‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 19 sur 52 · VS · texte numérisé non relu

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APPLICATION 01 PRINC1PK

croire que tout lui est bon, que de vaines formes acquittent chacun envers elle, et quelle compte pour siens tous ceux qui contrefont son attitude, ses allures et son langage. Et certes, elle donnerait le droit de le croire, si elle mendiait le silence de ses adversaires au lieu de les provoquer, comme elle le doit, à se prononcer, à rendre gloire à leur vraie pensée, et de leur dire comme Moïse : « Si l’Éternel est Dieu, « suivez-le; si c’est Baal, suivez-le. »

Elle se calomnierait si, née pour honorer le principe de la franchise, elle le condamnait, par frayeur, chez ceux qui ne lui appartiennent pas, et ne permettait d’avoir et d’avouer des convictions qu’à ceux qui lui sont attachés. Elle ne peut honorer la conviction chrétienne qu'en honorant toutes les convictions. Elle ne peut pas encourager la sincérité chez ses sectateurs en donnant une prime à la dissimulation dans la personne de ses adversaires.

Le mal actuel du christianisme (mal que la force des choses doit peu à peu réprimer), ce n’est pas que l’incrédulité se manifeste, mais que l’incrédulité se cache. Le mal du christianisme et de l’Église, .c’est que l’hypocrisie reçoive une sanction de la part d’une foule d’honnêtes gens selon le monde, qui, incrédules ou indifférents dans le cœur, font des actes qui ne devraient appartenir qu’à la piété et à la dévotion; des actes sur la valeur desquels on ne se méprend guère, mais qui, tolérés, passés en usage, fondus dans les mœurs, portent dans toutes les sphères un dommage mortel à la morale publique ;

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des actes qui, étant admis par l’opinion, font admettre, avec eux, comme vénielle, comme légitime, toute espèce de dissimulation; des actes qui éteignent dans l’àme, si même ils ne la supposent éteinte, toute généreuse franchise, toute noble candeur; des actes qui, dans le faux chrétien, préparent le faux citoyen, dans l’hypocrite de religion l’hypocrite de mœurs et de patriotisme, dans un parjure tous les parjures. Cette gangrène, que les hommes les plus éclairés ont > la stupidité de contempler avec indifférence, menace bien plus la religion que les agressions les plus vives de l’incrédulité, menace bien plus la société que l’esprit de révolution pris à sa plus haute puissance.

Pour pouvoir nous adresser à l’incrédule, il nous a fallu lui supposer une religion quelconque; mais que dirions-nous à l’incrédule irréligieux? Ce n’est pas que nous nous plaisions à le croire étranger à tous les sentiments 'moraux ; ce n’est pas que son point de vue le mette au-dessus des devoirs et des ménagements que le bon sens et l’honnêteté commandent ; mais c’est que, au degré malheureux où il se trouve, rien de ce que nous avons espéré de l’incrédule sérieux ne se peut espérer de lui; rien, pas même la profession sérieuse de son incrédulité. Il lui est également naturel, ou de l’afficher grossièrement, ou de la couvrir d’un voile épais, ou de s’associer de corps aux rites de la croyance officielle : ce qui lui est le moins naturel, le plus impossible, c’est d’être simplement sincère. H y a donc, dans l’intérêt qui nous occupe, peu de chose à espérer de l’homme irréligieux;

APPLICATION HL' FRINCIFE

toutefois ce qui l’éloigne du devoir ne l’en dispense pas. La double obligation d’être sincère et discret continue à peser sur lui de tout son poids avec la responsabilité qu’elle entraîne. Nous la lui rappelons ici, en la rattachant à tout ce qui peut, dans son point de vue, l’intéresser encore. Nous la lui rappelons au nom des rapports sociaux que la dissimulation dégrade, au nom de la société politique où elle mure la dernière ouverture qui pouvait y faire pénétrer la lumière vraie, en sorte que rien ne s’y éclaire plus qu’à la lueur équivoque et sourde des flambeaux. Nous la lui rappelons au nom de la liberté dont l’idée correspond à celle de franchise; au nom, dirons-nous enfin, de sa dignité personnelle, qui doit, en dépit de tous les sophismes, se sentir compromise par l’hypocrisie, ou même seulement par le mystère.

Entre la conviction et l’incrédulité, il y a tous les degrés et toutes les formes du doute. Il y a les croyances de l’esprit auxquelles le cœur ne souscrit pas; il y a celles du cœur que l’esprit n’a pas sanctionnées. Il y a la foi qui chancelle, et qui passe d’une lumière joyeuse à de plaintives ténèbres. Il y a le besoin de croire, le désir de croire, la foi peut-être, sincère et efficace, mais entrecoupée d’étranges évanouissements. Il y a un scepticisme naturel, joint à un grand sérieux de l’âme. Il y a un état intérieur qui ne se décrit pas, qui se connaît à peine, et auquel personne ici-bas ne donnera son vrai nom. Si Dieu m’a placé dans cette douloureuse situation, en dois-je part à mes frères? voudrai-je les affliger inutilement?

et ne crainclrai-je pas de propager mes doutes en les exprimant? Peut-être; mais ne craindrai-je pas aussi de passer de la dissimulation à la simulation? n’aurai-je pas peur de mentir? et ne dois-je pas me dire si, au milieu de mes perplexités, la foi en Dieu m’est restée, que l’édification que donnera ma franchise doit l’emporter de beaucoup sur le scandale que peuvent donner mes incertitudes ? Personne sans doute ne prétendra que je prêche mes doutes; et comment le doute pourrait-il se prêcher ? Personne aussi ne prétendra que je les confie sans distinction et sans utilité au premier venu, et que je les sème autour de moi avec le même empressement qu’il faut mettre à semer la vérité. C’est, au contraire, à bon droit qu’on réclamera ma réserve en faveur de l’ignorant, du simple et de l’enfant, qui ne peuvent devenir les confidents do mon mal sans en devenir les victimes. Là est le domaine de la charité; au delà commence celui de la vérité. Et si l’on insiste sur la charité, les doutes d’un esprit sérieux nous paraissent plus édifiants que la certitude prématurée d’un esprit léger, ou l’imperturbable assurance d’un esprit étroit et sec dont rien n’a jamais troublé la dédaigneuse béatitude. C’est, d’une manière douloureuse, rendre hommage à la vérité que de confesser humblement qu’on ne la possède pas, et, ne pouvant professer la certitude, de confesser l’incertitude. D’ailleurs je reconnais que des moyens négatifs, l’abstention, le silence, suffisent la plupart du temps à cette confession.

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