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celle des sentimens que les mœurs entretiennent. L’enthousiasme pour les femmes, qui produisit jadis des héros, fit place, par une ridicule transition, à cette galanterie moderne’ qui donna naissance à nos petitsmaitres. Un respect obséquieux pour le rang et la puissance, une déférence aveugle pour tout préjugé établi, suite des habitudes des cours, devinrent l’un des caractères saïllans de cette époque. On sait quel fut lengouement de tous les esprits pour les titres et les prérogatives de la noblesse. Ce préjugé ,‘héritage des siècles passés, devenoit d'autant plus choquant, qu'il n’étoit plus fondé sur l'existence de la noblesse, comme corps politique dans les institutions féodales, et que les classes inférieures avoient acquis plus de lumières et d'importance dans l'Etat. Une foible portion de la nation, investie de tous les priviléges que la naissance assuroit alors, méprisoit l'immense majorité au sein de laquelle résidoient tous les talens et toutes les forces; etcelle-ci, par un travers semblable, acceptoit presque ce mépris, en reconnoissant la supériorité qu’on s’arrogeoit sur elle.
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On sait comment les peuples se relevèrent dans la suite de cette fausse opinion, et quels funestes résultats cette combinaison eut en politique. Mais alors elle régnoit dans toute sa force, et ne favorisoit pas, il faut le dire, l'élan de Pesprit humain. La littérature a besoin de croire à cette égalité morale de l’homme, que consacrent également la religion et la raison humaine. Et comment attendre pour elle d’heureux effets d’un état de choses où les
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distinctions sociales ont totalement anéanti l'égalité naturelle, et où le talent, la vertu même ont besoin d’un préjugé pour obtenir !
l'estime ou pour exciter l'admiration?
Le trait dans le génie de ce temps qui, sous ce rapport, eut le plus avantageusement combattu les résultats des institutions, fut le respect général pour la religion. L'histoire
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de tous les peuples montre en effet quelrapport intime a toujours existé entre la foi religieuse et les plus belles conceptions du génie littéraire. Malheureusement la religion d'alors consistoit, pour les uns, dans des querellesinterminables sur le jansénisme;
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pour les autres, dans des pratiques minu-
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tieuses de dévotion. C’étoit pour tous une
régle austère qu’il falloit suivre , une autorité
à laquelle il falloit obéir. Nul ne la considéra comme un sentiment fondé sur un besoin impérieux de notre nature, dont l'expression pouvoit trouver aussi sa place hors des discussions théologiques; et les écrivains de cette époque, en en faisant seulement un objet de crainte et de respect, s’'empressérent, à peu d’exceptions près, de la bannir de leurs écrits.
Les arts, comme les mœurs, retraçoient dans la diversité de leurs créations l'influence des institutions et des usages; nés à la cour, ils montroient , dans leurs qualités comme dans leurs défauts , quelle étoit leur origine : de la grandeur sans naturel, de la dignité sans sentiment. Un amour exclusif pour la régularité et la symétrie, fut la mesure commune de leurs productions; et ceux d’entre eux qui ont laissé les plus beaux monumens sont ceux précisément qui, tels que larchitecture ,s’accommodent le mieux de ce genre de qualités. Dans l'application de ces arts aux usages de la vie privée, on retrouvoit ce
méme apprèt, ce même éloignement des effets simples et naturels que lesprit général des cours semble entraîner ; et, en analysant enfin le génie de ce temps dans le faste de ses plaisirs, dans la bizarrerie de ses costumes, dans la recherche même de son luxe, on sent que rien n'y étoit oublié de ce qui peut faire regretter la vérité et la nature.
Telles furent dans la politique et dans les mœurs les principales circonstances au milieu desquelles se développa la littérature du dix-septième siècle. Il est pour le talent, pour le génie même, des positions données qui en fixent d'avance l'essor ; et quelque hauteur qu'atteigne une littérature, on peut, de son point de départ, prévoir ses imperfections et ses fautes. En examinant dans son ensemble celle du dix-septième siècle, il est difficile de ne pas sentir qu’elle aussi a subi l’influence de cette règle. On a beaucoup vanté impulsion que lui donnèrent la protection et les récompenses de Louis. En fixant , a-t-on dit, les lettres à sa cour, il ennoblit leur caractère et répandit le goût de leur culture ; ses faveurs accordées aux gens
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de lettres avec tant de libéralité, l’acces qu'il leur donnoit auprès de sa personne, furent autant de véhicules, qui tiroient le mérite de son obscurité et favorisoient l’essor de tous les talens. Il y a beaucoup de vérité dans ces éloges, et ce fut sans doute une des plus belles qualités de ce roi, tant favorisé par la nature, desentir, comme il le fit, que l'esprit et le génie sont aussi des titres de gloire auxquels un grand monarque doit associer la sienne. Seulement on peut se demander si cette protection , à laquelle les lettres françaises durent peut-être la rapidité de leurs progrès, ne devint point aussi l’origine de quelques uns de leurs défauts. Des honneurs et des pensions peuventactiver la marche de toute littérature ; mais d’abord, sans parler des chances que la médiocrité trouvera dans des récompenses que la faveur accorde plus souvent encore.que la justice, on pourroit prétendre aussi qu'il est plus sûr de tout attendre, chez un peuple, de la maturité de ses idées. Il en estdes productions de l'esprit humain, comme de ces fruits dont une température factice hâtele développement; c'est
aux dépens de leur saveur qu'ils acquièrent leur précocité. La nature qui donne le génie
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sait bien l’avertir que le moment de le produire est arrivé.
Quoi qu'il en soit de cette réflexion, un inconvénient mieux prouvé dutrésulter, pour la littérature de ce temps, de la fréquentation tant vantée des cours. Le séjour dans ce lieu est peu propre à la libre action de la pensée, parce que l'esprit du courtisan s’accommode mal de indépendance de homme de lettres. Les approches de la grandeur sé-
duisent, et cette séduction est d'autant plus dangereuse, qu’elle se déguise sous lapparence des plus louables motifs. Au ton continuel de louanges qui règne dans les écrits de cette époque, qui ne reconnoit l'influence de la position particulière où se trouvoient leurs auteurs? Flatter les goûts du monarque, éviter tout ce qui pourroit blesser ses préjugés ou son amour-propre, et faire ainsi, par opinion ou par calcul, de lexercice même de la pensée une sorte de trafic, fut l’écueil où tout ramenoit la littérature sur ce faux terrain où elle s’étoit placée. Que d’ou-
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vrages de ce temps semblent v’être que la paraphrase obligée de la grandeur et des vertus de Louis ! Et ce n’est pas seulement dans ce qui a été dit, mais plus encore peut-être dans ce qu’on a dütaire, qu'il faut chercher les traces de cette influence. On se demande pourquoi les souvenirs de lancienne France, pourquoi les noms de ses plus grands rois ou de ses plus illustres citoyens , se montrent si rarement dans les écrits de ce temps. C'est que l'éclat du siècle présent effaçoit tout ce qui l'avoit précédé, et que tout éloge du passé étoit une atteinte à la gloire de Louis. Il falloit éviter ce dangereux parallèle , en choisissant dans les temps antiques des sujets et des héros. Cependant l'horizon de la flatterie est borné; et quand la littérature est devenue l’apothéose d’un seul homme, il est difficile que le génie lui-même surmonte les obstacles que lui oppose une telle combinaison. Aussi ne craint-on pas de dire que celle du dix-septième siècle cache, sous de pompeuses apparences, une sécheresse et une aridité, suites inévitables de son principe.
La gravité du style, la régularité extérieure
des formes ne déguisent qu’imparfaitement la fertilité ordinaire du sujet; et, sous ces dehors sévères , l’esprit cherche en vain des pensées grandes et généreuses, des concepüons d'un intérêt général et philosophique.
L'ouvrage de ce temps, oules charmes du style se Joignoient Je mieux à des vues utiles sur les gouvernemensetles peuples, Télémaque, fut la cause de la disgrâce de son auteur. Cependant il n’est que deux époques pour lalittérature, celle des fictions et celle de Pesprit philosophique; la première étoit passée pour les contemporains de Louis XIV, et il est à regretter qu'ils n'aient point su rechercher la gloire de l’autre.
Ajoutons que la vie des cours et que les goûts qu'on y professe sont trop éloignés de la nature pour que la poésie en puisse recevoir d'heureuses inspirations; et la cour de Louis XIV renchérissoit peut-être encoresur ce défaut. On sait quel fut le ton de la haute société pendant la minorité de ce prince, et si on pouvoit loublier, les ouvrages des Balzac , des Scudéry, des Voiture et des autres
beaux-esprits de ce temps, le rappelleroient
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assez. Des idées qui s’élevoient rarement audessus du cercle des petits événemens et des petites passions du jour, un langage plein d'affectation, une prétention continuelle d’éblouir l'esprit par des jeux de mots ou des tours ingénieux, sont le fond et la forme de ces ouvrages tant célébrés alors, si Justement oubliés aujourdhui: Une cour ou régnoit Si fort le gout de semblables productions, pouvoit-elle cependantdonnerune juste direction à la littérature qui se formoit dans son sein ; et, loin d’en vanter l'influence, ne doit-on pas regretter que les grands hommes qui lillustrèrent plus tard aient eu sous les yeux des modèles aussi éloignés, de: la simplicité et de la vérité ?
: Un grand écrivain, apologiste décidé du siècle de Louis XIV, a pourtant reconnu dans les lettres françaises les tristes effets de cette fréquentation des cours. « Racine, a dit M. de Chateaubriand, vécut trop à la
» ville, pas assez dans la solitude. La cour de Louis XIV,
» en lui donnant la majesté des formes et en épurant » son langage, lui fut peut-être nuisible sous d’autres » rapports; elle l’éloigna trop des champs et de la
» nature. » Gén. pu Curisr., part, 2, liv.“2, chap. 10.
Il est à remarquer que toutes ces circonstances dont la littérature étoit environnée , cette vie des cours, ces habitudes de respect et de soumission, convenoient très-bien au système d'imitation antique qu’elle avoit adopté. On s’étoit accoutumé à juger de tout, sur autorité, en politique, en religion, en législation : rien d'étonnant à ce que le même usage $'introduisit dans la littérature. Il y a dans les essais du talent, livré à son indépendance naturelle, une sorte de hardiesse qui peut faire ombrage au pouvoir. Dans ses efforts pour s'ouvrir une route nouvelle, il examine tout, il essaie de tout, et touche souvent aux questions qu'il importe le plus à celui-ci de tenir cachées. En lui prescrivant d'avance des règles, en lui assignant un but, on se délivre de cette activité dangereuse, ou on lui ouvre une autre carrière.
Ainsi, les principes de la littérature ancienne, comme ils offroient au génie la séduction de leurs noms imposans, offroient aussi au pouvoir, dans leur fixité, un abri contre l'audace de la pensée; et ce que ladmiration des siècles passés avoit commencé,
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