PREMIÈRE PÉRIODE
Ossian et les scaldes danois.
Dansla première période, figure au premier rang cet ancien barde dont la poésie, après quinze siècles d’oubli, a étonné une société blasée sur les jouissances de l'imagination. Ce
* Nous n'avons nullemeni la prétention de présenter, dans un si court espace, un tableau complet de la Bttérature romantique. Mais en rapprochant des ouvrages qu'on s’est toujours accordé à ranger dans cette catégorie, et qui, pris dans la diversité des temps et des heux, n’ont réellement de caractère commun que celui d'exprimer des sentimens et des idées propres aux nations modernes, notre but est :
1°. D’en faire sortir cette conséquence , que lenomde romantique, par la force même de l'usage, et independamment de toute idée de convenance ou de disconvenance, a ête attribué au genre de littérature qui sert
4 :. Tee HR d'expression à la civilisation particulière des modernes ;
futun événement bien remarquable dans lhistoire littéraire du dernier siècle que lapparition des poésies d’Ossian. Leur ancienneté, l'oubli dans lequel elles sont restées si longtemps, l'originalité de leur caractere, enfin les doutes mêmes qui se sont élevés sur leur authenticité, tout y excite l'intérêt et la surprise. Cest presque de leur publication que date la distinction des ‘deux écoles, classique et romantique; et ce Nestor des poëtes de l'Occident, après en avoir, dans les temps anciens, fondé la littérature, est aussi le premier qui, dansles temps modernes, Vait remise en honneur.
Mais ici la critique s'arrête et demande, avant tout, les preuves de lexistence du poëte et de l'authenticité de ses productions. Sans doute d’épais nuages enveloppent encore cette question littéraire. Toutefois, si
2°, De préparer par cette analyse les moyens de déterminer ensuite les caractères spéciaux de ce genre de litterature.
Peut-être ce jugement est-il encore trop favorable à l'authenticité des poésies d'Ossian. Il en coûte de re-
noncer à une opinion qui flatte à ce point l'imagination.
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lon ne croit plus aujourd'hui à ce manuscrit, où l'éditeur d’Ossian prétendit avoir trouvé les poésies qu’il a publiées sous son nom, on ne soutient plus aussi qu'il ait imaginé en entier et le nom du poëte et la totalité des ouvrages qu’il lui attribue. Un puissant argument en faveur de l'authenticité des poésies d’Ossian, se tirera toujours de la nature méme de ces poésies. Donner en entier à un moderne le mérite de l’invention, c’est méconnoitre en littérature .le caractère et les bornes de l’invention même.
L'existenced’Ossian etcelledeFingalson père, dont les noms sont encore aujourd’hui dans la bouche des montagnards écossais, ne peut pas plus être révoquée en doute, que celle des principaux personnages de lIliade ou de l'Odyssée. Beaucoup d’événemens historiques n'ont d'autre preuve de leur existence , que la tradition ancienne des peuples. Des fragmens des poésies du premier, mutilés par le temps, auront été transmis d’âge en âge, à l’aide de la tradition orale qui les perpétue encore aujourd’hui parmi les habitans du nord de l’'Ecosse. Macpherson , fami-
lier avec leur langue, en aura rassemblé les débris épars; il aura rétabli le sens des passages obscurs, suppléé aux lacunes que le temps avoit produites, sans doute aussi ajouté ses propres imitations aux conceptions de son modele: et pour mieux s’assurer l'intérêt qui s'attache aux productions de l'antiquité, il aura supposé la découverte d’un ancien manuscrit, et nié la part qu'il avoit prise à cet ouvrage. Mais en rétablissant ainsi les fragmens mutilés d'Ossian, en donnant même à ses imitations le nom de ce poëte, le sens et l'inspiration de ses ouvrages auront été copiés sur ceux de Foriginal. Il aura cherché à en reproduire le style et les idées, à s'identifier si bien avec le modèle qu'il devint impossible de distinguer le passage imité du passage authentique. Ainsi, en attribuant même cette origine à la plupart des productions qui composent son Recueil, il seroit toujours possible de juger l’ancien Ossian sur les imitations de son moderne interprète; et au besoin , les fragmens recueillis, avant Macpherson, de la bouche des pâtres écossais, suffiroient pour faire
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apprécier le talent, comme pour assurer la gloire du premier inventeur *.
Ossian semble placé par le caractère de ses poésies en dehors de toute littérature connue. La poésie ailleurs, nait d’une civilisation au moins commencée; elle se rattache à l’histoire, au culte, aux institutions ; ici elle les précède, et c’est de la nature physique seule qu’elle tient son inspiration. Jamais l’influence de cette nature sur l’imagination ne s’est mieux montrée; on diroit que le talent du poëte s’est formé en entier de la contemplation de ses phénomènes, et qu'un rapport plus intime unit chez lui, le monde des sens avec les impressions de l'âme. C’est dans la description des scènes de la nature qu'Ossian puise ses plus heureuses pensées; ses comparaisons leur sont toutes empruntées; ses récits semblent n'avoir pour but que de ramener leur description, enfin le petit nombre d'idées reli-
gieuses qui se rencontrent dans ses vers,
* Voyez le rapport publié, en 1810, par le comité
d investigation établi en Ecosse.
ne sont qu'une expression plus poétique de leur effet sur son imagination. « Pour bien » comprendre Ossian, a dit un voyageur » moderne, il faut avoir visité soi-même les » lieux où ses chants ont été composés, » avoir éprouvé les effets du climat humide » et variable du nord de lEcosse, de son » ciel vaporeux traversé par des nuages qui » se condensent et se dissipent sans cesse.
» Quand Ossian compare un rayon du soleil » traversant l'atmosphère, à la soudaine » apparition d’une jeune et belle fille, la » justesse de cette image ne peut être bien » sentie que sous le ciel même qui lui en a » donné l’idée. » Leschants d’Ossian, simples comme la harpe de l’ancien Barde, semblent n'avoir qu'un son, sa poésie qu'une image.
Les flots de la mer battus par les vents, le chêne isolé sur la montagne, le soleil colorant de ses derniers feux les nuages poussés par la tempête, enfin le petit nombre. de phénomènes qu’une contrée humide et sauvage offre aux regards, sont présentés sous toutes les formes, et suffisent à tous les besoins de sa pensée. Ses chants rendent avec
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une frappante vérité l'impression sur l’imagimation de cette nature sombre et uniforme du Nord, et la continuelle répétition des mêmes images ajoute encore à l'effet mélancolique du tableau.
Ossian a peint aussi la vie guerrière etes exploits des héros; mais on s'aperçoit aisément à la lecture de ses vers , que son talent comme poëte n'étoit pas inspiré par l’enthousiasme du guerrier. Ici déjà l’on croit retrouver entre l'esprit de ce premier des poëtes romantiques, et celui du prince des poëtes classiques, Homère, un genre de différences analogue au génie particulier des peuples anciens et modernes : chacun d’eux représente la civilisation à laquelle il appartient. La vie extérieure, sa mobile activité, ses scènes tumultueuses sont les tableaux où se plaît le chantre de l’Iliade; il ya dans sa langue des désinences sonores, dans sa poésie, une abondance et un éclat qui en expriment pour ainsi dire le retentissement.
Si Homère décrit un combat, il nous entraîne dans la mélée; il dépeint avee complaisance les dangers et les exploits de ses héros; il
nous fait assister aux phases de l’action, comme si elle se passoit sous nos yeux, et son génie, qui se complait dans tous les détails de cette peinture, en reproduit , sans jamais se lasser, les scènes vives et variées. Dans Ossian, de longs événemens sont indiqués en peu de phrases; quelques vers contiennent la description ou plutôt annoncent l'issue d’un combat. Le récit paroït être-un obstacle qui s'oppose au cours de sa pensée, et qu'il se hâte de franchir pour arriver à un ordre de tableaux plus conformes à la nature de son génie.
C’est dans ses émotions ou dans ses souvenirs que s’est réfugié tout son talent. L'activité de la vie s’affoiblit dans ses vers, comme les couleurs des objets s’effacent sous le ciel vaporeuxdes Hébrides;etses héros eux-mêmes passent devant la pensée, comme ces fantômes aériens dont son imagination se plait à peupler les nuages. Il y a dans cette peinture vague de l'existence un attrait mélancolique propre à la poésie d'Ossian; aussi Va-t-on toujours placé, quant à l'expression d’un tel sentiment, à la tête de cette école
moderne qui a été regardée comme faisant de lui , le caractère exclusif de ses écrits.
Dans des circonstances semblables, mais non avec le même genre de talent, s’est développée la poésie des scaldes danois. Ossian offre exemple d’une inspiration puisée dans les seuls effets de la nature physique ; ici les mœurs, aidées des croyances religieuses, en ont déterminé le caractère. Maissquand Ossian, comme poëte, s'élève seul au milieu de sa nation, et offre à peine quelques ouvrages dont la critique n’ose lui contester l'invention, les scaldes danois présentent un système entier de productions poétiques dont l'authenticité ne sauroit être révoquée en doute , etqui, monumens des mœurs primiüves de l’Europe, et de la poésie que ces mœurs inspirèrent, fournissent äla fois des données sur son histoire et äes modèles de son ancienne littérature.
Pour bien comprendre la poésie des scaldes , il faut se rappeler l’état des nations dont ils faisoient partie. Tandis que les peuples du Midi se constituoient, durant les pre-
orandes
miers siècles du christianisme, en g
monarchies féodales, etrecevoient l'influence gardoit toujours ses mœurs sauvages el sa mytho-
d’une religion nouvelle, le Nord
logie d’Odin. Au milieu d’un peuple de guerriers, des scaldes ou poëtes entretenoient par leurs chants le fanatisme militaire qui Panimoit. Le récit d’une expédition, les exploits d’un héros, les dogmes de la mythologie scandinave, et parfois les accens de l'amour, étoient le sujet ordinaire de leurs chants. Voici deux exemples de ce genre de poésie , généralement moins connue que celle d’'Ossian , et dont la simplicité, d’ailleurs, est telle, que la lecture.de quelques unes de ses productions en apprend plus sur sa nature que toutes les remarques de la critique‘.
: Onsait que l'Histoire du Danemarck de M. Mallet, publiée en 1787, est le premier ouvrage, écrit en français, où l’on donne des renseignemens précis sur l’ancienne littérature des peuples du Nord. Ceux qui désirent des notions plus étendues, les trouveront dans le Traité spécial d'Olatis- Wormius (Danica Litteratura Antiq., etc., 16/41), et dans les Antiquités danoises de Thomas Bartholini (Th. Bartholini, Antiquitates da-
nicæ de Causis, eic., 1669). Ces deux auteurs ont
L'un des morceaux les plus fameux de la :
poésie scandinave est le chant de mort du
roi Regner-Lodbrog. Fameux par ses ViC-
toires et par son talent poétique, Regner-
traduit littéralement en latin un grand nombre de poé-
sies scandinaves. Voici quelques fragmens du texte de
celles que nous leur empruntons; ils feront mieux
juger que notre traduction la forme et l'esprit de
l'original.