‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 13 sur 72 · ANG · texte numérisé non relu

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oO tence particulière de l'Etat, rien enfin n'y suggéroit l'idée de devoirs autres que ceux-là et basés sur la notion abstraite de l’humanité. Qu'importoit à l'esprit patriotique. le sort d'individus étrangers à l’association politique? Le citoyen étoit tout, et l’homme à peine quelque chose. Par une concordance remarquable entre la langue et les mœurs, le terme qui exprimoit dans celle de ces peuples l’idée d'étranger, emportoit presque celle d’ennemi. Rome, il est vrai, applaudit plus tard au beau vers de Térence :

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mais Rome avoit comme la Grèce ses esclaves, et de plus que la Grèce, ses gladiateurs.

Le climat et l’heureuse organisation de ces peuples combattoient seuls à cet égard les résultats des institutions en leur inspirant le goût des arts et des délassemens de l'esprit si propres à corriger cette férocité de mœurs. suite de l’exaltation des vertus républicaines. Il semble même que vers la fin de leur exis-

tence politique ces élémens contraires aient

entièrement prévalu. Entourés d’une nature riante, pure et calme, ils en avoient fait passer les traits dans leur génie littéraire et dans les créations de leurs arts. Une sensibilité physique développée au plus haut degré répandoit jusque dans les dernieres classes l'amour des beaux-arts et la faculté de les sentir. La rivalité des villes voisines et les honneurs prodigués au talent, multiplioient ses productions et peuploient Ja Grèce de ces .chefs-d’œuvre dont les restes sont encore l’objet de notre admiration. La sculpture surtout, et avec elle l'architecture, furent cultivées avec soin; un but religieux et indépendant de l'amour des beaux-arts, assuroit leurs progrès. Les temples étoient la derneure des divinités qui protégeoient la Grèce; les statues retraçoient leur image.

C'étoit dans cette source élevée que le génie des arts puisoit ses plus belles inspirations. L'alliance, inconnue depuis, de limitation exacte de la nature avec la conception idéale d’une beauté surhumaine , fut le résultat des croyances religieuses appliquées aux objets

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teignit les bornes de son art, parce qu'il fut tout à la fois instruit par la naturevet inspiré par sa religion.

Ce peuple dont lexistence active se passoit dans l’enceinte du barreau ou de la place aux harangues, semble. n’avoir concu la société que dans ses rapports politiques ; tout dans les mœurs, comme dans les lois, étoit fixé par ce seul point de vue. Ainsi les relations privées et les mœurs domestiques étoient réglées par une législation qui conféroit tous les droits au seul citoyen. La puissance paternelle n’eut long-temps d’autres bornes que la volonté du père; et ces républicains qui craignoient tant le despotisme dans l'Etat, commencoient par lintroduire dans la famille. L'autorité maritale fut dans le principe presque aussi absolue.

Les femmes renfermées dans l'enceinte du toit domestique, exclues de toute participation aux intérêts publics, et même aux Jouissances sociales, sembloient n’avoir fixé l'attention du législateur que comme moyen de perpétuer l'Etat. On sait l'influence que leur réclusion exerca sur les mœurs; on

craignoit le libertinage du rapprochement des sexes; leur éloignement produisit la dépravation, et un penchant ne fut étouffé que pour faire place à un vice, le plus honteux aux yeux de la morale et le plus funeste à la population. Les anciens, si étonnans quand on les considère dans leur vie publique, nourrissoient dans leurs mœurs privées le germe du mal qui mina leur consütution. Leur histoire montre que si les institutions politiques sont le complément de l’ordre social, les lois de famille en font la véritable base.

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Telle étoit l'ancienne Grèce, et telles furent les principales causes qui imprimèrent à la littérature la direction qu’elle à suivie. Pour retrouver dans les œuvres de l’intelligence l'empreinte des institutions et des mœurs populaires, il suffit de lire les écrivains qu'elle a produits, poëtes , orateurs ou philosophes. Homère, le plus ancien et le plus célèbre de tous, nous en donne aussi le premier exemple. Il vivoit à une époque antérieure à la plupart des institutions démocratiques qui déterminerent le génie de

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l’âge suivant ; la Grèce de son temps étoit toute guerrière et religieuse. Aussi voyonsnous ce double caractère prédominer. dans ses écrits. La divinité rapprochée de l’homme y confond ses passions et ses intérêts avec les siens’. Les événemens de quelque importance sont exécutés par des forces humaines; mais une puissance supérieure , le Destin, véritable dieu de l'antiquité, en arrête et en dirige l’accomplissement. La Fatalité, ce premier dogme de la religion, devient la source et le mobile de l'intérêt poétique. Les héros d’'Homère sont des hommes doués d’une plénitude d’existence quileur fait sans cesse éprouver le besoin d’une actiz vité physique. La force et l'adresse sont les qualités les plus estimées ; les dieux euxmêmes s'en honorent. Les esprits, absorbés par les intérêts matériels de la vie , ne connoissent ni la réflexion ni le recueillement ;

© « Il semble, à dit un critique ancien, qu Homère

» s’est efforcé autant qu'il à pu de faire des dieux de

» ces hommes qui furent au siége de Troie, et qu’au

contraire des dieux même il en à fait des hommes. »

Loncin, du sublime, ch. 5.

ils savent que dans ce monde la bravoure conduit à la gloire, et qu'au-delà du tombeau un avenir obscur lui réserve encore les seules récompenses. L'intervention d'une mythologie animée, la peinture des mœurs primitives, les premiers traits des instituions sociales, font, indépendamment du mérite d’une poésie qui n'a pas été surpassée , le charme de ces inimitables compositions.

Lorsque, dansun âge postérieur , les Etats se furent établis, que les lois et les arts se furent perfectionnés, et que les institutions politiques eurent pris sur l'esprit des peuples l’ascendant que la religion seule exercoit dans l’origine , la littérature, fidèle à son principe, exprima dans ses nouvelles productions tous ces changemens successifs.

Prenons pour exemple l’art dramatique , ce genre de littérature si essentiellement populaire, et.cultivé dans Athènes avec tant de succès. La tragédie étoit, pour le fond, l'expression poétique de la religion et de l'histoire, inséparablement liées dans l’esprit des peuples antiques. Elle leur emprun-

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toit exclusivement ses sujets, ses images et ses pensées. Les plus beaux ouvrages des trois grands tragiques’ sont des traditions historiques où tout l'intérêt repose sur le dogme favori des anciens, la liberté morale de l’homme en Opposition avec sa dépendance du sort. Dans la forme, la tragédie étoit, selon la remarque d’un critique moderne ?, l'expression des beaux-arts, en of frant dans la forme du théâtre, dans la disposition des personnages, dans le jeu et le costume des acteurs, une suite de tableaux propres à frapper l'imagination et à rappeler les créations de la peinture et du ciseau.

Pour juger la perfection obtenue ,ilne faut pas consulter l'impression que nous recevons

aujourd'hui de ces ouvrages dépouillés du

luxe de leur représentation, étrangers à nos

mœurs et à nos croyances, mais s’en fier aux prodigieux effets qu'au témoignage .de

* Voyez le Prométhée d’Æschyle, les deux OEdipe de Sophocle, la Phèdre d'Euripide, etc.

* W. Schlegel, Cours

de Littérature dramatique, tom. 1.

l’histoire, ils produisoient sur les contemporains'. La comédie, différant de but et de moyens, étoit la représentation des mœurs, et surtout lexpression des intérêts politiques; et telle étoit la liberté dont elle jJouissoit sous cette forme populaire de gouvernement, que les affaires publiques sembloient s’y discuter aussi ouvertement qu'à la tribune’, Cette liberté dégénéra souvent en licence quand elle s’attaqua aux personnes. Mais la nature d’un gouvernement dont la publicité étoit l’âme, et où chaque citoyen, partie intégrante de l'Etat, ne prenoit d'intérêt aux affaires publiques qu’en proportion de la connoissance qu'il en avoit, explique et justifie presque cet abus : telle fut même la mutuelle dépendance de ces deux faits, que lorsque les

* On raconte, par exemple, qu’à l'apparition des furies dans la tragédie de ce nom, l'impression fut si forte, que des cris de terreur remplirent l’amphithéâtre, et des femmes furent saisies par les douleurs de l'en fantement.

* Voyez, dans le théâtre d’Aristophane, les comédies intitulées la Paix, Lisistrate, les Nuées.

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révolutions eurent amené en Grèce la chute de Pesprit public, la comédie, perdantentre les mains des successeurs d'Aristophane son caractère politique, devint un simple tableau de mœurs.

La philosophie ne se montra pas moins intimement liée à l'esprit des institutions.

La nature avoit doué les Grecs au plus haut degré de ce génie spéculatif, dont l'abus leur fit, trop souvent, dans la carrière des sciences, devancer l’expérience et substituer des idées à des faits. Mais tant qu’ils conservérent une législation forte et une existence politique indépendante, les intérêts positifs de la société gouvernerent en quelque sorte l'activité des esprits et décidèrent du caractere de la philosophie. Elle se montra morale et politique, parce que ces deux branches offroient des résultats pratiques, en rapport avec les idées dont se nourrissoit l'esprit public. Ce ne fut qu'après la chute de ses lois et la perte entière de son indépendance, que la Grèce vit éclore la plupart de ces systèmes de pure spéculation, admi-

rables encore comme efforts de l'intelligence,

et seuls convenables à l’activité de la pensée quand l'activité des intérêts lui manquoit.

Mais les productions mêmes de la première de ces époques, ne furent Jamais que lexpression des idées nationales, représentées à leur tour par les institutions et les mœurs. Ainsi les publicistes, renchérissant avec Platon, sur les lois de Sparte même, concevoient ‘le fantome d’une république où toutes les notions du juste et de linjuste, tous les devoirs de humanité et de la famille venoient se confondre dans lintérêt du citoyen. D’autres analysoient avec Aristote les divers gouvernemens dont la Grèce et l'Asie leur offroient des exemples, mais sans pressentir quel but commun dans cette variété de moyens devoit être poursuivi et pouvoit être atteint. Aucun, ne s élevant au-dessus de son siècle, n’a jugé les lois et les mœurs de la patrie dans leur relation générale avec la nature morale de homme.

Aucun, par exemple, n’a essayé d'attribuer aux femmes, dans ses créations politiques, un rôle différent de celui qu’elles Jouotent dans la société antique; aucun n’a conçu Îa

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5o possibilité d'un gouvernement où les peuples etles rois eussent chacun une part égale et indépendante à l'autorité; aucun enfin ne sut attacher des droits à la seule qualité d'homme etréclamersur ce fondementl’abolition delesclavage. Tel futmême chez les Romains l’ascendant des idées populaires que le plus sage de leurs philosophes vantoit hautement ces jeux sanglans du Cirque, repoussés du moins par les mœurs plus douces des Athéniens.

Ainsi l'exercice de la pensée comme celui de l'imagination, étoit circonscrit par l’horizon dela civilisation, et l’abstraction même

‘se ressentoit de l'empire des circonstances. Terminons ici ce tableau de la société et.

de la littérature en Grèce; tout abrégé qu'il est, il suffira pour montrer combien ces deux choses y furent homogènes dans leur principe et bien liées dans leur développement.

Cet état de civilisation füt-il resté stationpaire, lors même que des causes extérieures n'en eussent point provoqué la dissolution ?

Sans doute la nature, si libérale envers la Grèce, ne lui eût point refusé le don de perfectionner ce qu’elle avoit su inventer. Déjà

l'histoire nous montre ses sages secouant le joug d’un culte, produit d’une société moins avancée, et s’élevant jusqu’à la conception de l'unité théosophique. Les mêmes Athéniens, qui proscrivirent ce dogme dans Socrate vivant, le reconnurent dans les statues qu'ils lui dressèrent après sa mort. Mais la destinée à qui la Grèce dut les premiers pas faits dans la carrière, ne voulut pas qu’elle la parcourüt tout entière : des causes extérieures, secondées par des vices intestins, hâtèrent la chute de sa puissance. La guerre ravagea ses cités, dispersa leurs habitans ou les soumit à une domination étrangère. Mais parde privilége du génie, la Grèce anéantie depuis tant de siècles dans son existence politique, vit encore et vivra toujours dans les écrits qu’elle nous a laissés. Quand les monumens de ses arts auront achevé de disparoître, quand l’histoire laura confondue dans ses annales avec vingt nations qui ont éclipsé sa grandeur politique, sa littérature nationale restera témoignage vivant de son génie, de ses arts, et de la hauteur morale qu’elle sut atteindre.

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Etendre les mêmes considérations à la société et à la littérature chez les Romains, seroit allonger inutilement les bornes de cet écrit. Les Romains offrent sans doute dans leurs mœurs et dans leurs ouvrages beaucoup de détails qui leur sont propres; et ceux qui en ont fait l’objet d’une étude spéciale, ont dü donner à ces détails une juste importance. Mais à n’en considérer que l’ensemble, l'esprit de ce peuple dans sa religion et dans ses institutions, ne diffère point essentiellement de celui des Grécs, et sa littérature n'est qu'une imitation ou un développement dela littérature athénienne. L’histoire ne montre proprement en Occident que deux sources de civilisation, la civilisation grecque ou antique, et celle dont il nous reste à tracer le tableau.

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