DEUXIÈME PÉRIODE
La littérature française du moyen âge.
Arrivés à cette seconde période, ce ne seront plus les seuls effets du climat ou des mœurs guerrières d’un peupleà peine sorti de la barbarieque la littérature nous offrira. Une religion et des institutions nouvelles l'auront refondue avec la société et auront ouvert à ses ouvrages une source plus féconde d’inspirations. La plupart des nations de l'Europe comptent des écrivains qui, pendant la durée , et surtout vers la fin du moyen âge, en ont dans quelques productions retracé le tableau. Maïs c’est à la France surtout que cette gloire a été réservée; et cette même nation, qui s’est montrée dans la suite si empressée d’en repousser les souvenirs de sa littérature, fut à cette époque , plus heureusement que toute autre, inspirée par, son génie. Les productions littéraires du moyen âge, dans notre patrie, simples et sans art
comme les siècles qui les virent naître, offrent du moins une peinture fidèle des mœurs populaires et de l'influence exercée sur les esprits par les institutions d'alors. Elles placent peut-être, dans l'intervalle écoulé depuis le onzième jusque vers la fin du quinzième siècle, l'époque pour la France d’une littérature véritablement nationale.
Deux genres de composition, la poésie et les romans, se partagent les essais de nos anciens auteurs. La poésie fut d’abord cultivée, en Provence, par ces Trouvères si renommés dans son ancienne Histoire. La France d'alors, dont cette province ne faisoit point encore partie, suivit bientôt cet exemple et vit s’'accroître de règne en règne le nombre de ses poëtes. Sans en détailler ici la longue liste ‘, nous citerons Thibaut, comte de Champagne, si fameux de son
: Le président Fauchet (de l’Origine de la langue et de la poésie françaises ) porte à cent vingt-sept le nombre de ceux qui ont écrit avant la fin du treizième
siècle.
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10/4 temps par ses amours et par ses poésies, Guillaume de Loris, auteur ingénieux. du roman de la Rose, tous deux vivant dans le treizième siècle; et plus tard Charles d'Orléans’, qui sut charmer par les délassemens poétiques lennui d’une longue captivité. Une foule de noms non moins connus remplit cet intervalle. Leur énumération prouve que le rang et la naissance s’honoroient alors du titre de poëte ou de troubadour, et que même les femmes de ce temps partageoient le goût et le talent de l’autre sexe pour la poésie. Parmi ces auteurs, les uns, à l'exemple du comte de Champagne, composoient ces lais d'amour, interprètes des plaisirs et des peines de cette passion; d’autres chantoient, comme Guillaume: de Loris, dans des poëmes de plus longue haleine , des sujets empruntés à l'Histoire ou
: Père du roi Louis XIE, fait prisonnier en 1415 à la bataille d'Azincourt et long-temps retenu en Angleterre où il composa ses poésies. Ses ouvrages, tombés dans l'oubli, n’ont été publiés qu'au commencement de ce siècle, d’après un ancien manuscrit découvert
par l’abbé Salier.
créés par la fiction ; puis venoient les auteurs de contes et de fabliaux, enfin les chansonniers, dont Clément Marot, le dernier et le meilleur des poëtes de ce genre, à retracé dans un âge plus récent le talent naïf et facile.
Si ces premiers essais de la Muse francaise n’offrent ni la correction ni l'élégance que des auteurs plus modernes ont mises dans leurs ouvrages, au moins ne se sentent-ils jamais de cette recherche et de cette contrainte qu’on est trop souvent forcé de remarquer dans ceux-ci. Toujours libres et faciles, quelquefois pleins de grâce et de délicatesse, ils semblent n’être que l’expression spontanée de la pensée du poëte ; on sent qu'ils n’ont pas plus coûté à son esprit que les sentimens qu'ils retracent ne coùtoient à son cœur. Comme dans ces temps la difficulté de répandre ses ouvrages et d'en tirer ainsi quelque profit, ne permettoit guêre de faire du culte des lettres l'objet d’une sorte de: profession; rien aussi ne pouvoit engager à se livrer au travail de la compo-
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et le besoin de les exprimer. La poésie fut un délassement dont les rangs: élevés sur:
tout s’empressoient de jouir, et qui se méloit souvent à tous les détails d’une profession militaire et d’une vie passée dans les camps. Aussi faut-il pour en apprécier le caractere, se rappeler l’état de la société à cette époque. L’honneur chevaleresque, le respect et l’amour des dames, idées dominantes d'alors, étoient le centre vers lequel tout ramenoïit l'imagination du poëte. Partout.on reconnoit, à la lecture de ces productions , l'époque romantique où les troubadours, errant de châteaux en châteaux, obtenoient pour prix de leurs chants, une généreuse hospitalité, et parfois de riches dons; où le roi d’une belle contrée’ parut préférer les faveurs de l'amour, sous l’humble condition de berger, à l'éclat souvent trompeur d'une couronne; où lon vit enfin les chevaliers et les dames de sa suite, tenir cette cour
1: René, comte d'Anjou et roi de Provence, si connu par son goût pour la vie champêtre, par ses
malheurs et par son institution de la cour d’amaur.
d'amour tant célébrée, qui jugeoit les questions les plus délicates de la plus capricieuse des passions.
Non que dans cette ancienne poésie tout doive paroître digne d’éloges, ni que la critique fût embarrassée d'y trouver des défauts. Sans parler des imperfections qui tiennent à l’état peu avancé des lumières, comment excuser l'usage de ces longues allégories dont le roman de la Rose offre l'exemple, et comment approuver les formes symétriques ou bizarres de ces rondeaux, de ces tençons, de ces virelais, plus propres à faire briller le versificateur exercé que le vrai poëte? On a même quelque peine à comprendre que des esprits libres et naturels aient pu se soumettre à des règles aussi étroites et aussi fatigantes. Mais enfin, sous ces dehors mal imaginés, on retrouvoit des idées et des sentimens vrais; on reconnoissoit le poëte qui se fait l'interprète de son siecle, et l'on pouvoit espérer que le temps, en laffranchissant de ses entraves, donneroit à cette poésie plus d’élan et de profondeur, sans lui faire rien perdre de son originalité.
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Le même esprit de galanterie chevaleresque se fait remarquer dans ces romans de chevalerie, si renommés autrefois, et qui ont fourni les premiers et peut-être les plus parfaits modèles de ces sortes de productions. Nul autre genre de littérature n’est plus propre aux temps modernes; le nom même en fut inconnu à l'antiquité, car il seroit difficile de voir origine de nos romans dans quelques écrits des sophistes du Bas-Empire, certainement ignorés des premiers inventeurs du genre en France et en Espagne.
C’est proprement à l'état nouveau des femmes dans la société, que doit en être rapportée l'invention. Les premiers de ceux qui furent composés pendant le moyen àge, sont antérieurs aux productions poétiques dont nous venons de parler; on en fait remonter la publication en langue romance, jusqu'aux dernières années du douzième siècle. Par un rare privilége, ce fut à ces premiers inventeurs du genre qu'il fut aussi donné d'en pousser le plus loin les effets. Les écrivains des siècles postérieurs n’ont fait que continuer, ou défigurer dans leurs propres créa-
tions ces productions originales, jusqu'à lépoque où l’exagération du merveilleux et le manque de variété firent tomber ce genre dans un discrédit total. Quoiqu’on ne les cite guère ici que comme monumens de notre ancienne littérature, il seroit injuste de n’y point reconnoître, outre l'intérêt qu'ils offrent sous ce point de vue, un mérite réel, fondé sur la richesse d'imagination de Pauteur, sur la peinture vraie des passions, sur le choix et la noblesse des caractères. Les romans d'Amadis, de Tristan , et en général ceux dont les personnages remontent Jusqu'aux temps fabuleux de la Table ronde, survivent encore aujourd'hui au changement du goût et des institutions; on se plait en les lisant, à ces tableaux des mœurs simples et guerrières de notre ancienne patrie. La chevalerie d’autrefois , sa foi confiante, son dévouement aux dames, son respect pour le serment, son mépris des dangers et de la mort semblent vous apparoître. L’intervention des enchanteurs et des fées, êtres surnaturels dont le pouvoir rappelle celui des
divinités du paganisme, n’y déplait pas,
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