CHAPITRE V
Tableau de la Littérature Romantique, considérée dans ses diverses périodes et dans aea principales productions.
La société moderne n'est pas arrivée par un mouvement uniforme et continu à son degré actuel de culture ; des secousses successives suivies d'intervalles de calme plus ou moins long Ten ont peu à peu rapprochée. Mais au milieu de ces alternatives de mouvement et d'inertie, l'esprit saisit trois époques principales marquées par l'état différent de Ja civilisation. La première fut celle de l'Europe primitive ou antérieure à l'établissement du christianisme ; la seconde comprend la longue durée du moyen âge; la troisième, désignée par le nom d'ère moderne , commence avec la fin du
quinzième siècle et dure encore pour nous.
Chacune de ccfn époques a fourni à la litté-
rature romantique un tribut plus ou moins riche, mais toujours conforme à Tesprit de sa civilisation. En parcourir les principales productions, c'est faire l'histoire abrégée de celle-ci '.
PREHIÈRE PIÊRIODE.
Ossian el les ftcaldes danois.
Dans la premièrepériode , figure au premier rang cet ancien barde dont la poésie, après quinze siècles d'oubli, a étonné une soc^té blasée sur les jouissances de Fimagination. Ce
' Nous n'avons nullement la prétention de présenter, dans un si court espace , un tableau complet de la littérature romantique. Mais en rapprochant des ouTTages qu'on s'est toujours accordé à ranger dans cette catégorie, et qui, pris dans la diversité des temps et des lieux , n'ont réellement de caractère commun que celui d'exprimer des sentimens et des idées propres aux oa liions modernes , notre but est :
I °. D'en faire sortir cette conséquence , que le nom de romantique , par la force même dé l'usage , et indépendamment de toute idée de convenance ou dediscbnvenance, a été attribué au genre de littérature qui sert^ d'expression à ta civilisation particii^lre des modernes ;
fut un événement bien remarquable dans l'histoire littéraire du dernier siècle que Tapparition des poésies d'Ossian. Leur ancienneté, Toubli dans lequel elles sont restées si longtemps, l'originalité de leur caractère, enfin les doutes mêmes qui se sont élevés sur leur authenticité , tout y excite l'intérêt et la surprise. C'est presque de leur publication que date la distinction des deux écoles, classique et romantique; et ce Nestor deâ poètes de l'Occident, après en avoir, dans les temps anciens, fondé la littérature, est aussi le premier qui, dans les temps modernes, l'ait remise en honneur.
Mais ici la critique s'arrête et demande , avant tout, les preuves de l'existence du poëte et de l'authenticité de ses productions. Sans doute d'épais nuages enveloppent encore cette question littéraire. Toutefois, si
2,\ De préparer par cette analyse les moyens de déterminer ensuite les caractères spéciaux de ce genre de littérature.
Peut-être ce jugement est-il encore trop favorable à Pauthenticité des poésies d'Ossian. Il en coûte de re-noncer à une opinion qui flatte à ce point l'imagination.
Sa
l'on ne croit plus aujourd'hui à ce manuscrit, où l'éditeur d'Ossian prétendit avoir trouvé les poésies qu'il a .publiées sous son nom, on ne soutient plus aussi qu'il ait -imaginé en entier et le nom du poète et la totalité des ouvrages qu'il lui attribue. Un puissant argument en faveur de l'authenticité des poésies d'Ossian, se tirera toujours de la nature même de ces poésies. Donner, en entier à un modemeie mérite de l'iorvention, c'est méconnoltre en Uttérature le caractère et les bornes de l'invention même.
L'existenced'Ossian etcelle deFingalson père, dont les noms sont encore aujourd'hui dans la bouche des montagnards écossais , ne peut pas plus être révoquée en doute , que .celle des principaux personnages de l'IUade ou de l'Odyssée. Beaucoup d'événemens historiques n'ont (Fautre preuve de leur existence , que la tradition ancienne des peuples. Des fragmens des poésies du premier , mutilés par le temps , auront été transmis d'âge engage , à l'aide de la tradition orale qui les perpétue encore aujourd'hui parmi les habitans du nord de l'Ecosse. Macpherson , fami-
lier avec leur langue , en aura rassemblé les débris épars ; il aura rétabli le sens des passages obscurs, suppléé aux lacunes qi^e le temps avoit produites^ sans doute aussi ajouté ses propres imitations aux conceptions de son modèle : et pour mieux s'assurer Fintéi-ét qui s'attache aux productions de l'antiquité , il aiu*a supposé la découverte d'un ancien manuscrit, et nié la part qu'il avoit prise à cet ouvrage. Mais en rétablissant ainsi les fragmens mutilés d'Ossian , en xlôonant même à ses imitations le nom de ce poète, le sens et l'inspiration de ses ouvrages auront été copiés sur ceux de l'origine^. Il aura cherché à en reproduire le style et les idées, à s'identifier si bien avec leJnodèle qu'il devint impossible de distinguer le passageimitédu passage authentique.
Ainsi, en attribuant même cette origine à la plupart des productions qui cojnposent sOn Recueil, il seroit toujours possible déjuger .l'ancien Ossian sur les imitations de son moderne interprète ; et au besoin , les fragmens recueillis , avant Macpherson , de la bouche des pâtres écossais , suffîroient pour £aire
"apprécier le talent, comme pour assurer la gloire du premier inventeur '.
Ossian semble placé par le caractère dt ses poésies en dehors de toute littérature connue. La poésie ailleurs , naît d'une! civilisation au moins commencée; elle se rattache à l'histoire ; au culte, aux institutions; ici elle les précède, et c'est de la nature physique seule qu'elle tient son inspiration. Jamais l'influence de cette nature sur l'imagination ne s'est mieux montrée; on dirott que le talent du poète s'est formé en entier de la contemplation de ses phénomènes, et qu'un rapport plus intime unit ches^ lui, le monde des sens avec les impressions de l'âme. Cest dans la description des scènes de la nature qu'Ossian puise ses p\ù& heureuses pensées; ses comparaisons leur sont toutes empruntées; ses récits semblent n'avoir pour but que de ramener leur description ; enfin le petit nombre d'idées religieuses qui se rencontrent dans ses vers ,
' Voyez le rapport publie, en 1810, par le comité d'investigation établi en Ecosse.
ne sont qu'une expression plus pqétique de leur e£fet sur soi^ imagination, ce Pour tîen » comprendre Ossian , a dit un yoyagj^ur » moderne , il faut avoir visité soi-mér]pe les » lieux où ses chants ont été composés ^ » avoir éprouvé les effets du climat humide » et variable du nord de l'Ecosse, de son » ciel vaporeux t^versé par des nuages qui » se condensent et se dissipent sans cesse.
» Quand Ossian compare un ra^on du soleil » traversant l'atmosphère , à la soudaine » apparition d'une jeune et belle fille, la «justesse de cette image ne peut être bien » sentie que sous le ciel même qui lui en a » donné l'idée. ^Leschantsd'Ossian, simples comme la harpe de l'ancien Barde , semblent n'avoir qu'un son, sa poésie qu'une image.
Les flots de la mer battus par les vents , le chêne isolé sur la montagne, le soleil colorant, de ses derniers feux les nuages poussés par la ^tempête, enfin le petit nombre de phénomènes qu'une conjurée humide et sauvage offire aux regards , sont préseatés sous^ tçutes les formes, et suffisent à tous les be- « soins de sa pensée. Ses chants rendemJ: avec
une frappante vérité Fimpression sur Tima^ ^ntflion de cette nature sombre et uriifoilné du If tt)*i^9 et la continuelle répétition àes mêmfô images ajoute encore à Tefifet mélaÈacolique du tableau.
Ossian a peint aussi la vie guerrière et les exploits des héros ; mais on s'aperçoit aisément à la lecture de ses vers , que son 1»leàit comme poète n'étoit pas inspiré par Tenihcfusiaime du guerrier. Ici déjà l'on croit retrouver entre l'esprit de ce ppemief des poètes romantiques , et celui dû prince des poètes classiques, Homère, un gfeiire 4^ difFérencês analogue au génie particuliiêr des peuples anciens et modernes : chacun d*eux représente la civilisation à laquelle il appartient. La vie extérieure, sa mobile activité, ses scènes tumultueuses sont les tableaux où se plaît le chantre de riliade ; il y a datis sa langue des désinences sonores, dans sa poésie , une abondance et un édàt qui en expriment pour aipsi dire le retentissement.
Si Homère décrit un combat , il nous entraîne dans la mêlée ; il dépeint avec complaisance lés daiigers et les exploits de ses héros; il
noué fait assister awxx phases de Uactîan , comme si elle se paœoH schis qo& yeux , et son génie ^ qui se compkît dans tous les diéljaib de . cette peinture^ en reproduit ^ sans jamais se lasser, les scèn^ vives el variées^ Dans Ossian, de Idngs^ événemms sont indiqués en peu de phrases; quelques vers contiennent la descrîptkm ou plutôt annoncent Fissue d'un combat. Le récit psrroit être un obstacle qui s'eppose au cours de sa pensée, et qu'il se hâte de franchir pour arriver à un ordre de tableaux plus Gonfonnes à la nature de son génie.
Cest dans ses émotions on dans ses souvenirs que s'est réfugié tout son talent L'activité de la vie s'affoiblit dans ses vers , comme les couleurs des objets s'effacent sous le ciel vaporeuxdesHébrides;etseshéros eux-mêmes passent devant la pensée, comme ces fantômes aériens dont son imagination se plsdt à peupler les nuages. Il y a dans cette peinture vague de l'existence un attrait mélancolique propre à la poésie d'Ossian; aussi l'a-t-on toujours placé, quant à l'expression d'un tel sentiment, à la tête de cette école^
moderne qui a été regardée comme faisant de lui , le caractère exclusif de ses écrits. «
Dans des circonstances semblables , mais non avec le même genre de talent ^ s'est développée la poésie des scaldes danois. Ossian offre l'exemple d'une inspiration puisée dans les seuls effets de la nature physique ; ici les moeurs , aidées des croyances religieuses ^ en ont déterminé le caractère. Mais quand Ossian, comme poète, s'élève seul au milieu de sa nation , et offre à peine quelques ouvrages dont la critique n'ose lui contester l'invention , les scaldes danois présentent un système entier de productions poétiques dont l'authenticité ne sauroit être révoquée en doute , et qui, monumens des mœurs primitives de l'Europe , et de la poésie que ces mœurs inspirèrent , fournissent à la fois des données sur son histoire et Jes modèles de son ancienne littérature.
Pour bien comprendre la poésie des scaldes , il faut se rappeler l'état des nations dont ils faisoient partie. Tandis que les peuples du Midi se constituoient , durant les premiers siècles du christianisme, en grandes
monarchies féodales, et recevoient l'influence d'une religion nouvelle , le Nord gardoit toujours ses mœurs sauvages et sa mythologie d'Odin. Au milieu d'un peuple de guerriers, des scaldes ou poètes entretenoient par leurs chants le £smatisme militaire qui l'attûnoit Le récit d'une expédition, les exploits d'un héros , les dogmes de la mythologie Scandinave, et parfois les accens de l'amour, étoient le sujet ordinaire de leurs chants. Voici deux exemples de ce genre de poésie , généralement moins connue que celle d'Ossian , et dont la simplicité , d'ailleurs , est telle, que la lecture de quelques unes de ses productions en apprend plus sur sa nature .
que toutes les remarques de la critique *.
' On sait que l'Histoire du Danemarck de M . Mallet , publiée en 1787, est le premier ouTrage, ëcrit en français, où Ton donne des renseîgnemens prëcis sur Tanciçnne littérature des peuples du Nord. Ceux qui désirent des notions plus étendues , les trouveront dans le Traité spécial d'Olaus- Wormîus ÇÛanica LîUeraiura Andq.^ etc., i64i), et dans les Antiquités danoises de Thomas Bartholini ( Th. Bartholini^ AnUquitaits àanicœ de Cousis j etc., 1669). Ces deux auteurs ont
L'un des morceaux les plus famoix de la
poésie Scandinave est le chant de mort du
roi Regner^Lodbrog. Fameux par ses vie*
toires et par son talent poétique , Régner-
traduit Ktt jitâlement.en btin un grand nombre de poésies scandiaanres. Yoiei quelques firagmens du teste de celles qoe aotts leur empruntons; ik fieront mieux juger que notre traduction la forme et Tesprit de Foriginal.
CHÀVT DE MOHT DB LODBROG.
(OLAÎtfs-'WoaMius Jppend. ad liu. Dan.)
I . Hoc yidetur mihi reyera Quod fata sequimur, Rarus transgreditur fata Parcarum.
Non destinavi Elis De yitaB exitu meae
Gum ego sanguinem semimortaus tegcreai £t naye^ in a<iuas protrusi Passim impetrayimus tiun feris Escam in Scotiae finibus.
a. Hoc ridere me facit semper Quod Balderi patris scamna Parata scio in aulâ.
Bibemus ceréyislam breyi, £x concayibus crateribns cranioriuD
9' Lodborg eut le malheur de tomber iHivànt entre les mains d'un ennemi sans pitié , qui le jeta dans un cachot et l'y fit périr par les morsures de serpens. Lodbrog, daiis cette
Non gémit yir fortis contra mortem Mlignifici in Odini domibus.
Non yenio dcspcrabnndis Verbis ad Odini aulam.