‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 26 sur 52 · PP. LA PERSECUTION · texte numérisé non relu

PP. LA PERSECUTION

croyances. Tant qu’il existe, si confusément que ce soit, on protégera tout au moins, et en protégeant on persécutera. Dès que la société intervient en faveur d’une religion, en d’autres termes dès que la société a une religion, elle peut contester et refuser aux individus la leur en vertu du môme principe qui sert de base à l’expropriation pour cause d’utilité publique. Si, au contraire, elle abdique ce droit insensé; si, se tenant hors de l'enceinte où s’agitent les partis religieux, elle leur dit solennellement, comme Jésus- Christ à ces deux plaideurs : « O hommes, qui m’a « établi juge entre vous? » nous ne décidons pas pour le moment si elle aura par là rendu impossible le retour de déplorables excès, mais nous croyons pouvoir dire qu’il y aura une différence immense entre ces excès commis accidentellement et en violation flagrante du droit, et ces mômes excès admis en principe, érigés en dogme et passés en loi.

Mais qu’on le sache bien : ce n’est pas seulement pour prévenir le retour de ces excès que nous remontons, pour la détruire, jusqu’à l’idée générale d’un rapport quelconque entre la conviction religieuse et la société civile. Cette idée n’est pas seulement la cause, mais le signe d’un grand mal. Ce n’est pas seulement en produisant les faits que nous avons rappelés, c’est plus immédiatement, c’eSt en elle-même qu’elle est funeste. C’est comme idée qu’elle entame, qu’elle ronge le principe défendu dans cet ouvrage, le principe de la franche profession des croyances. C’est donc premièrement comme mensonge et comme

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racine de mensonge que nous avons à cœur de l’ex- 1 tirper.

Nous partons de la maxime que tout ce qui est taux est mauvais, que tout ce qui est erroné est dangereux. Qui pourrait nous le contester? Qui pourrait, alors même qu’il ne verrait pas manifestement les mauvais fruits du mauvais principe, ne pas les supposer, les conclure d'avance, à moins de s’imaginer qu’un mauvais arbre peut porter de bons fruits? Les fruits d’ailleurs se feront voir à mesure que nous instruirons le procès de cette grande erreur.

Quel est notre but dans tout cet écrit? c’est d’obtenir de la volonté de l’individu la franche profession de sa religion. Mais pour la professer il faut en avoir une; et certes rien n’entame plus profondément le principe de la manifestation des croyances individuelles qu’une erreur dont le propre est de nier à l’individu le droit d’avoir une croyance. Or tel est le caractère, tel est l’effet logique de tout système qui suppose des rapports possibles entre la religion et la société civile. Pourquoi? parce que, si la société a une religion, l’individu n’en peut point avoir.

Ici, nous rencontrons trois questions :

La première : Est-ce avoir une religion que d’intervenir dans les questions religieuses?

La seconde : Est-il vrai que l’individu n’ait plus de religion quand il reconnaît à la société le droit ou la faculté d’en avoir une?

Quand nous aurons répondu dans notre sens à ces deux cpiestions, quand on aura vu, d’une part, que

l’intervention dans les matières de religion implique que la société a une religion, quand on aura vu de l’autre que la société ayant une religion, l’individu n’en a logiquement aucune, nous serons peut-être volontiers admis à prouver que la société, comme société, ne peut point avoir de religion, en d’autres termes, que l’Église et l’État doivent être absolument séparés.

Nous savons quelle prévention défavorable, quelle défiance s’attache à la thèse que nous défendons. La séparation de l’Église et de l’État a pu être réclamée et l’a été par tant de motifs et sous tant d’inspirations différentes, que les moins prévenus ne se défendent pas d’un vague soupçon quand on leur annonce un pareil dessein. Est-ce l’indifférence religieuse, est-ce l’individualisme, est-ce l’esprit novateur, est-ce le radicalisme, est-ce enfin l’esprit de secte qui va prendre la parole? Voilà ce qu’on se demande. Nous devons distinguer parmi les adversaires de notre cause une classe particulièrement respectable, c’est celle des chrétiens intérieurs. Ils ne nous opposent pas tant une doctrine qu’une pieuse appréhension. Retranchés dans des sentiments et des habitudes intimes, leur liberté personnelle, trop profondément enracinée dans leur âme pour que les influences du dehors puissent pénétrer jusqu’à elle, leur suffit sans plus; le mot même de droit leur répugne, et ils ont besoin de toute leur charité pour ne pas accuser de sagesse charnelle ceux qui cherchent dans les lois la garantie d’un droit ou d’un devoir si saint. Étrange renverse-

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ment! car dans l’état actuel des choses, si la sagesse charnelle est quelque part, c’est chez ceux qui font alliance avec le pouvoir ou qui acceptent cette alliance, et non point apparemment chez cenx qui la repoussent. A mesure que nous avancerons dans notre sujet, nous verrons l’accusation se transposer. En attendant ’ nous la subissons volontiers , parce que nous avons la conscience de défendre avant tout un devoir ; parce que, à notre point de vue, la question que nous traitons est toute morale et religieuse, et non politique ; parce que la thèse que nous soutenons est à nos yeux une partie intégrante de la vérité chrétienne; parce que à aucun autre titre, dans aucun sens moins élevé, elle n’eût eu le pouvoir de nous mettre la plume à la main. Qu’on ne nous dise donc pas que nous nous amusons autour d’une question secondaire et de simple organisation : telle que nous l’avons conçue, elle / n’est ni secondaire, ni d’organisation; elle intéresse le fond même de la religion, et, selon nous, à tel point qu’un doute sur la vérité dont nous osons prendre la défense impliquerait dans notre esprit un doute sur la vérité même du christianisme; car toutes les objections que nous avons entendu faire contre nos principes nous ont surtout affligé en ce sens, que nous trouvions enveloppée dans chacune d’elles, bien à l’insu de leurs auteurs, une secrète défiance du christianisme, une implicite négation de sa vérité. Nous avons toujours senti que les principes de nos adversaires lui faisaient injure, et que les nôtres lui rendaient hommage. C’est à regret que nous nous expri-

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