‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 25 sur 52 · UE LA PERSÉCUTION · texte numérisé non relu

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cuter. On essaye de limiter ce droit ; on veut l’arrêter tout court au point où la protection finit ; on lui interdit de passer plus avant : mais la limite est arbitraire, et il est impossible de concevoir, en bonne logique, comment on pourrait dénier à la société le droit de persécuter, après lui avoir reconnu celui de protéger. Cette idée est même d’invention moderne. Les temps ne sont pas encore éloignés où la société, non pas plus raisonnable, mais certainement plus logique, s’arrogeait et exerçait le droit qu’on lui conteste de nos jours en vertu d’une distinction toute gratuite. Si quelque chose prouve que cette distinction n’était point admise, c’est qu’à mesure que les sectes persécutées devinrent des religions d’État, elles ne se bornèrent pas à se protéger elles-mêmes par les mains de l’État, mais elles se servirent de la force qu’il leur prêtait pour exclure ou pour gêner tout ce qui n’était pas elles; en sorte qu’il a été permis à un philosophe du dernier siècle de dire, avec plus d’amertume que d’ironie, que la liberté religieuse n’est pour chacun que le droit de persécuter à son tour. Et comment la logique des faits s’éloignerait-elle ici de celle des idées? Tout privilège ne renferme-t-il pas une exclusion? Peut -on faire un honneur aux uns qui ne soit plus ou moins un affront pour les autres ? Et la croyance qui n’est pas protégée n’est-elle pas, par là même, persécutée au moins négativement? Il en résulte que pour une croyance quelconque, accepter la protection, c’est accepter comme éventualité le droit de persécuter.

Vous ne voulez qu’être protégés ; vous repoussez la persécution ; mais vous avez beau faire : vous vous condamnez à la subir, et, ce qui est bien pire, à l’exercer. Oui, quelles que soient la modestie de vos prétentions et la mansuétude de votre caractère, soyez-en sûrs, vous persécuterez ; toute religion protégée, à moins que la protection n’ait été à son égard une forme de l’oppression, a fini par persécuter ; que dis-je? même opprimée, même avilie, elle a persécuté. On lui a payé sa liberté en lui sacrifiant en détail les libertés qui, dans son abjection, pouvaient l’offusquer encore. Et dans aucun cas, soit libre, soit asservie, elle ne s’est refusée à persécuter, parce qu’il est écrit que toute religion protégée persécutera; elle n’y consentira pas seulement, elle s’en fera un droit et le premier de ses droits ; elle y verra le sceau de la protection dont elle jouit; elle ne se croira efficacement protégée que quand elle pourra persécuter. Corruplio optimi pessima. Plus elle est sérieuse, convaincue, plus ses sectateurs attachent d'importance à la connaissance et à la profession de leurs dogmes, plus la tentation sera violente. Une religion qui a pour devise : hors de mes dogmes point de salut, devient aisément violente et féroce par le moindre contact avec la puissance matérielle. Le glaive du pouvoir civil s’enivre, selon l’expression des prophètes, ce glaive devient aveugle et furieux dans ses mains. Aucune loi ne peut en régler l’usage ; cet usage devient abus du premier coup parce qu’il est abus dans son principe, et l’unique moyen d’empê-

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cher que la religion ne se blesse et ne blesse l’humanité avec cette dangereuse épée, c’est de ne pas la laisser un seul moment entre ses mains.

Il importe de bien voir jusqu’où mène le principe. Quand l’État adopte une religion, non-seulement il repousse les autres et les persécute négativement du moins; mais il persécutera, dans le sein même de cette religion favorisée, telle ou telle nuance doctrinale sur le vice de laquelle il n’a d’autres renseignements que ceux de la majorité. Ces nuances, peu importantes peut-être en elles -mêmes, et probablement insignifiantes aux yeux du pouvoir, il ne dépendra pas de lui de les ignorer; car, selon la disposition des esprits, ces nuances légères font la limite entre l’orthodoxie et l’hérésie, et classent parmi les adversaires de la vérité tous ceux qui en sont le moins du monde imprégnés. L’État n’est pas libre d’adopter dans un sens abstrait et sommaire la religion à laquelle il s’allie ; il l’adopte avec tous ses articles, leurs amendements et leurs sous-amendements. Telle formule d’un sens impalpable, et dont la périlleuse interprétation a fait glisser dans l’hérésie tous ceux qui l’ont tentée, tel incompréhensible Shibbolcth, devient la religion même, celle envers qui l’État s’est engagé, et l’on pourra l’accuser d’avoir violé le contrat quand il aura inauqué à faire prévaloir ce dixième ou ce vingtième de nuance. Que le lecteur ici rassemble ses souvenirs. Ils lui diront que, s’il y a rien au monde de terrible, c’est la tyrannie du dogmatisme. Rien n’est dangereux comme un théologien •

puissant. La faculté d’employer à la défense et à la propagation de la vérité d’autres armes que celles dont saint Paul disait : « Les armes de notre milice « ne sont point chamelles, » a précipité dans la violence et dans la cruauté des hommes qui, dans une position ordinaire, réduits aux seules ressources de la prière et de la persuasion, n’eussent été, à l’égard de leurs frères, que des suppliants pleins d’autorité. Sur mille chrétiens vous n’en trouverez pas un seul dont une pareille position n’ait dénaturé le caractère. Toute religion protégée persécutera, et persécutera pour un iota de théologie, pour un atome de métaphysique. Ne dites point que le liras séculier dont elle réclame le secours pourra le lui refuser; car les circonstances en décideront, et nullement sa volonté. Si cette Église est forte, sentant qu’elle doit compter sur l’État, elle voudra qu’on persécute, et l’on persécutera. L’État, lion gré mai gré, sera l'exécuteur des anathèmes de l’Église. Il frappera, pour s’attacher le parti le plus nombreux et le plus fort, sur le parti le moins nombreux et le plus faible. Il jouera, pour complaire à quelque passion théologique, le rôle le plus indigne et le plus dégradant Ses complaisances n’auront point de limites connues, car on ne connaîtra jamais celles des susceptibilités et des inquiétudes dogmatiques. Ici je n’imagine pas, je raconte, tout cela s’est vu; et si la pensée, plus forte, a brisé ces entraves, si ces excès ne se reproduisent plus, Si nul n’ose les redemander, n’oublions pas qu’ils ont eu lieu, qu’ils ont pris place dans la loi de presque tous

les États, et que, s'ils ont cessé, on le doit moins encore au progrès des lumières qu’à l’affaiblissement des convictions et au déclin de la religion. Eussent-ils disparti sans retour, leur apparition, même passagère, dans l’histoire, accuserait éternellement le principe d’une institution sans laquelle peut-être ils n’eussent jamais eu lieu.

Mais supposons qu’il puisse y avoir protection pour les uns sans persécution pour les autres. Pressons encore une fois le principe, et voyons s’il n’en sort plus de venin. Si la valeur morale d’une conviction a pour mesure sa pureté et sa spontanéité, qui oserait dire que la protection ne lui ôte pas quelque chose de sa valeur, en donnant , parmi les éléments dont elle se forme, une place à l’intérêt? Et qu’on ne nous dise pas que nous ne saurions empêcher absolument l’intérêt d’avoir quelque part à la formation de nos convictions ou à leur manifestation. Nous le savons bien. Mais que prétend-on en conclure? Qu’il faut à un mal inévitable ajouter un mal qui ne l’est pas ? Qu’il faut régulariser, consacrer dans les institutions un abus auquel nous devons résister incessamment sous peine de déchoir de notre dignité d’hommes, un abus dont la société (si cela pouvait la concerner) ne devrait prendre connaissance que pour lui opposer une haute barrière? Il ne resterait plus qu’à dresser l’inventaire de toutes les passions et de tous les vices pour en faire autant de lois de la société civile. Non, ne compliquons point, n’aggravons point par les institutions la tâche, déjà si difficile pour tout homme,

de se créer une conviction qui lui appartienne, et préférons, s’il faut choisir, la persécution la plus vive à la protection la plus indirecte.

Si la société limitait par des lois prohibitives la liberté de nos manifestations religieuses, elle s’opposerait directement à notre devoir, que nous ne pourrions plus remplir que sous la forme d’une dangereuse insurrection et d’un schisme politique. Mais l’oppres- / sion ouverte éveillant, exaltant le sentiment du droit, celui du devoir, et soulevant en nous tout ce qu’il peut y avoir en nous de généreux, le devoir n’y perdrait que pour un temps, et chez un nombre limité d’individus; et le ressort de la liberté finirait par jouer avec une force d’autant plus redoutable qu’il aurait été comprimé avec moins de ménagement. Le mal flagrant pourrait se corriger par son excès, par son évidence, et ce violent exercice imposé aux consciences profiterait à plusieurs. Comment espérer rien de semblable de la protection du pouvoir? Quelle force en nous exercerait-elle, réveillerait-elle? Elle n’ajoute aucune force aux forts, elle ajoute de la faiblesse aux faibles. Elle ne fait point appel à la sjkïiitanéité des uns; elle étouffe chez les autres le peu qu’ils en ont.

Mais protéger, persécuter, ne sont que les formes d’une idée et les conséquences d’un principe; ce principe est celui qui met la conviction religieuse dans un rapport quelconque avec la société civile. Si ce principe n’avait pas été établi dans les esprits, on ne se serait avisé ni de protéger ni de persécuter les

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