‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 18 sur 52 · W1 APPLICATION DU PRINCIPE · texte numérisé non relu

W1 APPLICATION DU PRINCIPE

obéit à sa conscience; la conscience est une foi. Ne dites pas trop légèrement : Cet homme ne croit rien. Ne pas croire ce que vous croyez, à votre avis est-ce ne rien croire? Je sais fort bien qu’il n’y a qu’une foi qui sauve; mais nous traitons une autre question. Dire que l’objet de sa foi n’est ni suffisant ni solide, ce n’est pas dire que sa foi n’a pas d’objet. Il ne croit point assez peut-être si sa foi n’embrasse pas tout ce qu’embrasse la vôtre; lui, de sa part, dit que vous croyez trop; vous voudriez le dilater, il voudrait vous réduire ; mais ce sont deux croyances en face l’une de l’autre, inégales en valeur, inégales en vérité, mais égales quant au droit et au devoir de se produire.

Ce que vous pouvez lui dire sans doute, c’est qu’il est périlleux de détruire; c’est que l’homme sérieux ne peut procéder à une telle œuvre qu’ après l’avoir bien longtemps mûrie; c’est que, s’il n’est pas sûr, ainsi faisant, d’améliorer notre condition morale, il n’a pas le droit qu’il prétend; c’est que l’erreur (s’il y a erreur) qui me fait vivre est plus vraie que la vérité qui me laisse mourir; c’est que la vérité religieuse n’est ni une abstraction, ni une formule, mais le redressement de l’homme moral, et que ce qui m’unit à mon principe et à ma fin (n’importe la forme) est vrai, nécessairement vrai, et nullement ce qui m’en sépare. Il faut, pour que cet homme passe outre, qu’il soit sûr, non-seulement de ne pas faire une œuvre de destruction, mais de faire une œuvre de création, de ne point diminuer, mais au contraire d’ajouter, de ne point prendre, mais de

donner; il faut qu’il soit sûr que, sous air d’affirmer, c’est vous qui niez, tandis que, sous air de nier, c’est lui qui affirme.

Nous sentons le besoin de dire toute notre pensée. Si, laissant ici notre principe se restreindre ou se démentir, nous condamnions la franchise dans l’espèce après l’avoir approuvée dans le genre, nous ne savons pas comment nous pourrions réprimer l’hypocrisie, qu’à vrai dire nous aurions, par ce fait même, sanctionnée et recommandée. Si l’incrédule doit ménager la foi d’autrui jusqu’au point de jeter un voile sur sa propre incrédulité, il faudra, autant que possible, épaissir ce voile; il faudra qu’il n’ait pas un seul endroit transparent ; il faudra que nos actes confirment les inductions qu’on pouvait tirer de notre silence, et que la simulation vienne à la suite de la dissimulation, dont elle semblera n’être que le perfectionnement. Le mensonge, comme le larcin chez les enfants de Sparte, sera coupable s’il.sc trahit, mais sa perfection l’absoudra.

Il a été écrit que le règne de Dieu ne vient point avec éclat : le règne du diable, non plus, ne vient pas toujours avec éclat; et le plus grand mal n’est pas toujours où l’on entend le plus grand bruit. Des chrétiens, s'alarmant de voir plaider la cause des doctrines antichrétiennes , voudraient , par force ou par amour, obtenir le silence. Les uns, craignant de paraître inconséquents ou même de l’être, s’attaquent à la forme de ces prédications; mais ils trouvent celte forme toujours défectueuse ; toute discussion leur pa-

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raît une impiété, toute négation un outrage; et comme, dans des sujets de cette nature, l’ironie et la réduction à l’absurde naissent du fond même des choses, sans avoir été dans l’intention des discutants, ces chrétiens ne s’affligent pas seulement, ils s’indignent, et l’anathème se mêle à leurs prières, qu’il pourra bien remplacer enfin. On le conçoit; personne ne peut faire à notre gré une œuvre dont le principe nous déplaît ; la discussion, quelle qu’en soit la forme, atteint et blesse les objets qui nous sont les plus chers; l’expression la plus mesurée, si elle est hostile, retentit dans notre cœur comme un blasphème ; et l’on pourrait dire, en appliquant ici un proverbe trop familier peut-être, que les paroles nous gâtent l’air. Il faut, pour être juste, se transporter, quoi qu’il en coûte, au point de vue de l’adversaire, et l’on trouvera peut-être qu’il n’a pas été infidèle une seule fois aux lois de la gravité et de la décence. D’autres, moins soucieux de conséquence, ne veulent voir qu’une chose : les effets désastreux d’une telle prédication ; et à la vue ou à la pensée de ces effets, que nous ne prétendons nier ni atténuer, ils disent : N’est-ce pas assez que la loi ait assuré à toutes les opinions le droit de se produire? faut- il encore y convier les opinions mauvaises? Il faudrait savoir d’abord si le droit, en cette matière, n’emporte pas le devoir, ne le suppose pas; si la loi n’a pas eu en vue de garantir le droit de remplir un devoir; et dès que l’exercice de ce droit est un devoir, nous avons pu, en toute convenance, en réclamer l’accomplisse-

ment. Ces opinions, mauvaises au point de vue de notre foi, ne le sont pas au point de vue de la loi sociale ou de l’institution civile, et elles peuvent avoir, par l’intention de celui qui les professe, une bonté relative. Mais je prends la question par un autre côté; j’envisage, en les comparant, les effets de la dissimulation et ceux de la profession franche, ou même de la prédication, et je dis qu’entre les maux qui naissent de la dissimulation et ceux qui peuvent résulter de son contraire, les premiers l’em- [>ortent tellement sur les autres, que, contraint de choisir, je n’ai pu hésiter.

Non, le règne de Satan ne vient pas toujours avec, éclat. Serpii humi. Les coups dont il parvient à amortir l’écho sont les plus profonds et les plus meurtriers. On ne croira pas sans doute que l’incrédulité n’ait qu’une manière de se propager; quelle n’ait qu’une forme de profession, et qu’elle ne sache très bien se manifester et se répandre dans le silence. L’incrédulité professe, l’incrédulité prêche, non pas seulement en exposant une dogmatique antichrétienne, mais par des maximes et par des actes qui, sans éveiller distinctement aucune idée doctrinale, impliquent l’abandon ou la réfutation indirecte des dogmes de la religion chrétienne, dont le corps n’a que des parties nobles, et où, pour ainsi dire, tout est cœur. Il y a, pour l’incrédulité, mille manières de dogmatiser sans dogmatique et de nier sans négation ; et quand le terrain a été miné sourdement, l’édifice qu’il supporte parait encore solide, quoique le moindre poids

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additionnel doive le faire enfoncer. L’incrédulité qui ne s’avoue pas n’en est pas moins l’incrédulité, et n’en est pas moins active; l’incrédulité cpii se tait n’en dogmatise pas moins : seulement, comme elle ne parle point, on ne sait où la prendre, on ne peut lui répondre. On dit qu’en s’exprimant elle éveille dans les esprits des doutes qui ne se seraient pas formés; mais l’incrédulité muette répand dans l’esprit des germes de doutes dont l’incrédulité qui parle ne fait que nous donner conscience : avant qu’elle eût parlé, on ne croyait déjà plus. L’incrédulité silencieuse est dans les mœurs, dans la vie, dans l’air; on ne la voit pas, on ne l’entend pas, on la respire. Elle existe longtemps avant d’avoir une forme; et l’on n’est pas plus incrédule pour savoir qu’on l’est que pour l'être sans le savoir. Le mal qu’on connaît n’est pas plus grave que le mal qu’on ignore. 11 est même moins grave par cela même qu’on le connaît.

Le dirai-je? Si l’incrédulité qui parle est plus candide que celle qui se tait, elle est peut-être moins habile. Si le diable faisait ses affaires lui-même, je doute qu’il dogmatisât beaucoup. Il parlerait peu de religion, et s’il en parlait, ce serait peut-être pour en dire du bien. Ce n’est pas la première fois qu’il a pris la forme d’un ange de lumière. Mais, se gardant, d’alarmer et de donner l’éveil, il se contenterait d’insinuer dans les cœurs des pensées et des désirs avec lesquels le christianisme ne peut subsister, qui prédisposent à l’incrédulité, et qui rendent l’homme incrédule par le cœur avant qu’il le soit par l’esprit.

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Tout paraissant iutact, aucune doctrine n’ayant été entamée, il en résulterait, dans l’esprit des hommes superficiels, qui font la majorité même parmi les bien intentionnés, une sécurité dont le diable aurait sujet de rire. Et si quelque chose lui restait à souhaiter, c’est qu’il ne vînt à l’idée d’aucun de ses adeptes de controverser ni de dogmatiser.

Encore une fois, l’homme est ainsi fait; il croit qu’il y a plus de mal où il y a plus de bruit ; et quand il n’entend pas de bruit, il se tranquillise. C’est pour / cela qu’il faut souhaiter qu’il y ait toujours quelque bruit dans le royaume de Dieu. Quant à moi, rien ne me parait plus sinistre et plus effrayant que l’absence de tout bruit. Il est vrai que la franchise fait du bruit et que la dissimulation n’en fait pas; oui, mais la franchise est la franchise, et la dissimulation est la dissimulation : en ce peu de mots j’ai tout dit. La franchise avec du bruit est un bien; la dissimulation avec le silence est un mal. Ce qu’on doit craindre pour la religion, ce ne sont pas des attaques qui l’avertissent; au contraire il les faudrait désirer; ce qui est à craindre pour elle, c’est la dissimulation qui la ronge et la putréfie. Ses plus redoutables ennemis ne sont pas ceux qui se déclarent, mais ceux qui se cachent. Le principe qui la menace dans le cœur, c’est celte complaisance, non pour elle assurément, mais pour son crédit, qui rassemble autour de ses drapeaux, sous le nom de soldats, des indifférents ou des lâches, qui augmenteront ses embarras au jour du danger. Ce qui la compromet, c’est de laisser

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