‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 37 sur 72 · SCHILLER · texte numérisé non relu

SCHILLER

Schiller, qui a publié ses principaux ouvrages vers la fin du siècle dernier, s’est ac-

immense , tu t'es dressé dans les airs! tu t'es placé à côté du génie de la Grèce; tu n'as pas craint son approche, et tu nous a demandé si, comme toi, il savoit donner une âme à ses chants. »

« Apollon, soucieux et pensif, t'a entendu sans oser ie répondre. Devant lui s’est placé Bragor, appuyé sur la harpe de Walhalla. Le sourire étoit sur ses lèvres ;

il s’est tu, et il a regardé le dieu sans colère. »

quis, dans un genre différent, une gloire non moins belle. Il a pensé comme Klopstock , que limitation de la littérature française devoit être abandonnée dans sa patrie, et son exemple n’a pas peu contribué aux progres de la réforme littéraire achevée de son temps. La mort qui l'a frappé au milieu de sa carriére, et dans la plénitude de son talent, ne lui a pas permis de développer toutes les idées qu'il s’étoit formées sur la théorie de son art: mais les ouvrages qu’il a laissés attestent partout la direction qu'il eut voulu donner à la littérature en Allemagne.

Nul écrivain n’a mieux mérité qu’on estimât en lui l'accord d’un beau talent et d’un beau caractère; s’ilest impossible, en lisant ses écrits, de ne pas admirer son génie, il l'est autant de ne pas aimer sa personne. Il s’est fait connoître en Allemagne sous la double qualité d’historien et de poëte ; mais c'est par cette dernière qu'il s’est acquis sa grande réputation, et c’est aussi la seule sous laquelle nous le considérerons ici. Il a publié deux volumes de poésies et un assez gränd nombre de pièces de théâtre.

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Sa poésie lyrique ne se fonde pas uniquement; comme celle de Klopstock, sur l'harmonie prosodique de la langue allemande; le plus souvent elle fait usage de la rime, en admettant, il est vrai, dans son emploi, une liberté que la poésie française ne toléreroit pas, Mais qu'on s'accorde à lui donner en Allemagne. La poésie de Schiller n’a point le but religieux ou politique de celle de Klopsteck. La source habituelle de ses inspirations est dans la sensibilité vraie et pro-

fonde, et, pour ainsi dire, dans la jeunesse

d'âme du poëte. L'âme de Schiller, sans cesse ébranlée par l'enthousiasme du vrai et du beau, semble un foyer qui en répand des émanations toujours renaissantes. Tout: ce que le cœur humain, formé par la société moderne, recèle de sentimens et d'émotions, se réfléchit dans son langage avec une étonnante fidélité; tout ce que le monde qui nous entoure offre de relations et de tableaux y devient, embelli par ses charmes, objet de notre intérét ou de notre admiration. Les détails en apparence les moins faits pour la poésie revêtent dans ses vers la forme

qui plait et qui attache. L'imagination du poëte semble, comme ce roi de la fable, changer en or tout ce qu'elle touche; c'est le prisme qui reçoit la lumière pâle et incolore et la transmet aux yeux, nuancée des plus vives couleurs. À ce prestige séduisant du style poétique, se joignent les résultats solides d’un esprit agrandi par l'étudeetmuüri par la réflexion. Presque toujours un but philosophique, une idée morale ennoblit, dans Schiller, le caractère de ses créations, et paroit n’y revêtir la brillante enveloppe de la poésie que pour arriver plus sûrement à l'esprit. Pour se faire une idée de ce genre d'effets, inconnu avant lui, il faut avoir lu , dans la langue originale, les belles strophes où, sous l'emblème des procédés techniques des arts, Schiiler fait passer sous nos yeux le tableau varié des scènes de la vie humaine et de l’ordre des sociétés; les vers pleins de sentiment et de charme, où l’âägemuür déplore la perte des illusions de la jeunesse; ceux, enfin, où la douleur, lasse de la résignation , tente d’arracher à la destinée humaine quel-

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ques uns de ses secrets :. On peut affirmer qu'il n’est point de composition dont l'effet soit plus sûr et plus général, ni de poëte qui possède à un plushaut degréla doublefaculté d'agir sur les esprits et sur les cœurs.

Comme auteur tragique, Schiller jouit incontestablement de la première place parmi les écrivains de sa nation. Dans ses premiers essais en ce genre, il parut vouloir suivre les traces de Schakespear, et même imiter ses défauts : {es Brigands, Fiesko, l'Intrigue et lAmour,sont des tragédies oùbrillentla vivacité d'imagination et la chaleur d’âme de l'auteur, mais aussi leur style manque à la fois de naturel et de noblesse, et l'extrême recherche desidéesse cache parfoissousune certaine affectation de vulgarité. Schiller, mieux instruit,abandonna bientôt ce genre emprunté, pour s’en créer un qui marque sa place entre les créations hardies, mais désordonnées de la muse anglaise, et le système compassé de

: Voyez les poésies intitulées /a Cloche,wle Monde idéal, la Resignation.

notre école tragique. Don Carlos; Marie Stuart, Jeanne d'Arc, la Fiancée de Messine , et Guillaume Tell, forment, caractérisent et donnent la vraie mesure de son talent. L’analyse de ces chefs-d'œuvre à été faite avec tant de bonheur par une femme célèbre”, qu’il y auroitde la témérité à prétendre ajouter de nouveaux traits à la fidélité de ses tableaux. Schiller s’est plu à puiser les sujets de ses pièces de théâtre dans histoire des peuples modernes, et 1l n’est presque pas de nation en Europe qui ne lui en ait fourni.

Cependant, quoique fidèle à cette inspiration romantique, il n’en fut pas moins l'admirateur sincère du théâtre ancien; son respect pour les productions de l'antiquité, commun à presque tous les écrivains de sa nation, est consigné dans une foule de passages de ses écrits. Son esprit éclairé lui avoit appris de bonne heure que limitation de la littérature grecque devoit porter sur celle de ses qualités qui, telles que la vérité des sen-

9 Voy., dans l'Allemagne de Mn de Staël, l'analyse du théâtre de Schiller.

timens, la concordance des temps et des idées, sont pour ainsi dire de toutes les littératures , et non sur des formes et des regles uniquement appropriées au génie particulier des peuples anciens. Sthiller a même essayé, dans sa fiancée de Messine, de reproduire sur la scène moderne les effets du chœur tragique ancien. Mais cette tentative, à laquelle on doit des fragmens lyriques qui charment à la lecture, est restée sans succès, par-cette incompatibilité entre les effets scéniques des deux théâtres, qu’entrainera toujours la différence de leur constitution.

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