‹ Essai sur la littérature romantiqueChapitre 22 sur 22 · SUITE · texte numérisé non relu

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Revenons un instant sur nos pas pour Considérer le système de composition classique en France, indépendsgnment de ses résultatSy et dans quelques unes des théories littéraires sur lesquelles il repose. Déjà nous avons dit que les critiques du dix-«eptième sièelé avoient, en général, conçu la littérature comme un art déterminé , régulier dans ses formés , méthodique dans ses procédés , susceptible enfin des règles fixes et précises qui régissent nos autres connoissances. Dans la recherche de ces règles , ils furent préoccupés par cette grande idée de la nécessité de se soumettre au système de composition suivi par les anciens , et en particulier exposé par Aristote dans ses divers traités littéraires. La foi à la Poétique d' Aristote fut le dogme du dix-septième siècle , comme la foi à sa physique l'avoit été des siècles antérieurs, et cet homme extraordinaire, après avoir, dans les sciences , long-temps imposé à l'Eu-

rope le joug d'une aveugle confiance ^ fit aussi , plus tard , subir à sa littérature l'influence de son génie , comme si les progrès de l'homme vers la vérité n'étoient pas assez difficiles par eux-mêmes, et qu'il fsdlût que les erreurs d'un siècle obligeassent encore les siècles à venir.

Ici 9 du moins , on ne se trompoit que dans la fausse application d'un principe qui pouvoit êtrcf^vrai en lui-même. On préjugeoit une question qui peut diviser encore les meilleurs esprits , celle de l'origine et de l'essence des règles en littérature ; et l'on attribuoit de suite à celle des Grecs une autorité absolue, tandis qu'il auroit fallu d'abord examiner s'il n'y avoit rien en elle de relatif à la constitution particulière de leur littérature. Nous avons dit ailleurs que les règles étoient des abstractions tirées de la généralité des faits; et cette définition, si elle n'établit point encore une vérité théorique , explique au moins l'origine de la plupart de celles qui nous ont été données. En effet, il ne faut point s'attendre à trouver dans les préceptes littéraires d'une nation une étendue et une

fixité que ne comporte point leur essence.

Les sciences sont l'ouvrage de la nature et participent à son immuabilité ; tout en elles est absolu dans le vrai comme dans le §blux.

Mais la littérature , ouvrage des hommes / expression de leur esprit, est, comme telle, susceptible d'autant de formes , qu'il existe pour cet esprit d'états différens et de circonstances capables d'influer sur ses progrès.

Les règles les plus générales en apparence participent toujours à la variabilité des circonstances, et il n'y a pas de raison pour donner k lai/orme de l'idée plus de certitude qu'au /ond même de cette idée que nous yoyons naître, changer et'-se perfectionner, avec les développemens successifs des peuples. On a beaucoup disputé sur le beau dans les arts d'imitation , comme sur le vrai dans les sciences ; et il ne paroit pas qu'une théorie complète et satisfaisante en ait été encore donnée. La notion même de ce beau n'est pas rigoureusement définie. Cependant, si une telle inexactitude ^ste dans les arts , qui, se basant sur la reproduction de formes physiques, ont dans la nature un modèle

fixe, que devra-t-il en être de celui qui n'exprime que les rapports si mobiles et si dépendans de l'esprit humain ? Quelle base commune adopter pour liiesurer des effets diversifiés par tant de causes ? Ce que , dans l'origine , la constitution particulière de chaque peuple aura déterminé ; ce que , dans la suite , l'habitude aura assimilé à ses goûts , deviendra pour lui, par lin paralogisme nécessaire de l'intelligence , le résultat de la nature même des choses, l'expression absolue de la vérité. On fait honneur à un raisonnement antérieur aux circonstances , de ce que, dans la réalité, ces circonstances seules ont produit; on déduit des principes absolus de faits , nombreux si l'on veut, mais qui restent particuliers , et l'on établit , sur des définitions, des règles qui peuvent en être la conséquence , mais qui ne devroient point étendre leur autorité au-delà de la sphère même de la chose définie.

Cette tendance de l'esprit humain à tout généraliser, loi première de sa nature , semble en littérature, comme ailleurs, avoir été la source de la plupart des faux systèmes qu'il

s'est créés. Le monde intellectuel , trop vaste comme le monde physique , pour la peiisée, a été analysé dans toutes ses parties; mais tant de lois absolues qu'on a tâché d'y introduire, sont bien moins la traduction fidèle de ses véritables rapports , que le résultat de la foiblesse d'une intelligence qui a besoin de tout simplifier pour tout comprendre, de tout réduire à l'unité pour tout embrasser. Si le beau absolu, ce beau dont on a tant de fois voulu placer l'immuable expression dans les fruits du goût du jour ou de l'opinion du moment, existe dans les œuvres de l'imagination comme dans les arts d'imitation, ses règles devront être placées très-haut dans la série des connois$ances qui reposent sur l'abstraction. Elles devront être déduites , à l'aide de l'analyse métaphysique , de notions à la fois très-générales et trèsconstatées , et non de quelques faits particuliers, observés et interprétés d'une manière incomplète , comme l'ont fait les critiques du dix-septième siècle. Un profond n^étaphysicien, en Allemagne ' , n'a pas suivi une autre

* Kant, dans sa Critique du Jugement.

a74 route pour arriver à leur connoissance ; et, quelque jugement que l'on porte sur les résultats obtenus, l'immensité des matériaux qu'il avoit rassemblés montre assez la difiiculté de construire un tel édifice.

On sent mieux la justesse de ces observations , lorsqu'on en fait l'applir^ation à ime partie déterminée de la littérature. Nous prendrons pour exemple ces règles du théâtre d'Athènes , dont le» critiques du dix^septième siècle ont £aât autatit de principes fixes de composition , fondés sur la nature, et immuables comme elle. On sait qu'Aristote , dans sa Poétique , en a posé deux , celle qui concerne l'unité d'action, et celle qui concerne l'unité de temps, qu'il fait consister dans la nécessité de renfermer l'action dans le tour d'un soleil: Les classiques modernes ont ajouté l'unité de lieu, qui n'est point exprimée dans Aristote, mais qui a été généralement observée par les . ti^agiques grecs. On peut montrer la concordance de ces règles avec le mode de représentation en usage chez les anciens, et reconnottre ainsi, quant à eux, la nécessité de leur adoption. Mais

cette néc^sité .existe-t-ellè également dans tout autre s}«tenie de représentation théâtrale ? Ces règles ont-elles au fond une autre valeur et une tout autre importance que ces divisions qu'Aristote pose entre les divers genres de tragédies', co^ distinctions qu'il établit entre les diverses espèces de péripéties et de reconnoissance ; enfin que tous ces préceptes évidemment relatifs à la constitution du théâtre d'Athènes ? C'est ici le point principal de la question; car, pour justifier l'application des principes d' Aristote , il ne sufiiroit point d'en montrer la justesse relative; il faudroit prouver encore qu'ils rie sont point particuliers à une forme scénique déterminée , mais applicables à toute repré* sentation dramatique, quelque différentes qj^'èn soient les circonstances.

Or, que pour apprécier l'origine et l'importance de ces principes , on se transporte

' Il divise la tragédie en parties de quantité^ qui sont \e prologue ^ Y épisode j ï exode et le chœur; et en parties du sujet y c'est-à-dire en tragédies implexes^ morales^ pathétiques^ et celles dont les sujets se passent dans les enfers, etc., etc.

en idée vers ce théâtre ancien, tel ipie les recherches des savans , aidées des débris échappés, au temps, l'ont en quelcjue sorte reconstruit. Cétoit en plein air, pendant la durée et avec l'édat du jour, que s'exécutoit la représentation dr^^iatique, comme Faction même dont elle étoit l'image. La décoration retraçoit fidèlement les formes, souvent même les dimensions de l'objet représenté. Le costume de l'acteur rappeloit avec exactitude celui du personnage, et d'ordinaire son masque en reproduisoit les traits.

Telle étoit l'importance que les anciens attachoient à ces rnoyens d'illusion, qu'ils en confioient l'exécution à l'auteur lui-même, et qu'Aristote n'a pas hésité de regarder la décoration comme partie intégrante de la tragédie '. Tout dans ce système théâtral |^ réunissoit pour compléter l'illusion dans laquelle on transportoit le spectateur. L'acteur^ en invoquant les divinités célestes, attestoit le ciel qui s'étendoit autour de lui dans l'espace, ou, comme dans Phèdre, in-

« Vojcz la Poétique.

voquoit le soleil qui brilloit sur sa tête. En* traîné par un système qui réalisoit ainsi Timitation même , le spectateur avoit à peine besoin d'imagination pour se figurer que l'action qu'on représentoit ,. se passoit effectivement sous ses yeux; sa jouissance reposoit moins sur une concession du jugement, que sur le'témoignage même des sens.

Mais de ce mode de représentation naissoit à son tour la nécessité des unités de lieu et de temps. Transporter le spectateur d'un lieu dans un autre, lui auroit paru ridicule, quand le sentiment de son immobilité lui étoit fourni par les grands objets qui l'entouroient, l'air, le ciel, la campagne, et qui étoient restés les mêmes. De même, supposer qu'un intervalle considérable de temps s'écouloit pendant une représentation qui n'excédoit pas pour lui la durée de quelques heures , auroit été détruire en lui ce vif sentiment de la réalité qu'on cherchoit à produire. Il falloit que le temps de l'imitation s'accordât presque avec celui de l'action même; et Aristote , en posant cette règle, et en ne lui donnant d'exception que pour les

cas extrêmes de nécessité ou de vraiseni'blancey n'a fait qu'exprimer un besoin fondé sur la nature même du principe d'illusion dans la tragédie grecque. Aussi faut-il , pour s'expliquer la grandeur des préparatife nécessaires pour opérer une telle illusion , se rappeler que le spectacle chez les anciens n'étoit pas un simple délassement offert à la curiosité du riche , mais une fête nationale , une sorte de cérémonie publique, liée au culte et aux institutions, dont l'Etat faisoit les frais et dont le magistrat surveilloit l'exécution.

Chez les modernes , les formes <le la représentation théâtrale , et avec elles le principe de l'illusion, .sont entièrement changés. C'est dans l'enceinte d'une salle fermée que s'exécute l'imitation ; la lumière des bougies remplace l'éclat du jour; la décoration, par sa disposition et par sa forme, indique à l'esprit l'idée de l'objet représenté , plutôt qu'elle n'en retrace l'image à la vue. Le costume , observé avec fidélité par les principaux acteurs, ne rappelle que trop dans les personnages subalternes, la pénurie d'une entre-

^79 prise particulière qui n'accorde à rimitation que ce que l'imagination ne peut absolument y suppléer'. A chaque instant, enfin, Tim*perfection des machines , ou les accidens inséparables de l'exécution , détruiroient l'illusion , si de tels moyens lui laissoient la possibilité de l'établir. Dans un tel étatde choses, il semble évident que ce n'est plus sur la fidélité absolue de l'imitation, ou, pour ainsi dire , sur le transport effectif du spectateur dans la réalité ^ qu'est basé l'effet théâtral. Mais il s'étaSUt une convention tacite entre l'auteur et le spectateur, qui seule rend possible l'effet que l'un cherche à produire , et l'autre à recevoir. Le jugeioaent fait des concessions aux besoins de la scène , et l'imagination reste chargée d'y suppléer. C'est sur de telles concessions que repose en entier

' On sait d^ailleurs que Texacte observation du costume ne remonte pas bien haut , et que jusque vers le milieu du dernier siècle les pièces de ComeiUe et de Racine furent jouées avec les habits modernes : tant l'effet théâtral paroissoit indépendant de ces moyens d'illusion.

notre système de représentation tragique* On peut disputer sur leur nombre et sur leur étendue; mais, en thèse générale, leur nécessité ne sauroit être méconnue , comme leur convenance ou leur disconvenance avec . notre scène ne sauroient être préjugées par l'application d'un principe qui lui est étranger. Sous ce point de vue , l'admission de telle ou telle concession seroit donc uniquement subordonnée à une question d'utilité ou de non utilité , quant à l'effet théâtral ; et ici , il est difficile de ne pas sentir les avantages de quelques modifications apportées à la rigueur de nos règles tragiques. Quand on demande au public de nouvelles concessions, on n'a pas tant en i^e de faciliter la tâche de l'auteur, comme ont paru le croire la plupart des critiques, que d'ouvrir au spectateur luimême une nouvelle source de jouissances, dans la possibilité d'introduire sur la scène tragique plus de mouvement et de variété. C'est principalement à la stricte observation des règles qu'est due cette froideur que les étrangers s'accordent à reprocher à la tragédie française. Il suffit, d'ailleurs, de les

considérer dans la plupart de nos auteurs , pour en sentir les inconvéniens. Qu'est-ce que cette conformité extérieure aux deux unités, dans tant de chefe-d'œuvre de notre scène, sinon une violation convenue de la raison et de la vraisemblance ' ? On a , du

' On l'a déjà dit : comment se persuader, dans Cînna, qu'un même appartement serve aux amqurs d'Emilie, aux dëlibërations des conjures et à 4' entretien d'Auguste? dans Phèdre et le Cid, que l'espace de vingt-quatre heures suffise aux nombreux ëvénemens sur lesquels roule l'intrigue de ces pièces? £t cpmbîen d'autres exemples il seroit facile d'ajouter !

Nous ne faisons que rëpëter ici une remarque qui n'a point ëchappë aux critiques classiques eux - mêmes. Marmontel est d^avis que l'unîtë de lieu ne doit être rigoureusement observée que pour chaque acte ; qu'il faut accorder à l'auteur la liberté de transporter la scène d'un acte à l'autre de tout le trajet possible dans l'intervalle d'une nuit; et à ce sujet il s'exprime ainsi : « Une règle plus sévère priveroit la tragédie d'un grand » nombre de beaux sujets ou l'obiigeroit à les mutiler. » On voit même que les poètes qui ont voulu s'as- » treindre à l'unité de lieu rigoureuse , ont forcé l'ac- » tion d'une manière plus opposée à la vraisemblance M que n'eût été le changement de lieu , etc. »

reste , si bien senti la nécessité de modifier les principes du théâtre ancien , qu'on a toujours permis à l'auteur d'étendre la durée de l'action au-delà de ce tour de soleil , espace fixé par Aristote , et que son moderne commentateur n'entend que de la durée d'un jour ou d'une nuit, et même de transporter la scène dans les différons points d'un édifice ou d'une ville. Mais le même commentateur ' déclare^oe qu'une telle » concession est un* monstre qui ruine toute » la beauté du poème tragique ; que la re- » présentation ne doit être ni plus longue » ni plus courte que l'action qu'elle imite, » et que des actions de vingt ou trente heures » ne peuvent êtrelesujetd'une tragédie, etc.;» et telles seroient , en effet , les conséquences rigoureuses du principe adopté par nos critiques.

Cest aux bornes physiques de la représentation, resserrées à la fois par le temps et par le lieu où elle s'exécute, et non au refus prétendu d'une faculté aussi féconde

' Dacier, Commentaires sur la Poétique , ch. 5 et 6.

que Timagination , que doit surtout , dans l'intérêt de Fart , s'arrêter l'imitation théâtrale. Les sujets tragiques, si riches et si variés à la lecture , trouveront toujours d'assez étroites barrières dans la difficulté d*être représentés , sans qu'on leur oppose encore des règles prises, dit-on , dans la nature, et qui ne le sont en effet que dans la convention.

On a souvent rappelé , à l'appui de ces rèr gles, les succès obtenus par nos grands tragiques; comme si cette expérience négative prouvoit réellement autre chose qite l'efficacité de leur génie. On s'est encore servi de l'abus que quelques auteurs étrangers ont fait dé la liberté qui leur étoit accordée , et l'on a surtout cité Scfaakespear. Mais cet abus même est un tort qu'on est loin de vouloir ériger en principe; et combattre l'exagération d'un genre , n'est point recommander l'exagération du genre opposé. Il y a dans le théâtre allemand , dans Schakespear même, des exemples du juste emploi d'une liberté fondée à la fois sur ce que l'imagination accorde , et sur ce qu'elle refuse. En France , d'ailleurs, de telles concessions auroient peu

i84 de dangers ; le public y est trop formé par rancienne observation des règles classiques; il a un sentiment trop juste des convenances théâtrales , pour laisser jamais dégénérer en licence la liberté qu'il accorderoit à l'auteur. Qu'on permette seulement au talent de réaliser une possibilité indiquée par la théorie ; seul il calcule tous les moyens , prévoit toutes les chances, et n'est vraiment hardi que lorsque le moment de l'être est arrivé. Les che&d'œuvre même de nos grands maîtres semblent devoir diriger d'un autre côté les efforts de leurs successeurs ; car, lorsqu'une carrière a été parcourue plusieurs fois par le génie, il est plus difficile de l'y suivre avec bonheur, que de s'en frayer ime nouvelle.

Peu de questions ont été aussi souvent agitées que celle de la prééminence des principes littéraires des différentes écoles, et il en est peu aussi qui se montrent environnées d'un plus grand nombre de difficultés. Une telle question n'est point, ce qu'on en a fait trop souvent, une simple dispute de goût ou de nationalité. Pour qui la veut embrasser dans son ensemble, elle se i*attache

aux spéculations philosophiques , non moins qu'aux discussions littéraires ; et elle ne sera convenablement traitée que par celui qui joindraàune connoissance exactedes diverses littératures , un esprit libre de préjugés . et susceptible de sérieuses méditations. Mais|i précisément à cause de cette complication , elle est loin d'avoir été jusqu'ici sufiQsamment éclaircie; et peut-être ne faut-il voir dans les nombreux écrits publiés jusqu'à ce jour, que les données partielles qui , dans les mains de l'analyste habile, serviront un jour à résoudre dans toute son étendue cet intéressant problème.

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Terminons par quelques réflexions sur les chances nouvelles que les changemens opérés dans la société offrent en France à la littérature en général, et en particulier aux lettres romantiques.

Après avoir défini la littérature rexpres^ sion de la dnlisation des peuples, nous avons' vu dans l'Europe • moderne une vaste société fondée sur un culte , des mœurs et des institutions propres , et dans la littérature romantique, l'organe naturel de cette civilisation particulière , création d'un ordre nouveau d'idées et de sentimens. Sous ce point de vue , la littérature moderne nous a paru se diviser en deux branches : l'une , ainsi basée sur la reproduction de son nouveau système social ; l'autre , appelée classique , et née du transport dans les langues modernes des formes et des croyances propres à l'antiquité.

Cependant le siècle avance et traîne la lit-

térature à sa suite. Ces formes primitives , objet des tableaux des premiers auteurs romantiques , ont dès long-temps dfsparu devant les résultats du temps. Chaque jour encore , de nouvelles lumières amènent de nou* veaux besoins pour l'intelligence. Dans ce mouvement^ imprimé depuis deux siècles à la société européenne , on peut se demander quel sera l'avenir de la littérature ; et cette question se rattacheroit elle-même à des considérations plus étendues sur l'état présent de la société et siu* les csftlses d'où dépend son état à venir. Il faudroit rechercher jusqu'où s'étend, dans le domaine de l'intelligence, l'empire de cette nonvelle existence qui lui a été donnée ^ quelles croyances ont été conservées, quelles autres ont été modifiées ou détruites; quel ressort enfin on pourroit substituer à ces dernières , dans ce relâcliement produit par l'action même des lumières et de la civilisation.

Sans prétendre préjuger les résultats d'une telle discussion , on peut avancer que ces changemens dont on est d'abord frappé , sont plus apparens que profonds. Quand on com-

pare la France, on même l'Europe actuelle, à ce qu'elles étoient il y a quelques siècles , il semble ' au premier abord qu'un peuple nouveau ait pris la place de celui qui existoit alors, ou, du moins, que les rapports qui leur sont communs se soient presque perdus dans la masse des différences qui les distinguent. Cependant im plus mûr examen modifie bien ce premier jugement. Sans doute, dans le champ des connoissances positives, de grands progrès ont été faits; mais il ne faudroit pas conAure de cette augmentation de limùères à un changement analogue dans les sentimens : ce sont deux ordres de faits distincts et qui s'influencent peut-être, mais qui ne se déterminent pas réciproquement.

£n France, comme dans le reste de l'Europe, beaucoup de connoissances ont pu être acquises, beaucoup de fausses notions recti^ fiées dans les sciences , sans que ces bases de l'existence morale de la nation , que nous avons tâché d'indiquer ailleurs, et avec elles le principe des effets littéraires , en aient été considérablement modifiés. Notre manière de juger a pu changer, mais notre façon de

sentir est à peu près restée la même. Les grands auteurs qui , il y a trois sièdes , excitoient en Angleterre , en Italie, en Espagne, l'enthousiasme de leurs contemporains, con« servent leur puissance sur leurs descendans ; et les productions même les plus récentes du siècle , si l'on fait abstraction de ce qui tient à l'état plus avancé des connoissances , n'offrent guère d'effets littéraires que ceux déjà employés par ces écrivains antérieurs.

Dans l'ensemble de notre civilisation enfin, considérée sous ce point de vue littéraire, l'action des causes primitives continue d'ef* ÊiCer les effets des perfectionnemens par« tiels.

Ce qui caractérise la littérature actuelle n'est pas tant ce principe distinct, qu'un changement de civilisation y pourroit seul introduire , que la différence même des fecultés par lesquelles elle agît sur nous: Il semble, en effet, que chaque état de la société, comme chaque période d^ la Vie humaine, soit marqué par le développement plus exclusif d'une des facultés de notre intelligence. Dans la jeunesse des peuples ,

c'est l'imagination qui agit; dans leur âge mur, la réflexion prend sa place; et chacun de ces résultats se réfléchit à son tour dans les productions de la littérature. La poésie , dans les siècles primiti&, fiUe de l'imagination , plaît comme une vivante interprétation de la nature ; le poète est un homme inspiré , à qui il est donné d'en pressentir et d'en ex^ primer les secrets. Aujourd'hui l'esprit n'y cherche plus que l'enveloppe agréable de vérités , dont urie voie plus sûre , l'expérience ou le raisonnement ont appris l'existence.

Cest aux sciences qu'on demande l'explication des phénomènes du monde physique ; et l'on sent que la nature , accessible seulement à la patience de l'observateur, ne se manifeste plus à l'inspiration du poëte. Les fictions poétiques sont déjà pour nous ce que les illusions de la jeunesse sont aux individus avancés en âge; on les regrette sans pouvoir les retrouver.

Cette disposition des esprits peut paroitre moins favorable aux besoins de la littérature. Toutefois , est-ce avec raison qu'on a tant de fois répété que les progrès des lumières s'ac-

agi /

Gordoientmal avec ceux des lettres, et qu'un siècle éclairé n'étoit pas un siècle poétique ? Dq ce qu'une époque déterminée amène à une nouvelle manière d'envisager la littérature, il ne faut pas conclure qu'elle s'appauvrit; de ce que ses moyens d'action changent, il ne faut pas conclure qu'ils s'épuisent. Il existe pour le poète deux modes de considérer son. art, indépendans d'ailleurs des autres conditions qui en déterminent le caractère. Quand il cesse de nous attacher par des images, il peut encore nous attacher par des idées ; quand il n'exprime plus la nature pour elle-même , il peut chercher dans ses tableaux les réflexions qu'ils inspirent, les rapports qui les unissent au monde même de l'intelligence. Il gagne alors sur le sentiment ce qu'il perd du côté de l'imagination ; et cet idéal ^ créé par la pensée, est plus vaste, plus inépuisable encore que le réel que l'imagination peint. Cette double carrière comprend le domaine entier de lapoésie. : la première a été suivie surtout par les anciens et par tous ceux qui, comme eux, plus près que nous de la nature, ont du à

cette position même de s'identifier en cjuel- ' que sorte avec elle; Vautre ^ plus conforme au génie d'un siècte avancé, reste ouverte aux modernes. £Ue s'agrandit pour eux de tous les progrès nouveaux dé leur culture ; et 9 quelques pas qu'ils y aient déjà faits , telle est son étendue , qu'il suffît d'en avoir conçu le$ rapports pour être rassuré sur. cette prétendue impossibilité de produire en littérature des effets nouveaux, sur cette dégénération supposée d'un art qui n'a d'autres limites que celles de notre intelligenceméme. Est-ce avec plus de fondement que , dans l'état actuel de la société en France , on a tant redouté pour la littérature la diversion que les intérêts sociaux opèrent dans les esprits? Notrç siècle, a-ton dit, est marqué par une sorte de lutte entre l'idéal et le positif, qui n'est pas à l'avantage, du premier. Le temps n'est plus où les lettres faisoient l'unique occupation de la société; de plus sérieux intérêts ont pris leur place et blasent 5ur les jouissances qu'elles procurent. S'il étoit vrai que les lettres ne pussent fleurir qu'en proportion de l'attention qu'on leur

donne, de telles craintes pounroient être fondées. Mais les lettres (et nous nous plai-' sons à revenir sur cette idée) ne sont point isolées dans notre esprit ; elles y tiennent à tout le reste de nos opinions et de nos connoissances. L'attention qu'elles excitent peut influer sur le nombre de leurs productions ; mais le mérite absolu de celles-ci , et par conséquent les vrais progrès des lettres , dépendent moins des jouissances qu'elles procurent , que du caractère de la société qui les cultive. Ce qu'elles ont à craindre, c'est la frivolité des jugemens, la sécheresse des âmes , la licence des mœurs ; c'est la fausse application de cet esprit de philosophisme , qui, transportant ses procédés du domaine de l'abstraction dans celui de l'imagination , raisonne sur les sentimens comme sur les faits eux-mêmes , et , à force de tout analyser, réduit tout en poussière. Cet écueil , elles l'avoient trouvé dans l'esprit général du dernier siècle, et elles en portent encore les marques. Mais une tournure d'esprit sérieuse, l'habitude de la réflexion et des intérêts graves, loin d'être pour elles des chances

dé£sivorables , leur offrent un appui naturel contre ces ennemis d'autant plus dangereux qu'ils sont moins apparens. £t s'il étoit vrai , comme on seroit amené à le conclure , que leurs succès fussent incompatibles avec l'exercice de nos plus nobles facultés , et qu'elles ne pussent réussir qu'au sein d'un peuple frivole , dont elles seroient le vain amusement, ces lettres tant vantées paroîtroient un art bien misérable, et bien indigne des regrets que sa perte semble causer.

Le commencement de ce siècle offre en France le spectacle d'une double révolution dans le monde politique et dans le monde littéraire, dont il est difficile de séparer l'origine et les conséquences. D'un côté, à la suite de longs bouleversemens politiques, les élémens d'un ordre nouveau s'associent et se coordonnent ; des idées plus saines se répandent en morale et en lé^slation; un régime plus approprié aux besoins actuels de la civilisation s'assied sur le fondement de quelques institutions anciennes et sur l'appui de notre législation moderne. De l'autre , de nouvelles opinions s'introduisent en lit-

térature , et font sentir le besoin de la considérer sous un aspect plus vaste et plus national ; des préjugés , fruits de l'ignorance ou de la vanité , se dissipent. Sans cesser d'admirer ce que les siècles antérieurs, en France, ont ajouté de richesses au trésor de l'esprit humain, on s'aperçoit que le sentiment et la pensée ne sont point le partage exclusif de l'école , l'apanage d'une seule époque ou d'un seul pays ; les productions de la littérature étrangère sont accueillies , et la nation s'enrichit des emprunts même qu'elle fait aux autres. Cette concordance entre deux révolutions , nées à la suite l'une de l'autre, et au sein d'un même peuple, seroit-elle un pur effet du hasard ? N'existeroitil entre elles qu'tm rapport de coïncidence, sans rapport de causalité ? Deux faits enfin , dont l'histoire nous montre partout la liaison, resteroient-ils ici seulement isolés et sans base commune dans les esprits ? Il seroit di£6icile de le penser. Les rapports qui les unissent , obscurcis encore par la nouveauté des événemens , peut-être aussi par la préoccupation de l'esprit de parti , n'échapperont

pourtant pas à ceux qui savent séparer lès résultats généraux des circonstances acci»

dentelles, et prendre le passé pour juge du présent. Le temps, en hâtant la maturité de son propre ouvrage , achèvera de les dévoiler un jour. Alors les difficultés où, dans un tel sujet, notre esprit s'embarrasse encore, s'évanouiront d'elles-mêmes, et les lueurs à Taide desquelles il en saisit quelques parties, seront une vive clarté portée sur tous les points de son étendue.

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