‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 59 sur 72 · PRIE DE · texte numérisé non relu

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2/4 l’ascendant tacite, mais tout puissant des circonstances l’acheva à cette époque.

Ilseroit troplong de chercherdans lesnombreuses productions littéraires de cesiècle les exemples et les preuves de ces diverses assertions ; mais on peut tenter cette application, pour les écrits de ceux deses grands écrivains, que la supériorité de leur talent sembloiït devoir le plus mettre à l'abri de son influence. A leur tête se présente naturellement Boileau, qu'on en doit regarder comme le représentant littéraire, puisque, poëte lui-même, il a tracé les préceptes de l’art qu'il exerçoit. Boileau fut l’un des plus constans et des plus habiles flatteurs de Louis XIV ; et ses admirateurs eux-mêmes n’ont pas contestélafroideur qu’un tel système d’adulation a jetée sur ses écrits. Considéré dans ses principes littéraires , il s’est montré le partisan exclusif de la littérature ancienne , et ila combattu pendant tout le cours de sa carrière, en faveur de son application. Méconnoissant à la fois le génie de l'antiquité et celui des temps modernes , il vouloit qu’on reportät fidèlement dans la langue nationale, les formes et

l'esprit des ouvrages anciens, comme si les circonstances dont ils dépendoient étoient restées les mêmes , etcommesile principe de leurs effets n’eüt pas été dans leurexacte concordance avec les mœurs et les opinions des peuples auxquels ils furent destinés. Cette admiration exclusive, et l’on peut dire aussi cet oubli des principes d’une saine critique, lui ont fait croire que la poésie et les beauxarts ne pouvoient trouver de sources d’inspirations que dans des temps, des mœurs et un culte étrangers aux nôtres, et l'ont rendu injuste envers ceux des auteurs modernes à qui leur talent avoit appris les avantages d’un système plus national de composition. On connoiït ses critiques amères du Tasse, de Milton, de lArioste; l’aversion pour les sujets tirés de notre religion devient pour lui un dogme en littérature *. Notre histoire lui paroîït si ridicule qu'il traite presque d’insensé le poëte qui tente d'y puiser la

: De la foi du chrétien les mystères terribles D'ornemens égayés ne sont point susceptibles ; L’'Evangile à nos yeux n'offre de tous côtés

Que pénitence à faire et tourmens mérités, etc.

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matière de ses conceptions’. Enfin , rien n’est beau, rien n’est poétique, selon lui, que ce qui roule sur les inventions dela mythologie paienne, ou le récit des temps fabuleux de la Grèce’.

Et quel n’est pas l’'étonnement du lecteur, quand, à côté de cette admiration pour les anciens , juste du moins dans son principe, si elle est outrée dans ses conséquences, il

trouve les témoignages d’une estime sembla-

ble pour des auteurs modernes , dont la comparaison même des anciens fait si bien sentir les défauts? Le même juge qui a tant rabaissé Le clinquant du Tasse exalte les écrits maniérés de Racan et de Segrais, et celui qui admire la simplicité de Virgile, s'extasie sur les faux brillans de Balzac; et place Voiture à côté d’'Horace. S'il falloit cependant faire ressortir les qualités des anciens, par le contraste des défauts opposés, que compareroit-on au naturel et à la vérité de leurs

5 Oh le plaisant projet d'un poëte ignorant Qui de tant de héros va choisir Childebrandt , etc 2 La fable offre à l'esprit mille agrémens divers, ete.

ART POÉTIQUE; liv. 3:

2) 47 écrits, si cene sont les ouvrages de ces mêmes auteurs qui partagent avec eux les louanges du critique? Des jugemens aussi disparates ne s'expliquent que par linfluence dune société empreinte de ce faux goût, et par l’ascendant de ces vieilles admirations, dont l'esprit le plus indépendant n’est pas .toujours libre de s'affranchir.

Cette justice toutefois est due à Boileau, que si, comme critique, il ne sut pas reconnoître les défauts de ces écrivains favoris du siècle , comme poëte, il sut les éviter luimême. Rien ne ressemble moins à laffectation de leur langage, que la simplicité de son style, et à la recherche de leurs idées, que le caractère sage et judicieux des siennes. Ses éloges furent-ils un tribut qu'il se crut obligé de payer au goût de ses contemporains ? Ne voua-t-il tant d'estime aux anciens que par le secret sentiment des défauts de ses devanciers ? On se complaît dans ces suppositions qui justifient un écrivain auquel le goût et la langue durent tant, et dont les principes ne furent si dangereux que par l'autorité que

leur préta son nom.

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Les autres grands hommes de cette époque, partagèreut plus ou moins les opinions littéraires de Boileau, et surtout sa déférence pour l'antiquité. Avant lui, Corneille, que la trempe forte de son génie auroit, plus que tout autre, rendu capable de se frayer une route nouvelle, avoit montré, dès le commencement de sa carrière littéraire, ce que pouvoit devenir entre ses mains, le drame fondé sur les idées et les mœurs nationales.

Le Cid, qui, pour le sujet, la conduite et le style même, rentre dans le domaine de la poésie romantique, obtint un succès inoui jusqu'alors, et paroït avoir excité dans l’âme des contemporains des émotions plus profondes, qu'aucun autre des ouvrages de ce siècle. Mais les critiques de l’Académie firent abandonner à Corneille cette route qu'il alloit ouvrir à ses successeurs. Il adopta toutes les théories d’Aristote; il assujettit son génie fier et indépendant au cadre étroit des trois unités ; il échangea les sujets modernes, qui venoient de linspirer si heureusement, pour la peinture fausse et, maniérée des mœurs des anciens; et l'exemple du succès

qu'il dut encore à son génie dans cette carrière défectueuse, fut un argument de plus en faveur des préjugés de son temps.

Racine, bien plus épris que Corneille, des beautés littéraires des anciens, ne possédoit pas d’ailleurs au même degré cette originalité et cette indépendance de talent, nécessaires pour s'affranchir en littérature d’une position donnée. Il ne concut pas même la réforme littéraire dont le Cid avoit fait entrevoir la possibilité. D’ordinaire, il se contenta d’accommoder aux besoins de notre scène, les ouvrages dramatiques des anciens, en leur prêtant tout le charme d’une poésie riche, harmonieuse et passionnée. Cest lui qui, par cette pureté de style, par cette magie d’une versification qui surmonte, sans les laisser même apercevoir, les extrêmes difficultés de la langue, a véritablement fixé le goût de la nation et naturalisé en France, le système de composition tragique constamment suivi depuis. Mais lorsque, s'appuyant sur linspiration religieuse d’un culte qui a précédé le nôtre, il osa puiser ses sujets dans des traditions étrangères au paganisme, il

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