‹ Essai sur la littérature romantiqueChapitre 19 sur 22 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

Voici un ouvrage qui va nous ofirir à un haut degré , le genre d'effet que nous regrettions tout à l'heure, l'impression pure et cafane que procure le développement suivi d'une grande pensée. Le succès du (îénie du Christianisme , considéré surtout dans celle de ses parties qui contient, sous le nom de poétique , l'exposé du système littéraire de son auteur, prouve mieux que de longs raisonnemens la nécessité de cette alliance entre la littérature et les opinions sociales dont il ofte lui-même un si bel exemple. €e que M. de Chateaubriand recherchoit particulier

rement.tlans le pkki dé son ouvrage, ^éloit le rappel des esprits vers nos axiciennes croyances ébranlées par de longues oonvul*sions politiques. Mais quand d'autres màrchoient vemcebut^en of&ant à l'intelligence les prewes de la vérité de la reKgion , l'auteur du Génie du Christianisme tâchoit de l'atteindre , en peignant à l'imagiiiatiôn ^ la richesse et l'harmonie, de ses ta^^leaux, au sentimeat, le ehaniie de ses croyances et de se$ souvemrs. Ses effonts n'ont pas été vains^. où a pu^ critiqui^ dans soa livre le plan de quelques épisodes , des détails de style ^ des opinions hasardées peuA-être, parce qu'elles ne tiennent point au fond du sujet; mais ce qu'on n'a point réfuté, c'est la base qu'il avoit donnée à son système , c'est le grand principe littéraire qu'il avbit déve* loppé , l'excellence de la religion chrétienne considérée daîns ses rapports avec le génie littéraire. Le gant jeté pour la première fois à la littérature classique, dont la plupart dès théories étoient implicitement attaquées , ne fiit relevé par personne ; et le christianisme triomphant ,. grâce à ce champion habile , d'un^

aiMW préfu^é» parut. dé toûntr pour la seconde Soie oes fausses diymités dont le culte , plurtout i^qpK>ussé', s'étoit céfiigié pmmi les poètes.

Si ' Von: cherchait , en efifet , dea objections contre les llléories de l'auteur, ce seroit bien moins dans leur généralité même , que dims l'exagération de quelques uneddolenrs conséquences qu'on pourrbit les trouver, M. de Chateaubriand a voulu tout rappwter dan^ la littérature et dans les arts à l'mâuenoe de la religion chrétiame. Ahia tel est le danger des idées exclusives, qu'e» aatisfaisftiit les besoiiis de notre esprit, elle» déguisent parfois les véritables rapports des choses. Lors, par exemple, qu'il compare les anciens aux modernes, dalis la conception de l'épopée, dans la peinture des caractères et dea passions , dans remploi des lieux Communs poétiques, on est d'accord avec lui sur la supériorité qu'il reèonnoît aux derniers. Mais cette su<périorité n'est psd tant, comme il paroi t le croire, la conséquence uniqiie et immédiate du système i*elîgieux que les modernes ont suivi , que le résultat général des perfection-^

IIW9QI4 que leur oiinlisetioii a aoqu» \ Peut» 4tre aupsî M, de Oieteaiubriand jage^;<4l a^ec trop de cQm^iaÎMiioe riufluMiii^ de la reli** gîpii chfétimoe dam ies beaus-ârtSvlaimH

■ La religion chrétienne , parfaite soua les rapports^ de la morale et da culte, n'a pu, par son esséi|de ni4«ie , avoir que ces grands objets en roe. EQe a hiaii libre pour tout lé reste le doiadRe de Pimaginatidn et de la pensée 9 ou n'a agi qu« par TmAuMice médiaie des principes qu'elle avoit posés ailleurs. Aussi , quand les modernes, aidés de tous les perfectionnemens de leur civilisation, se sont servis,, pour la peindre, de tout Tavantage que leur donnoit cette civilisation même, ik ont élevé sa poétique à la haâteur de sa morale , et là du moins, où elle se fiusoit une philosophie épurée par elle, elle lui a prêté sonlapgage. Nous venoios de voir rininmoa de cette inkiti dans ks'progiAa abcae^ifs des idéea.relîgîeuaas dana ^ T^mV Makob at-Slop* •tDcL Ainsi , quand ea lit dai^ le tecoiid deitee«Qlei|ia lea passages que M» im rhuteiithgiand cite à Vappei de ses idées, oiûi aentàrinstaet sonanmenseev^niagè àar lé ohantre antique de l'Ecàbe ei du Ghees* Mais qvaad ea se rappelle la namàredant des «ataoïèphis eoiicM , ckrétîess aussi, oat faim les mêmaa cAjetadéerita par MikoOi qeeod onae-rspfffiHe aosMyisiifes^da aeîsiène sikle, et tant d'aulne prodttetioas oùla rèligito dire-

sique ex^ptée. L'infériorité de £sût d6& mo-^ demes Bst à beaucoup d'égards en rapport ayec lé sysijipae religieux des deux peuples ; mais un td: désayantage ii'at<>it pas besoin d'être déguisé par celui qui réunissoit d'ailleurs tant de genres de supériorité. £n6;n , on pourroit trouver plus ingénjieux que so- U4^ quelques auti;es rapprpç)iemens . que ]Vf, de CSaa^teaubriand établit entre lechristiaiddme et la poésie ou les sciences \ Mais en

tienne a été si indignement travestie , on sent que la prëéminence actuelle des modernes tient à une. cause très-gënërale, Fëtat présent de leur civilisation, et qu'à bien dire Tinfluence du culte agit, surtout ici, comme ëlëment de cette civilisation même.

I * Telle e8tl'«pîiB<mde cet écrivain surrextgind de la poësie descriptive (si par ces- mots, on entend la r^psései^tion apéciale 4^8 scèoea de la nature, ce genre particulier qu'onn^mmérok av«c plus de justesse poésUde paysagê-y Si les azidens: n'en offrent aucune trace, c'eM, selon lui, que,' peuplant la nature de diriintëft îmaginaîires et s^accostiimatnt à n'y voir que Imr. action^ «^ en rapetissmeot le caractère et en bannissoient la vërîtë ; et les mfdesoes à le«r tour sont redevaUes de leur po^e descriptive aii olmstianisnief

exprimant de pareîk doutes sur l'extensioii qu'il donne à ({ueVq[nes paorties de son système, on n*oseroit ea &i)re la base d'un re^ proolie , tant Fineonvéïiieiit naissoit diela na-

qui a ohassë de ia création cette foule de dieux inutiles. «Cittre ingénieuse explication petit aiyoir son genre de réalité; mais on en trouve une autre dansf la position comparée des deux peuples. Le penchant à la poésie descriptive, qui touche de bien près au penchant mélancolique de Fesprit, tient à un ordre de choses qui , en plaçant continuellement Fhomme hors de la nature, lui fait sentir le besoin de la retrouver au moins par Fimaginatian.. Les anciens, que leurs mœurs et leur genre- de vie en rapproohoient davantage , qui étoient en quelque' sorte nature eux-mêmes, ne recherchoient pas dans les livres ce qu'ils «voient sans cesse sous les jeux. J^es modernes , vieux de civilisation, entourés de.mœurs et. d'usages factices, les reuQPutrant. partout entre eux et la natufe y clierchent dans, leur poésie Fimagie de celle-ci , précisément parce qu'elle estélraogàre à leur existence, parce qu^ils ont C(^6$& d'en faire eEUx.-mémes partie., et qu'à force, de a'en éloigner, elle est devenue oijei pour, ^ux^ Les déieloppemens de. cette^ idée, seroienl. délacés ici. Ton^dùcs tAsûl certain qu'on voit la poiésie descriptive naître des progrès même de la civilisation et en suivre

ture mène du .wjet Quand l'étuéft wkrim d'une grande f^mée en it^aiifi saisir à Fesprii to9& les raj^rts » i|u'elie Ta pour ainsi din avec sa propre natufê, il est bien

partout l6$ pkases» Les RomaJas, plus perftçlioDa^s que le< Grecs , en offirent défà des traces. hfSffV^^on Ul dans Virgile les beaux vers où il appelle de tous seiî WBfQM. le spectacle de la oature,

Sin , bas ne possim naturas aoaedere partes

Rùra mihi et rigui placeant in vallilms amnés ; Ifltimina àmem, sfWasqne^ inglorins. O ubi campî, Sperdiinsqne et tirginibus baechàla Ladœnîs Tayfeta ! O qui , me gelidis in TSUii^iis Haunl Sistal^ et ingenti raroomm potcgat nmbrAJ

on sent que si ce n'est pomt eiicore là de b'^^sie descriptive-, 'P<6p{gine «n »st dans leé sexitiiaens'qo(»'Ges ▼ers retracent. Nos portes du moytik âge , ^c^ktiê 4 peu près dans la posttioa sociale de^ anciens 9 ne Foi|t point connue, tout chrétiens qu'ils ëtoient; et elle semblé av<y}r pris naissance presque de nos jours dans les mêmes causes que nous montrerons ailleurs ^oir d^eloppé parmi les modernes ce penchmit méhmc»lique de Tèsprit*

difficile qu'à force de cooTiction on ne u\ gère quel({ues unes de ses conséquences, et que la même disposition d'esprit qui en a lait atteindre les limites ne les fasse quelquefois dépasser. D'ailleurs, qued'aperçus nouveaux, que de rapprochemens ingénieux, l'auteur doit à cette conviction dont il est pénétrél Que de pages éloquentes elle lui inspire ! Quand M. de Chateaubriand oppose l'austère sim* plicité de la tente des patriarches, à la.gr&ce naïve des mœurs antiques , l'éloquence aboor dante d'Homère, au suUime instantané des fM^phètes; quand il peint la religion &i harmonie avec la nature , prêtant à ses tableaux le diarme de aes croyances, dispersant ses monumens dans la variété de ses scènes , eaYtf loppant enfin tout son speetade d'un reflet dA cette lumière divine , sans laquelle l'immen'» site même delà création seroit pour l'hoismt un objet d'épouvanté , on admire la force de ses tableaux, on s'étonne de leur nouveauté ^ et l'on se demande comment tant de poéti^ ques effets , tant de sources puissantes d'io»pirations , méconnues pendant les siècles de prospérité du christianisme en France, ont

attendu^ pour être dévoilées, l'époque de son plus profond abaissement.

Le style du Génie du Christianispie n'a pas moins excité l'attention que la conception même de l'ouvrage. M. de Chateaubriand a trouvé, ^iBDS le genre descriptif, le secret de ces. heureux rapprochemëns de mots, de ces expressions pittoresquement empruntées au langage Êonilier, qui doublent l'effet poéti* que , et enrichissent , quoi qu'on en dise , une langue prompte à se dépouiller à force de délicatesse» A l'époque où son livre parut, .la distinction des écoles classique et romantique fîit principalement basée sur les efiFets nouveaux de ce genre de style. On sentoit confosément qu'un tel ouvrage plaçoit la littératuve dans un point de vue inusité, qu'il sortoit du cercle d'idées dans lequel on sr'étoit renfermé jusqu'alors ; mais la critique , prenant le change sur la cause de cette impression , chercha dans la forme extérieure de l'ouvrage uneidéfinition qu'il eut été pkis juste de tirer du fond même des idées qu'il renfermoit.

MARGHANGY.

L'exemple donné par Fauteur du. Génie du Christianisme n'est point resté isolé dans nom littérature. Sur un plan semblable , l'au^ t^MMr<lela Gaule poétique a fût pour l'histoire de sa patrie ce que M. de Chateaubriand venoit de fidre pour sa reUgion. Il a siglialé à la pOjésie les grands tableaux que nos annales lui ofiiroienl , et l'a exhortée à puiser dans cette mine féeonde , dont lei^préjugés mêmes des siècles derniers lui ont livré en entier les richesses. M. de Marchangy , joignant le modèle au précepte, a prouvé parles essais qu'il a semés dans son ouvrage, qu'il n'est point de période dans l'histoii'e de nos aïeux , dont les souvenirs, embellis pairie génie littéraire, ne puissent exciter l'intérêt de leurs descen* dans. Ce qui caractérise . le talent de. cet écrivain, c'est l'alliance de deux qualités qu'on rencontre rarement ensemble,, un grand savoir et une imagination brillante.

Pour éclairer la partie poétique de notre histoire, il s'est livré à des recherches scien-

tifiques qui rappellent par leur étendue les in£sitigables travaux des érudits des siècles passés ; mais il possède en ïnéme temps ce qui manquoit à ceux-ci , le goût et l'imagination , et sa proee, réunissant ainsi les qua-« tités de deux époques, tour à tour. iiaisliwt par Imposé ées Sait» et diiarme par la gvéfoe des récits.

£n général , la tendance roœastiqtie des lettres en France ne saurait être méconnue.

Elle s'annonce dans les journaux , an théâtre^ dans les déçussions mêmes de la cri^ tique. lia poésie lyrique a pris un nouvel essor sons la ^Vume de trois auteurs, qui, jeunes encore , cmt vignalé leur début dai»

la caorrière par de brillans succès '. D^on commun accord, ils ont abandonné ce sys^ tème littéraire qtii l)annissoit de la poésie ce qui peut le mieux l'inspirer, la religion et la patrie. Us ont donné à êon tangage plus de profondeur et d'énergie $ et ont lait servir à émouvoir, un art ddût tôut le but

< Il est inutile de nommer MM. C. Delavigne, Dehanâitine et T. Hugo.

étoit jadis de plaire. On dira d^eux aussi , qu'engagés par leurs opinions sur des routes diflEérontes, ils ont donné l'exemple dPun Ittlflnt exempt de jalousie et d'une rivalité quen'em'eaîme point l'esprit de parti. Mais laissons à la génération qui suit, le soin de déceûier à la n6tre ses couronnes , et n'affoiUissoQs point pal* des louanges, même méritées, l'ardeur qui en fidt obtenir de plus belles.

IXMID BTRON, WALTER- SCOTT.

Toutefois de nos jours le sceptre de lâ littérature romantique , si long-temps con-^ serve par l'Allemagne , semble passé de nouveau^ aux mains des compatriotes de Schakespear. Deux auteurs célèbres, lord Byron et sir Walter-Scott, ont relevé en Angleterre Fhonnéur de l'école littéraire , fondée par ce grand homme et soutenue par M3ton, et déjà leurs compositions originales, avidement reçues par leurs compatriotes, se sont popularisées dans presque toute l'Europe. Dans l'un, une fierté de génie qui re^

produit parfois les énergiques effets dé là masse de Schakespear, une hardiesse de peBsée qui soutien^ une grande flexibilité de talent poétique , et que colore la magie d'un beau style; dans l'autre, une inépuisable fécondité d'invention jointe à une instruction solide et variée, commandent l'intérêt ou forcent à l'ajdmiration. La postérité, toujours plus éclairée , jugera la place qu'ils doivent occuper au milieu des grands hommes qui les ont précédés; mais, sans doute, elle sera d'accord avec le siècle présent pour leur accorder jusqu'ici, dans le genre que chacun d'eux s'est choisi, la première parmi leurs contemporains \

* Si nous rapprochons dans ce passage deux ëcrirms célèbres , c'est en leur qualité de contemporains et de compatriotes; car sous tout autre rapport rien de plus opposé ifue le caractère de leurs productions. Désignés cependant tous les deux par le titre deJRomandtfueSj cités à tout propos comme modèles du genre, il convient d'expliquer et le rapprochement qn^on en fait et la différence que n6us leur trouvons.

Abstraction faite de toute forme littéraire, la poésie de Jord Bjron se distingue sous ie double point de vue

du sQJet et de l'inspiration, i^. Lord Bjron peint dans rhomme cette partie de son existence qui consiste dans Faction de Tânie sur e)^-méme, dans le jeu des penchans et des passions. Il est , dans toute Fétendue de cette expression , peintre de sentimens. et d'idées. Les faits ne jouent qu'un rôle très -secondaire dans sa poésie , et n'ont pour objet que de mettre en jeu les ressorts de cette yie intérieure dont le poète déyeloppe le tableau. Ses plus belles compositions (Childe Harold) sont même celles dans lesquelles ils occupent le moins d'espace. 2^ Dans cette peinture de la vie, c'est le point de vue idéal et non le cdté positif que le poëte choisit. Jamais, des bautes régions où il s'élève, la nature réelle n'arrête un instant ses regards. Les sentimens, les caractères , les £aiits eux-mêmes , sont gigantesques. Il j a de la j^érité dans leur peinture en ce sens que rien n'est bors de^e cercle de sentimens dont notre jûvUisatOftkfjette «a nous au moins le germe; mais cMe Térlté iv'est ]uoAi&, historique^ c'est-à-dire que le modMe n'^ a pas été pris dans le monde réel, et que nulle existence individuelle ne seroit capable d'en réaliser la conception.

Walter-Scott, dans ses romans, s'attache au contraire au développement pl^sique de la vie , au détail des mœurs, des usages, enfin à la peintme de tous les dehors de l'existence. Il intéresse par les faits , et laisse presque toujours au lecteur le soin de supposer ou de développer les sentimens. En même temps , dans ce

tableati de la vie,* c^est le câtë positif et jamais le c6\é idëal qa'il exprime. Le ntonde rëel dans tonte Mt mérite, mais aussi dans toute sa nuiflité, occupe une place exclusive dans ses composition^ Peu lui importe Ift na* ture de Fobjet, pourm que cet objet existe; peu lui importe le caractère de ses portraits, pourvu qu^ils soient ressembians» La réabté, quelle qu^elle soit, le fient invinciblement attache; et ^ si de deux manières d'amener et d'expliquer un fait, Tune flatfe davantage Phnagiiiâtion , Faufre arrive plus communénieint; c^est presque toujours celle-ci qu'il emploiera de préfëreticeu

Dans cette manière si différente de concevoir et de peindre la vie , quel est donc le point de contact des deut écrivains? d'où vient cette dënemination commune qui les rapproche? Ik ejtpriment l'un et l'autre ée qu'il y a à^indmduei dans la civilisation des peuples modernes ; l'un peint leur vie idéale^ Fautre peint leur vie positive. Elaguée de et» deux définitions ee qui les distingue, il restera le caractère coniiniui qui les rapproche, je veux dire le point de vue général de la littérature romantique.

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