influence de l'hérédité, de l'éducation, du milieu, de l'expérience; la plupart de nos maximes de conduite se rapportent incontestablement à cette origine ; mais en est-il de même des décisions de la conscience morale?

« La loi que nous dicte la conscience présente, dit Kant, ce caractère essentiel qu'elle est nécessairement conçue comme universelle ; elle peut en effet s'exprimer en ces termes : « Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ta conduite soit érigée en règle universelle. Fichte, complétant la pensée de son maître, fait voir que la loi est conçue comme également valable dans tous les temps comme dans tous les lieux : Agis toujours, dit-il, de telle sorte que tu puisses vouloir que ta maxime soit la règle constante de ta conduite. L'expérience au contraire, si vaste et si prolongée qu'on l'imagine, alors même qu'on fait appel au témoignage de l'humanité tout entière et à l'influence accumulée de toutes les générations

1. « L'obligation morale est la conscience du déterminisme réciproque par lequel nos ancêtres nous nécessitent au bien social et par lequel nous nécessitons au bien nos descendants. » H. Spencer.

successives, l'expérience est toujours limitée dans l'espace et dans le temps. Ce n'est pas tout; les données de Texpérience sont en réalité infiniment variables ; toutes les lois qu'elle découvre comportent un nombre considérable d'exceptions ; elle ne peut donc rendre compte de l'existence dans notre conscience de principes véritablement universels.

Les maximes fondées sur les leçons de l'expérience ne peuvent jamais être acceptées que comme des impératifs hypothétiques. Ne faites point ceci, nous dit-elle, si vous ne voulez vous exposer à telles et telles conséquences; faites cela si vous voulez obtenir tel avantage; mais il nous reste toujours loisible de braver les unes et de renoncer à l'autre. La loi morale au contraire ne nous dit pas : agis de la sorte, si tu veux être bon, car nous nous sentons toujours obligés d'être bons et de n'être pas mauvais.

La loi morale se distingue encore par un autre caractère fort intéressant. L'efficacité des leçons de l'expérience tient à la sanction dont elles révèlent la manifestation constante et infaillible, car ce que nous apprend l'expérience, c'est le résultat de chaque manière d'agir, les plaisirs et les douleurs, les avantages et les inconvénients qu'elle nous apporte. Il est impossible qu'une action une fois accomplie ne produise pas toute la série de ses conséquences ; donc pour atteindre un certain résultat, pour éviter certains inconvénients, il est essentiel d'accomplir telle action, de se garder de telle autre. Mais quel qu'ait été le principe déterminant de

notre conduite, quel que soit le sentiment auquel nous avons obéi, il n'importe, les conséquences de l'acte seront toujours les mêmes. C'est ainsi que dans la vie sociale le code exige de nous que nous accomplissions certaines actions, que nous en évitions certaines autres, mais ne demande rien de plus : il n'a aucune prise sur noire for intérieur. Il n'en est pas de même de la conscience; elle ne se contente pas de la correction légale de notre conduite; l'essentiel pour elle n'est même pas l'action, qui peut être empêchée par des circonstances indépendantes de notre volonté. Ce qu'elle ordonne, c'est de ne tenir compte que de certains motifs, de se diriger en vertu de certains principes, à l'exclusion de tous les autres; elle réclame non seulement l'obéissance, mais le respect; pour qu'une action soit bonne, il ne suffit pas qu'elle soit conforme à la loi, il faut qu'elle ait été faite par respect pour la loi *.

V. — La troisième objection porte sur la méthode de raisonnement appliquée par Kant. En admettant l'existence de l'impératif catégorique, pour que

i.ti. Devoir! mot grand et sublime, toi qui n'as rien d'agréable ni de flatteur et commandes la soumission, sans pourtant employer pour ébranler la volonté des menaces propres à exciter naturellement l'aversion et la terreur, mais en te bornant à proposer une loi qui d'elle-même s'introduit dans l'âme et la force au respect, sinon toujours à l'obéissance, et devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu'ils travaillent sourdement contre elle, quelle origine est digne de toi? Où trouver la racine de ta noble tige qui repousse fièrement toute alliance avec les penchants, cette racine où il faut placer la condition indispensable de la valeur que les hommes peuvent se donner à eux-mêmes? » (Kant, Raison pratique, liv. I, chap. m, p. 269.)

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rhomme puisse y obéir, il faut qu'il soit libre ; mais le peut-il? C'est une question qu'il faudrait trancher avant d'aller plus loin. De ce que je dois faire une chose est-il légitime de conclure que je lé peux? Il faudrait d'abord le démontrer, c'est-à-dire prouver que je suis libre *. c Tant que je ne sais pas si je suis réellement Ubre, je ne sais pas davantage, dit M. Fouillée, si je suis réellement et catégoriquement obligé... Croire au devoir, c'est croire indivisiblement et immédiatement au pouvoir; dès que le pouvoir devient douteux, le devoir lui-même devient problématique *. » Le devoir est la loi que nous devrions suivre si nous étions libres, que nous croyons devoir suivre quand nous nous croyons libres, que nous ne nous croyons plus obligés de suivre dès que nous ne nous croyons plus libres. Kant a donc commis une lourde faute en intervertissant l'ordre logique et absolument nécessaire des questions. On n'a pas le droit de conclure : tu dois, donc tu peux, car on n'a pas le droit de considérer la première proposition comme certaine, si la vérité de la seconde n'est pas antérieurement établie. — Kant a bien raison, à notre avis,

1. « Quand on s'imagine rencontrer dans le caractère impératif du devoir un principe absolu pour la pensée, ne fait-on pas une confusion? Nous nous sentons liés en nous-mêmes, il est des obligations qui n'admettent pas de compromis : potiiLS mori quant fœdaH; mais de cette donnée subjective tirer une abstraction, le devoir, et l'ériger en principe des choses, ô métaphysique, ce sont là de tes coups ; les sceptiques diraient de tes tours de passe-passe. » (E. Schéreb, le Temps, 30 déc. 1887.)

2. A. Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains t p. 117.

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de soutenir le contraire. Il importe de ne pas confondre l'ordre des conditions de l'existence et l'ordre des conditions de la connaissance : l'un est souvent Tinverse de l'autre. La vraie méthode scientifique consiste à partir de Tétude impartiale des faits directement observables pour en découvrir l'explication. Sans doute il peut nous paraître désirable, souhaitable que telle question soit traitée avant telle autre, mais nous ne sommes pas toujours maîtres de Tordre dans lequel les problèmes se posent à nous. Or ici le fait que la conscience nous atteste immédiatement est celui de l'obligation; la condition essentielle de l'existence de l'obligation est la liberté de la volonté à laquelle elle s'applique; donc la liberté de cette volonté doit être affirmée comme apodictiquement certaine*. Dans les démonstrations mathématiques, on ne se sert pas uniquement de la méthode synthétique ou progressive; il est un grand monde de vérités que l'on établit par la méthode analytique ou régressive, et les unes n'ont pas moins d'autorité que les autres.

VL — La liberté de notre volonté se peut encore étabhr par un autre argument tiré de l'examen

\. « Si quelqu'un recevait d'un prince, sous peine de mort, l'ordre de porter un faux témoignage contre un honnête homme, regarderait-il comme possible de vaincre en pareil cas son amour pour la vie, si grand qu'il pût être? S'il le ferait ou non, c'est ce qu'il n'oserait peut-être pas décider; mais que cela lui soit possible, c'est ce dont il conviendra sans hésiter. Il juge donc qu'il peut faire quelque chose parce qu'il a la conscience de le devoir, et il reconnaît giinsi en lui-même la liberté qui sans la loi morale lui serait toujours restée inconnue. » (Kant, Raison pratique, liv. I, chap. I, p. 174.)

des jugements moraux et des sentiments moraux. Lorsque nous réfléchissons sur nos .actions et sur celles des autres, nous ne les jugeons pas uniquement d'après leurs résultats ou leurs conséquences ; nous ne nous en tenons pas toujours à la considération des plaisirs ou des douleurs, de Futilité ou des désastres qu'elles peuvent entraîner : nous les déclarons moralement bonnes ou moralement mauvaises. Les sentiments qui naissent en nous ù. la suite de ces jugements présentent une physionomie toute particulière : la satisfaction morale, le remords, l'estime, le respect, le mépris dififèrent profondément de toutes les autres émotions, et la différence s'explique lorsque nous analysons soigneusement ces phénomènes; dans tous en effet nous observons la présence d un élément que nous ne découvrons dans aucune autre catégorie de sentiments, la croyance à la responsabilité personnelle de l'agent. N'est-il pas évident que pour qu'un être soit responsable de ses actes, pour qu'il y ait mérite et démérite à se conduire de telle ou telle façon, il faut qu'il possède une volonté libre et soit la véritable cause de ses décisions?

VII. — On oppose à cette preuve une objection analogue à celle que nous avons discutée tout à l'heure ; on se moque volontiers d'une philosophie assez paresseuse pour considérer les sentiments moraux comme naturels et primitifs, au lieu d'en faire l'analyse et d'en étudier la genèse. Il en est, diton, de ces sentiments comme de la croyance à l'obligation morale; une étude attentive et impartiale

PREUVES DE LA LIBERTÉ iOl

reconnaît qu'ils résultent de la combinaison d'un grand nombre d'éléments fort divers et que les caractères qu'ils présentent aujourd'hui s'expliquent par une évolution lente de l'humanité. Où nous feut-il donc chercher Torigine première et le fondement naturel des phénomènes d'ordre moral? Tous les philosophes de l'école empirique et déterministe nous répondent : dans les nécessités de la vie sociale.. Certaines actions sont utiles, d'autres sont nuisibles à la société ; il est donc de la plus haute importance que tous les individus soient portés à faire les unes et à éviter les autres; il y va de l'intérêt de tous : c'est à cela que tendent toutes les institutions domestiques et civiles. Les parents et les maîtres, au moyen des récompenses et des châtiments, les États parleurs lois s'efforcent d'imprimer une certaine direction à la conduite des enfants puis des citoyens ; de plus, ceux qui agissent d'une manière antisociale sont l'objet de l'aversion et de l'antipathie de tous; ceux dont la conduite a un caractère vraiment social sont récompensés par l'approbation, la sympathie générale. Voilà ce qu'apprend chaque jour h tous les hommes l'observation de ce qui se passe autour d'eux et leur expérience personnelle ; et comme il en a toujours été ainsi, car sans cela la vie sociale eût été impossible, Tintluence de l'hérédité a établi dans l'esprit de tous les hommes une liaison indissoluble entre l'idée de telle action et l'idée de telle sanction. Il s'en faut sans doute que celle-ci soit assurée; mais il suffit qu'elle se manifeste la plupart du

temps pour déterminer dans l'esprit une attente

véritablement efficace. Celui qui a fait ce que Ton; appelle le bien sait que sa conduite, si elle est connue, lui assurera Testime et Tafifection des autres; de la le contentement de soi-même et la sérénité dont il jouit; celui qui a commis les actions que Ton juge mauvaises craint, s'il est découvert, d'encourir des poursuites criminelles ou du moins le mépris de .tous; l'inquiétude, le malaise qui gâte ses joies et empoisonne ses jouissances, constitue le repentir et le regret de ses fautes. Le mot responsabilité ne signifie pas autre chose, d'après Stuart Mill, qu'attente d'un châtiment, et quand on a pensé longtemps qu'une peine était la conséquence d'un fait donné,, il s'établit entre les deux idées une association qm dure même dans les cas où il n'y a à redouter aucune conséquence fâcheuse. L'analyse ne laisse donc rien subsister du caractère soi-disant moral de certains jugements et de certains sentiments; tout le mystère s'évanouit à la lumière de la science positive. Il n'y a point de phénomènes moraux, il n'y a que des phénomènes sociaux, et l'étude des phénomènes sociaux, loin d'être favorable à la cause de la liberté, fournit au contraire des arguments décisifs en faveur du déterminisme.

Il est vrai que la plupart des hommes se font de la responsabilité la même idée que Stuart Mill, que l'on définit communément le mérite et le démérite le droit à une récompense ou à un châtiment. Dès lors il est bien difficile d'échapper aux critiques des déterministes. Mais M. Lévy Bruhl, dans une thèse récente, a montré que les conditions de la responsa-

bilité morale ne sont pas du tout les mêmes que celles delà responsabilité civile, qu'elle présente souvent les caractères opposés et qu elle ne se peut expliquer par les mêmes principes. Avant lui, M. Janet, analysant les notions de mérite et de démérite, avait fait voir que nous entendons pas là une sorte de hausse et de baisse de notre valeur morale; lorsque nous avons fait une action, nous ne sommes plus exactement ce que nous étions, nous valons plus ou moins qu'auparavant ; ces variations de notre dignité sont essentiellement personnelles et font naître en nous des émotions, des idées profondément différentes de celles qui s'expliquent par Thérédité, Féducation et Texpérience.

La nature de l'homme, on ne saurait le nier, est puissamment déterminée et profondément modifiée par rinfluence du milieu où s'écoule son existence ; mais de quelle sorte sont les rapports qu'elle entretient avec les êtres extérieurs, quelles sont les bornes de leur influence? Rien de moins exact, à notre avis, que l'opinion généralement admise à ce sujet. On se représente volontiers l'âme humaine comme une sorte d'argile ou de cire molle, susceptible de prendre indifféremment toutes les formes et que les causes du dehors pétrissent à leur gré, ou bien encore on la compare à un bloc de marbre que l'on vient d'extraire de la carrière et qui peut, selon la fantaisie du sculpteur, devenir dieu, table ou cuvette. L'homme, nous dit-on de tous côtés, est ce que le font les circonstances dans lesquelles il est placé : il leur doit tout, ses idées, ses connaissances, ses

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croyances, ses sentiments, ses passions, ses habitudes; l'expérience l'instruit sans cesse; grâce à l'hérédité, les résultats acquis se fixent et se transmettent de génération en génération, et les mêmes causes continuant d'agir dans le même sens, les efifets s'accumulent et il y a progrès, c'est-à-dire accommodation graduelle et de plus en plus parfadte de Tètre à son miUeu.

Nous croyons quant à nous que c'est le contraire qu'il faut dire : lô progrès de l'humanité n'est pas dû à une prise de possession, à un envahissement de plus en plus complet de notre être par les influences extérieures, à un asservissement, mais à une émancipation, à une série de victoires remportées par une force personnelle sur les puissances antagonistes.

Considérons en eflTet ce qui se passe autour de nous ; étudions l'influence exercée par les milieux sur le développement des plantes et des animaux. Ce n'est pas une masse quelconque de matière amorphe que nous confions à la terre, de telle façon que selon la nature du sol, la saison ou le climat il en sorte indifféremment un œillet, un rosier, un épi de blé ou un chêne. Lorsque nous semons du blé, nous savons bien que c'est du blé qu'il nous sera donné de récolter, à moins que des obstacles insurmontables n'en arrêtent la croissance; d'un gland il ne saurait rien sortir qu'un chêne. Pourquoi cela? parce que dans ce morceau de matière que nous appelons un grain de blé ou un gland il existe une tendance à se développer et à se développer en

prenant une certaine forme, en observant une loi, en traversant une série de périodes; c'est qu'il possède une force intrinsèque en vertu de laquelle il grandit suivant une règle fixe, en réalisant ce que Claude Bernard appelait une idée directnce. Le blé grandit, atteint sa fin et manifeste le genre de perfection dont il est susceptible en vertu de sa nature propre, du moment qu'il n'est empêché et entravé par aucun obstacle extérieur. Mais, dira-t-on, il lui faut pour pousser et fructifier certaines conditions extérieures de terrain, de chaleur et d'humidité. D'accord : mais elles ont pour unique effet de permettre l'épanouissement et la manifestation des caractères intrinsèques. Si vous semez du blé dans certains terrains, si les pluies sont trop abondantes, si la sécheresse est extrême ou la chaleur trop ardente, vous n'obtiendrez pas de récolte; mais c'est parce que des causes extérieures ont empêché ce qui normalement non seulement pouvait, mais devait se produire. Dans telle autre province au contraire ou dans telle autre année, les grains sont plus abondants et d'une qualité plus délicate. Si l'on ransporte une plante d'un climat dans un autre tout différent, elle subit une transformation plus ou moins profonde, elle dégénère ou se revêt d'un éclat nouveau : telles qualités ont pu se manifester et acquérir un admirable développement, en même temps qu'un obstacle insurmontable arrêtait l'apparition d'autres propriétés.

N'oubhons pas en effet la profonde distinction établie par Aristote entre la puissance et l'acte.

Aucune chose ne peut exister en acte, si elle n*a d'abord existé en puissance : un chêne ne peut sortir que d'un gland, parce qu'un gland seul contient le chêne en puissance. Deux sortes de causes sont donc indispensables pour expliquer l'existence des êtres et leurs qualités, les unes extérieures et les autres intérieures; celles-ci sont les principales, car elles sont véritablement efficaces, tandis que les autres ne font que concourir avec elles et même souvent les entraver. Un être ne peut posséder actuellement une qualité que s'il l'^i possédée d'abord virtuellement; mais un grand nombre de puissances ne passent pas à l'acte parce qu'elles se heurtent à un obstacle invincible, et c'est selon que telle ou telle qualité virtuelle est devenue actuelle. ou n'y a pu parvenir que diffèrent entre elles les variétés d'une même espèce de plantes.

L'étude des espèces animales et de leurs variétés nous conduit à la même conclusion. L'ensemble des conditions auxquelles elles sont soumises a pour elBfet de diminuer ou même d'empêcher l'exercice de telle ou telle forme de l'activité vitale, de telle ou telle fonction et en même temps, souvent par là même, de faciliter, de surexciter telle autre fonction : l'organe condamné à l'oisiveté s'atrophie, l'organe mis constamment en jeu acquiert un volume, une prédominance considérables. L'observation et la comparaison des êtres vivants manifestent l'action puissante et universelle de l'iniluence des milieux, de l'hérédité, de la sélection naturelle, de la lutte pour la vie, mais ces causes sont loin de

tout expliquer : elles modifient plus ou moins profondément le fonctionnement des forces naturelles, elles en déterminent la direction et l'intensité, elles les peuvent même arrêter ou détruire : elles ne peuvent rien ctéer. On ne parle jamais de Tinfluence du milieu à propos de la matière inorganique, mais là seulement où éclate un conflit entre deux ordres de causes. Chez un être inerte et indifférent à tout, rien ne produira ni plaisir ni douleur, rien ne donnera naissance à une tendance.

Ccfcnme tous les autres êtres, Thomme a besoin pour vivre et pour se développer d'un certain milieu et il en subit l'action. Il y a même plus de différences entre les hommes qu'entre les animaux de même espèce, parce que les hommes sont capables de vivre dans les conditions les plus diverses et que leur vie est beaucoup plus compliquée : elle donne donc prise à un bien plus grand nombre d'influences. Est-ce à* dire pour cela que les sentiments, les éroyances, les principes d'action de l'homme se peuvent et se doivent expliquer tous par l'efficacité et le concours de ces influences? Loin de là : nous découvrons chez tous les êtres la même loi : si considérable que soit Faction des causes extérieures, ce n'est point à elles qu'ils doivent leurs caractères essentiels, c'est à leur nature propre.

Il y a plus : lorsque nous comparons entre eux les différents hommes, nous observons qu'il en est qui subissent presque sans réagir l'influence des objets, des êtres et des phénomènes du dehors; ils sont tels que les façonnent l'hérédité, l'éducation, le

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milieu où ils vivent; rien de plus facile que d'expliquer leurs sentiments, leurs passions, leurs opinions, leurs habitudes. Mais telle n'est pas à beaucoup près la condition de tous : il en est, et ce sont les meilleurs, qui sentent, qui pensent, qui agissent par eux-mêmes; ils s'affranchissent de ces tyrannies qui en tiennent tant d'autres asservis; que disje? ils exercent une action puissante sur leur milieu^ ils le transforment, ils imppment aux forces sociales une direction nouvelle. La plupart sont dans une condition intermédiaire^ : ils luttent contre les influences extérieures, ils triomphent et succombent tour à tour. Et d'où vient la supériorité des nations civilisées sur les peuples sauvages? Le caractère de ceux-ci s'explique par l'influence du milieu et de l'hérédité; en pouvons-nous dire autant des premières? On attribue souvent leurs progrès à l'influence d'un milieu plus favorable. Soit; mais de quelle nature a été l'influence de ce milieu? s'estelle exercée d'une manière positive en s'imposant invinciblement aux hommes, en les entraînant dans un sens déterminé? N'est-il pas évident au contraire que cette influence heureuse s*est manifestée d'une manière surtout négative, en diminuant le nombre et la violence des contraintes qui enserraient les hommes et en permettant un essor plus indépendant de leur activité?

Il n'est donc pas vrai que l'homme soit tout entier l'œuvre des circonstances où il est placé, que l'on puisse rendre compte de tous ses sentiments, de ses jugements, de ses actions par l'influence de la

société dont il fait partie et de l'héritage que lui ont transmis ses ancêtres. Il ne faut pas méconnaître ainsi la meilleure partie de sa nature : il porte en lui une force véritablement personnelle qui entre en lutte contre les influences extérieures et qui est capable de les vaincre. L'homme est d'autant plus grand, qu'il est plus homme, qu'il s'affranchit plus complètement. <l Souvent, dit M. NaviUe, dans une gorge des montagnes, vos regards ont été attristés par la vue ^'un chêne rabougri, au feuillage rare et terne, au tronc tordu et couvert de cicatrices : lui aussi était sorti d'un gland; mais la terre a manqué pour nourrir ses racines, les nuages qui voilaient le ciel n'ont laissé passer que de trop rares rayons de soleil, les vents ont furieusement agité ses rameaux et il a eu à soutenir les rudes assauts de l'avalanche. Si vous voulez savoir ce que c'est qu'un chêne, regardez dans les vallées et dans les clairières des forêts cet arbre majestueux qui, libre de tout obstacle, élève un tronc droit et ferme et porte jusqu'au ciel sa cime verdoyante. »

Plus nous considérons les caractères essentiels des jugements moraux, plus apparaît manifeste l'impossibilité d'en attribuer l'origine à Texpérience. Les jugements moraux sont absolus et nécessaires : d*une part nous déclarons que l'action est bonne ou mauvaise par elle-même, indépendamment des conséquences qu'elle peut entraîner; et d'autre part il est impossible et inconcevable que l'on porte sur elle une autre appréciation.

Locke et tous les empiristes après lui s'efforcent

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de prouver que les jugements moraux et les sentiments moraux sont dictés aux hommes par les circonstances et font ressortir, en accumulant les exemples, combien on y remarque de diversité et même de contrariété selon les peuples, les époques et les individus. M. Janet nous paraît avoir réduit cet argument à sa juste valeur. Si grande en effet que soit cette variété, elle existe bien plutôt dans la forme que dans le fond. Les hommes sont loin de s'accorder sur ce qui doit être l'objet du blâme et de l'approbation, mais partout et toujours ils approuvent et ils blâment, partout ils portent des jugements moraux; partout les hommes qu'on appelle vertueux sont entourés de l'estime et du respect de leurs semblables, partout le vice est haï et méprisé. Nous irons même plus loin : la diversité diminue manifestement et tend à disparaître à mesure que les peuples s'éloignent de la barbarie. Les sauvages, comme les peuples de l'antiquité, portent sur le bien et sur le mal les jugements les plus contradictoires; la morale des nations civilisées est à peu de chose près la même; le progrès de l'humanité est non seulement un affranchissement, mais une unification graduelle : « L'unité morale de l'espèce humaine ne s'est pas manifestée au berceau de notre espèce, elle est le terme où elle tend, la raison secrète de son ascension infatigable vers le mieux *. > Que sera-ce si, laissant de côté les esprits vulgaires, incapables de penser par eux-mêmes, nous considérons les

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