‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 14 sur 72 · CHAPITRE" LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE" LV

De la civilisation moderne.

La civilisation des peuples modernes n'offre point dans son ensemble l'unité qui caractérise celle des anciens. On la voit naïtre de sources, les unes indigènes, les autres exotiques, et que le temps a confondues et assimilées. Il faut remonter jusqu'à son principe et suivre ensuite, à travers les siècles, les modifications qu’il a subies.

Les peuples d’où la plupart des nations de l'Europe tirent leur origine, les Celtes , les Teutons ou Scandinaves, habitoient de vastes continens , hérissés de montagnes, coupés par des fleuves rapides, couverts de forêts et de bruyères. L’immense Océan les ceignoit à loccident , deses vagues toujours battues par les tempêtes, et sous un ciel froid et humide, s'étendoit une terre riche seulement en bois

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et en pâturages. Disséminés sur la surface d’un vaste territoire , exposés à tous les genres de périls et de fatigues, leurs corps s’endurcissoient de bonne heure; ils acquéroiïent ces dimensions et ces forces extraordinaires, objet de l’étonnement des peuples du Midi; et la nature sembloit les destiner à conserver dans leurs forêts, ce beau type physique dela race humaine,que l'influence du climat et laction de la vie sociale altéroient partout ailleurs. Comme presque tous les peuples naïissans, ils faisoient de la guerre leur occupation favorite; nulle autre nation n’a montré pour les armes un penchant plus décidé. Leur religion consacroit et développoit ce penchant; sauvage comme les mœurs dans ses préceptes, mais bien remarquable dans quelques uns de ses dogmes, elle annoñcoit déjà un peuple que la nature avoit moins fait pour les fictions brillantes de l'imagination, que pour les conceptions austères du recueillement et de la réflexion. Ces peuples, du sein de leur ignorance, avoient pu s'élever à la conception d’un Dieu suprême et lui prêter des attributs dignes de sa toute-puissance,

Le monde, selon eux, étoit son ouvrage ; l'univers entier étoit son temple. Ib n'avoit ni figure,niformeappréciables pour l'homme; toute image par laquelle on prétendoit le représenter, tout édifice où lon supposoit qu’il avoit fixé sa résidence, étoient un outrage à la majesté de celui dont lunivers contient à peine limmensité”. Mais déshonorant ce Dieu par le culte qu’ils lui rendoient, ils s’étoient persuadés que des victimes humaines étoient à ses yeux la plus agréable de toutes les offrandes; et jamais une fête nationale, une circonstance solennelle ne les réunissoit, que le sang humain ne coulât sur l'autel de leur impitoyable divinité. Ce mélange de piété et de barbarie étoit conforme au reste de leur caractère. Ils unissoient de grandes vertus à des vices grossiers, montroient une égale disposition au mal comme au bien, et sembloient des ins-

: Tacite a exprimé avec sa concision accoutumée ce dogme de leur religion : Cwlerum nec cohibere parietibus Deos, nec in ullam humani oris speciem assimilare, ex magnitudine cœlestium arbitrantur.

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