CHAPITRE X
l’état n’a-t-il pas besoin de l'église?
Passons à la seconde question : L’État n’a-t-il pas besoin de l’Église?
Au point de vue de la foi, nous ne pouvions pas accepter la question précédente : rien ne nous empêche d’accepter celle-ci. Mais sachons d’abord ce qu’elle signifie. L’État a plus d’un besoin; l’Église peut rendre plus d’un service à l’Étal : de quel besoin, de quel service est-il question ?
Les institutions de l’Église peuvent être pour l’État nue sorte de police ; les hommes de l’Église peuvent créer au pouvoir une espèce de garde prétorienne. Je ne cherche pas s’il ne ferait pas mieux de s’en passer; je me borne à reconnaître qu’il peut en attendre des services, bons ou mauvais; mais, comme de tels services avilissent, dénaturent l’Église, et que je ne discute pas avec ceux qui veulent la dénaturer et l’avilir, la question, ainsi comprise, ne mérite pas même que je l’aborde.
L’alliance de l’Église avec l’État peut encore, sous un autre rapport, paraître désirable à l’État, ou plu-
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tôt à ceux qui le gouvernent. C’est un excellent moyen de surveiller, de dominer, de neutraliser l’Église. Mais c’est dire, en d’autres termes, que l’Église est un mal nécessaire, et non pas un bien. Or, en supposant qu’il soit avantageux à l’État de s’allier avec le mal, même pour le surveiller de plus près et pour le réprimer, ceci ne peut s’appliquer au bien et à la vérité; il n’y a nul avantage pour l’État à réprimer la vérité et le bien ; s’il s’allie avec l’Église dans cet esprit et dans ce but, il a tort ; ou plutôt l’Église à laquelle il s’allie n’est point à ses yeux l’Église de Dieu, mais une secte superstitieuse, et nous parlons, nous, d’une religion vraie ou réputée vraie : le reste ne nous regarde pas.
Si donc nous acceptons la question, c’est dans ce sens : l’État, pour atteindre son dernier but, qui est le perfectionnement et le bonheur de ses membres, peut-il se passer de l’Église?
A la question ainsi posée nous répondons franchement : Non, l’État ne peut se passer de l’Église, en tant que l’Église est la forme nécessaire de la religion, la manifestation et le moyen de la vie religieuse.
Mais prenons garde au sens de la question. On entend que ce besoin, dont nous venons de reconnaître la réalité, ne se satisfait que sous la forme de l’alliance. Et c’est là précisément ce que nous nions. Cette négation s’appuie sur tout ce qui précède. Elle n’a nul besoin de preuves ultérieures si nous sommes parvenus à prouver deux choses : l'une, que l’al-
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liaoee repose sur un principe faux, j’entends sur un principe qui n’est pas tiré de la nature des choses; l’autre, que cette alliance est pernicieuse à l’Église.
Car si le principe est faux, si l’alliance fait violence à la nature des choses, elle ne saurait être définitivement heureuse pour aucune des parties qui la contractent, pas plus pour l’État que pour l’Église. Ceci est un axiome auquel toutes les souffrances de ce inonde servent de confirmation. Il n’en est pas une qui n’accuse f oubli ou la violation de quelque loi naturelle. Et quand on croirait pouvoir rapporter à une autre cause quelques-unes des souffrances dont cet univers est le théâtre, toujours faudrait-il nous accorder la moitié de notre thèse : si toute souffrance ne naît pas d’un désordre, tout désordre infailliblement engendre uue souffrance ; et ceci suffit à la preuve que nous avons en vue. Ce qui est faux est nécessairement mauvais, et mauvais pour tous.
En second lieu, avons-nous dit, cette alliance est pernicieuse à l’Église, et nous avons tâché de le montrer. Or, il en doit être de ce mariage comme de tout mariage. Quand l’un des conjoints est malheureux, l’autre l’est nécessairement. Nous avons supposé tout à l’heure que l’intérêt qu’on invoque au nom de l’État est un intérêt religieux; cet intérêt est donc identique à celui de la religion; or, si la religion perd à «;ette union, ainsi que nous l’avons fait voir, comment l’État y gagnerait-il? Les pertes de la religion sont les siennes ; et de même que le fait qui redonne leur
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liberté à deux conjoints mal unis profite à tous les deux en môme temps, de môme la politique ou l'Étal gagnera sans doute autant que la religion ou l’Église à la résiliation du contrat qui les liait l’un à l’autre; il y a seulement cette grande, cette capitale différence que, tandis que tout rapport cesse entre deux époux dont le contrat est déchiré, de nouveaux rapports naissent entre la religion et l’État de la suppression même des rapports légaux qui existaient entre eux ; la religion ne se sépare que pour mieux s’unir, et elle ne se ressaisit de sa puissance propre que pour l’appliquer avec énergie aux besoins moraux de cette société, en agissant, non plus comme auparavant, par le corps sur les membres, mais dorénavant par les membres sur le corps.
La question, pour nous, est donc résolue d’avance. Nous consentons néanmoins à la traiter comme si elle ne l’était pas. Nous avons avoué que l’État a besoin de l’Église; on peut s’emparer de cet aveu, et nous dire : « Rendez donc à l’État ce que vous lui avez « enlevé. Vous avez voué à son service tout l’homme, « excepté ce qu’il a de meilleur, excepté ce qui fait « qu’il est homme, excepté ce qui détermine toute la « direction de sa vie, toute sa valeur, toute sa sign^- « fication morale, excepté, disons-nous, l’être reli- « gieux, le croyant. Comment avez-vous pu rêver une « pareille abstraction? L’homme n’est-il pas un et « indivisible ? Ses actions ne sont-elles pas la conti- « nuation de ses pensées? Et ses pensées, sous ce « rapport, ne font-elles pas partie du monde exté-
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« rieur ? Vous vous ravisez enfin : il était temps. Vous « convenez que l’État ne peut se passer de la religion; « vous convenez sans doute aussi que la vie humaine « ne peut se passer de l’État, qui en est la seule « forme complète : c’est assez; vous ne voudrez pas, « après cela, ne -livrer à la société que le capul mor- « tuum de l’horrfme ; vous lui donnerez l’homme tout « entier, c’est-à-dire l’homme avec sa religion. N’est- « ce pas ainsi que vous l’entendez? »
Oui, c’est ainsi que je l’entends ; et c’est parce que je l’entends ainsi que je ne veux rien d’une alliance de la religion avec l’État.
On redemande, au nom de l’État, cet homme religieux que notre système semble lui avoir soustrait; mais c’est notre système, au contraire, qui le lui assure, qui le lui rend.
Répétons-le à satiété : la religion est un acte d’individualité et de spontanéité; le fait d’une religion d’État nie en principe, compromet en fait ces sacrés caractères de tout culte vrai; elle annihile, autant qu’il est en elle, l’être religieux ; ce n’est donc pas nous, c’est elle qui livre à l’État, sous le nom d’un homme complet, un débris, un caput mortuum de l’être humain. C’est nous, et non pas elle, qui lui donnons ce qu’elle demande : l’homme complet , l’homme élevé à toute sa hauteur, l’homme religieux. Telle est la nature de l’âme, et de tout ce qui tient à l’âme, que l’homme appartient davantage à l’État dans ce sens élevé à mesure qu’il en dépend moins. Plus il est libre, mieux l’État le possède. Cette vérité
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n’est pas exclusivement propre au domaine de la religion; mais, dans les autres sphères, elle reconnaît des limites : en religion, elle est absolue.
Si donc il est de l’intérêt de la société d’avoir des citoyens religieux, ce n’est pas compromettre cet intérêt, c’est le servir, que de vouloir que la religion soit libre, et par conséquent entièrement indépendante de l’État.
Il y a une économie des sentiments d’un peuple comme il y a une économie de sa fortune. Le monarque prodigue et fastueux qui, frappant ses sujets d’impôts excessifs, atteint jusqu’à la source de leur bien-être et exténue les forces productives du pays, s’assurerait à lui-même une bien plus grande et plus durable richesse s’il ne demandait à ses sujets que ce qu’ils peuvent aisément lui abandonner. Ce qu’il leur laisserait, se multipliant entre leurs mains, les mettrait en état de livrer au souverain, en une seule fois, autant et plus qu’en plusieurs fois dans un système différent. La sagesse du gouvernement est de n’arriver jamais, dans ses exigences, jusques aux capitaux. Sa sagesse, dans un autre ordre d’intérêts, est de n’arriver jamais jusqu’à ces sentiments intimes qui sont les vrais capitaux de l’âme, jusqu’à cette vie profonde de la religion qui donne d’autant plus qu’on lui demande moins.
Telle est, en effet, dans cette sphère, la loi constante et universelle : l’homme donne d’autant plus qu’on lui demande moins. Le sentiment religieux est si essentiellement individuel et libre que tout ce qui
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est pris sur sa liberté, sur son individualité, est pris sur sa vie (I).
Je sais qu’une sagesse mondaine et indiffërentiste peut aussi donner à la politique le conseil de s’abstenir en matière de religion ; je sais encore que le zèle religieux, croyant servir Dieu, a donné trop souvent le conseil opposé; mais je crois pouvoir dire que, dans nos temps du moins, on verra plus fréquemment l’indifférence conseiller F union, et la piété souscrire à la séparation. Ce qui, en tout cas, est certain, c’est que les âmes vraiment religieuses doivent nous comprendre, et qu’elles concevront sans peine des hommes d’État religieux se refusant, par religion même, au système de la religion d’État (2).
Car le respect de la conscience est un sentiment religieux; il faut avoir de la religion pour respecter la religion d’autrui, et plus on en a, plus on la respecte. Un homme religieux sait mieux qu’un autre ce que c’est que la religion ; un homme religieux se contente moins facilement qu’un autre des apparences de la religion; il est délicat, il est difficile; il n’admet dans ce genre que ce qui est de bon aloi ; et il consentira moins que personne à ce système de déception,
(I) « Ce qui fait aujourd’hui l'importance de la religion, ce n'est pas d’interve- “ nir dans les relations civiles et politiques par des lois, par la contrainte et par « la protection, mais c'est essentiellement de consacrer et de sanctifier, dans la « sphère qui loi est propre, celle de la libre intelligence, du sentiment et de la « volonté, par une action provenant du dedans et s'exerçant là où on accueille et « où l’on désire son influence. » {.4 Uycmeine Xeitnng, supplément du 16 septembre IMÏ. Die neuesten philos, theol. H'ericickelungen i» Deutidilani, fi* article.)
(5) Voir la Note IX de Y Appendice.
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à cette fantasmagorie prodigieuse, à cette hypothèse inouïe qui fait des citoyens autant de croyants parce qu’ils sont citoyens, et de l’État un collège de prophètes parce qu’il est État.
Pour mettre la religion dans la nation, il la mettra hors de l’État.
C’est avoir tout fait que d’avoir changé le point de vue de l’individu. L’État qui vient, en se récusant, de le renvoyer à lui-même, l’a placé, on peut le croire d’abord, dans la position la plus périlleuse ; mais plus elle est périlleuse, plus elle est favorable. En supposant, pour un moment, que quelques-uns y perdent, ceux qui n’y perdront pas y gagneront tellement que leur gain fera plus que balancer en faveur de l’État la perte que les autres auront subie. Ils nt* pourront plus prendre la religion du sol pour leur propre religion ; s’ils n’en avaient point, ils le sauront à coup sûr ; et, débarrassés de la lisière de l’État, reposant tout entier sur eux-mêmes, ils feront appel à leurs propres forces, et les augmenteront, les feront naître, en y recourant. Je ne décide pas si l’Étal comptera dans son sein plus de citoyens faisant profession de croire; mais cette profession, chez ceux qui la feront, sera libre, sera sincère, et par conséquent sérieuse et pratique. Le besoin religieux, suspendu chez un si grand nombre par la dangereuse commodité d’un culte national, se réveillera dans le retrait de ces subventions et de cet appui qui ne laissaient à l’individu rien à faire et rien à chercher. Ce que Rousseau a dit de la science s’applique entièrement.
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moins un mot, à la religion; il voulait que l'enfant inventât la science, nous voulons que l’homme trouve sa religion. Ce qu’unautrea dit de la recherche de la vérité, plus importante à son gré que la vérité même, s’applique aussi à la religion, si, comme nous le croyons, il a voulu dire : que la première de toutes les vérités c’est de vouloir et de chercher la vérité. La vérité, sans la recherche de la vérité, n’est que la moitié de la vérité. La recherche, en ce genre, est aussi essentielle que la possession. On ne sait bien que ce qu’on n’a pas su toujours; on ne croit bien qu’ après avoir douté; on n’est vainqueur qu’ après avoir été vaincu. Et c’est pourquoi, en cette matière, notre premier effort doit avoir pour objet de mettre l’homme en demeure de choisir.
Voilà, nous en convenons, le point délicat, l’endroit palpitant, le cœur de notre théorie. Il nous serait refusé, qu’elle ne croulerait pas. Maison ne l’embrassera pas, comme nous, joyeusement, si l’on n’a pas cette conviction ; et nous ne prétendons condamner personne, mais nous prétendons rendre gloire à la vérité, en ajoutant que quiconque ne partage pas sur ce point notre conviction ne comprend bien ni l’homme ni le christianisme. Il ne connaît pas même ou il oublie les enseignements de l’histoire, qui nous montre la religion reprenant une nouvelle vie à mesure qu’elle s’éloigne de la sphère d’attraction de l’État, et qui nous fait voir, dans le domaine spirituel, l’État flétrissant et paralysant tout ce qu’il touche. Quand Bonaparte releva les autels, il ne releva pas
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la religion ; elle se relevait sans lui ; elle ne demandait que la liberté, il l’étouffa dans la pourpre. On sait trop bien dans quel esprit il lui rendit les temples déserts; mais eût-il agi par une pieuse conviction, n’importe; il arrêta l’impulsion de la foi en y joignant la sienne; il diminua le mouvement des esprits de tout ce qu’il parut y ajouter; et sous sa main glacée on vit se figer l’huile sainte qui, devant le feu de l’épreuve, avait recommencé à couler.
L’homme d’État chrétien (car c’est avec celui-là seul que nous discourons dans ce moment) comprendra donc que la religion, en se séparant, se sépare pour mieux s’unir; qu’en se séparant de Y Étal, elle s’unit mieux au peuple et au pays; que cette sève divine ne fait qu’abandonner des canaux obstrués pour couler dans des veines ouvertes et libres ; et que la politique que nous conseillons ne paraît enlever quelque chose à l’État que pour lui donner, sous une autre forme, beaucoup plus et beaucoup mieux : auctiùs et meliùs.
Si l’on prétend que ce que nous avons dit du manque de spontanéité qui se remarque dans les religions d’État rejaillit, malgré nous, sur toute association, parce que, dans toute association, l’ascendant de l’exemple, l’autorité de l’âge, la puissance des souvenirs restreignent plus ou moins cette spontanéité, nous avons déjà répondu, et nous ne voulons pas nous répéter sans cesse. Qu’il nous suffise de dire que, dans les associations libres, le mal qui peut se voir est un simple fait auquel on peut toujours assigner un prin-
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cipe, tandis que dans le système de l’Église d’État le fait devient principe. Ce qu’on nous propose comme une objection, nous en faisons un argument . Si, même sous le régime de la liberté, la pente vers la religion de masse et de hasard se fait trop sentir, combien plus faut-il redouter une institution qui rend cette pente plus rapide et qui érige le mal en principe?
Mais cette infiltration insensible et continue de la religion dans la société, cette nourriture de l’arbre par ses rameaux plongeant dans l’air libre du ciel, ne répond pas encore à l’idée de plusieurs sur le rôle de la religion dans la cité. Ils disent «< que la patrie « n’est point un être abstrait, » que, dans un grand État surtout, « où il existe plusieurs peuples sous des « climats différents, la patrie ne serait pas plus senti sible pour chaque individu que ne peut l’être le « monde, si on ne nous attachait à elle par des objets « capables de la rendre présente à notre esprit, à no-
« tre imagination, à nos sens, à nos affections Or,
« par la nature des choses, les institutions religieuses « sont celles qui unissent, qui rapprochent davantage « les hommes, celles qui nous sont le plus habituelle lement présentes dans toutes les situations de la vie, « celles qui parlent le plus au cœur » Cette ob-
servation, que j’emprunte à l’éloquent Portalis, est d’une vérité frappante. Et puisque je l’ai citée, j’ajouterai que la religion rend plus saisissable l’idée de patrie à mesure qu’elle est elle-même plus saisissable et plus visible, et forme autour de la vie de l’homme de plus nombreux replis. Rien n’attache plus au sol
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natal que les souvenirs à la fois augustes et aimables d’un culte épuré. A cet égard, le catholicisme parait avoir quelque avantage. Le protestantisme en aurait beaucoup moins si son histoire n’était pas, pour la plupart des peuples qui le professent, celle de leur affranchissement ou de leur émancipation politique. Là où, par exception, le protestantisme n’a pas d’histoire, là surtout où le souvenir de son introduction se lie, en politique, à des souvenirs peu glorieux ou peu douloureux, là, s’il ne parle pas à la conscience, il ne dit rien. Et ceci nous autorise à remarquer que la religion, qui, selon M. Portalis, donne de. la réalité à l’idée de patrie, emprunte aussi aux souvenirs et à l’histoire de la patrie une réalité que, sans cela, elle n’aurait pas toujours. Mais, en abandonnant cette remarque pour m’en tenir à celle que j’ai citée, je dirai seulement qu’il n’en faut pas conclure que, là où l’Eglise sera séparée de l’État, la patrie sera moins sentie. Il y aura de la religion, et cela suffit. Il est vrai qu’on n’y verra pas les chefs politiques du pays, croyants ou non croyants, représenter l’État dans les pompes du culte national, et faire toucher du doigt aux plus abusés la grossière antithèse d’un État chrétien se donnant pour chefs, et en quelque sorte pouxpontifes, des hommes qui ne sont pas chrétiens. Ce scandale nous manquera; mais, d’une autre part, cette patrie, cette mère commune de tous ceux qui vivent sous ses lois, n’aura que des enfants qu’elle avoue ; on ne lui connaîtra point de bâtards ; elle n’aura pas de demi-citoyens, pour qui la patrie n’est
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mère qu’à moitié, et à qui leur religion, s’il est vrai que la religion fait sentir la patrie, doit faire sentir que cette patrie n’est pas leur patrie au même degré, dans la même plénitude de sens, que pour le reste des citoyens.
Ceci nous conduit à la question de l’unité politique ou nationale, en faveur de laquelle plusieurs ont invoqué l’unité religieuse. A les entendre même, la première n’est pas possible sans la seconde. Il faudrait savoir d’abord si celle qui doit rendre l’autre possible est elle-même possible ; après quoi nous pourrons chercher si, dans l’absence de l’unité religieuse, il faut absolument renoncer à l’unité nationale.
La vraie unité, l’unité vivante suppose la liberté ou, pour tout dire, la spontanéité. Il ne faudrait vouloir d’autre unité que celle qui naît dans ce milieu. Mais elle n’y naît point. La liberté engendre la diversité. Et cela est si vrai que c’est précisément pour obtenir l’unité qu’on veut lier la religion à l’État, et par là même restreindre la spontanéité.
Or, cette méthode n’a pas mieux réussi que l’autre. Non-seulement l’unité qu’on a obtenue n’a point été vivante, mais elle n’a jamais enveloppé tous les membres de la cité. La persécution elle-même, au lieu d’abolir les sectes, en a suscité un plus grand nombre et de plus ardentes ; le glaive s’est ébréché sur les os de la victime; il a fallu le remettre dans le fourreau. La force avait créé un fantôme d’unité, et ce fantôme s’est évanoui. On n’a gardé que l’idée de
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protéger un culte de préférence à tous les autres, qu’on n’a pas espéré, par ce moyen, ramener au culte privilégié, et qu’en effet on n’y a point ramenés. Mais il est des pays où, tout en continuant à entretenir des rapports avec la religion, l’Etat en admet les formes les plus diverses, et subventionne impartialement des cultes qui se réprouvent mutuellement et se haïssent. C’est faire bon marché, ce nous semble de l’unité religieuse : c’est même aller plus loin; c’est faire, comme corps politique, une profession d’indifférence, ou d’incompétence tout au moins, qui s’accorde pleinement avec ce que nous avons dit de la nature de l’État ; les anciens principes sont désertés, et les anciennes prétentions implicitement désavouées. On ferait aussi aisément remonter un fleuve vers sa source qu’on empêcherait ce principe, une fois consacré par les faits, d’engendrer toutes ses conséquences. Je me borne à constater que, par ces différentes mesures, on a suffisamment avoué qu’on regarde l’unité religieuse comme impossible. Elle l’a toujours été, elle le sera toujours. Elle l’est même en sens négatif, c’est-à-dire comme unité d’indifférence et de mort, et, quand elle serait possible dans ce sens, ce n’est pas dans ce sens qu’on oserait l’invoquer. En tout cas, ce serait une étrange unité nationale que celle qu’on voudrait fonder sur l’accord de tous, non à croire, mais à ne pas croire, non dans la religion, mais dans l’irréligion! Ne parlons donc que de l’unité positivement religieuse : elle est impossible, elle est reconnue impossible.
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Cela étant, nous disons que l’adoption d’un culte par l’État non-seulement ne fortifiera pas l’unité nationale, puisqu’elle ne créera pas l’unité de culte, mais quelle portera le plus grand dommage à cette unité nationale qu’on a prétendu renforcer. Ce qui pourra, dans ces circonstances, favoriser l’unité politique, ce sera au contraire la suppression de toute solidarité entre l’Église et l’État. Car, dans un pays où il y a plusieurs sectes, l’institution qui crée un privilège exclusif en faveur d’une secte est sans doute très peu favorable à l’unité nationale. A supposer même que cette unité souffrit de la diversité des sectes, il ne faudrait pas ériger l’une d’elles en Église d’État; on n’aurait pas créé le mal, soit; mais on l’aurait aggravé.
Mais encore, jusqu’à quel point l’unité nationale souffre-l-elle de la diversité des croyances? Est-il bien vrai que, sans leur fusion, sans leur absorption dans une croyance commune, il n’y ait pas d’unité politique? On s’exagère, pour le moins, le rapport de ces deux unités.
On voudrait faire l’Église identique au peuple, afin qu’il n’y ait pas dans l’État deux vies, mais une seule. Mais il ne faut pas oublier que, quoi que l’on fasse, il y aura dans l’État plusieurs vies, selon la diversité des fortunes, de l’éducation et des mœurs, et que, pour l’ordinaire, et aussi longtemps qu’un intérêt collectif et universel n’est pas excité, il y a des classes de la société qui ne se touchent point, qui ne se connaissent pas même. Le sentiment et la spéculation for-
l’état n’a-t-il pas besoin de l’kglisk? 399
ment aussi des classes dont la distinction est encore plus forte et plus tranchée. L’unité nationale existe dans une grande diversité de pensées précisément parce qu’elle n’intéresse pas les parties les plus profondes de notre nature. 11 appartient à une certaine exaltation politique d’en juger autrement, d’ériger le moyen en but, et de faire, pour ainsi dire, graviter le soleil vers la terre. Le vrai système du monde moral avait été trouvé et promulgué bien avant que les Galilée et les Copernic eussent trouvé le système de l’autre univers. La nation et l’unité nationale sont à la circonférence ; la conscience et l’unité de foi sont au centre. L’homme ne porte pas dans la région politique toute la profondeur de son être. Il peut, il doit môme, comme membre de la cité, faire abstraction de bien des choses; et, quoique ce soit bien avec sou coeur qu’il est citoyen, quoiqu’il se sente, sous ce rapport, dans une espèce de communion avec ceux qui aiment la même patrie que lui, tout son cœur, toute sa vie intérieure ne se prodiguent pas dans cette relation; le meilleur, le plus intime de lui-môme reste en réserve pour des buts à l’égard desquels l’État n’est qu’un moyen et une condition; mais ce qu’il apporte de sa vie morale dans les rapports politiques suffit au but et aux intérêts de l’association; et l’unité nationale n’a pas besoin de plonger ses racines dans un terrain plus profond.
Elle existe donc chez un peuple que la diversité «les convictions religieuses a divisé en sectes nombreuses et très différentes. Elle n’a pas besoin que
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l'indifférentisme vienne passer son niveau sur ce terrain si fortement accidenté. Partout où l’État reste neutre entre les religions, leurs divergences, bien que sensibles et senties, ne troublent pas la paix, et ne créent pas plusieurs nations dans la nation. L’unité nationale n’est jamais détmite par la religion, mais à son occasion seulement ou sous son nom, c’est-à-dire lorsque les institutions créent entre les différents cultes une rivalité politique. Alors sans doute deux cultes font deux peuples. On voudra bien supposer que nous n’omettons pas, par distraction, l’hypothèse de deux religions qui créent deux sociétés incompatibles en créant deux morales ou deux systèmes de mœurs. Le mahométisme n’a point de place dans une société où la polygamie est traitée comme un crime ; mais ce n’est pas le dogme mahométan, c’est la polygamie que cette société repoussera. Les musulmans qui vivent au milieu d’elle pourront bien avoir des mosquées, mais non pas des harems. Dans ces cas extrêmes, qu’il est presque inutile d’examiner, il est certain que deux religions font deux peuples. Dans notre Europe, la dissemblance la plus fQrte (les Juifs mis à part) est celle du catholicisme et du protestantisme. Elle semble porter atteinte à l’homogénéité nationale ; elle passe pour avoir créé deux politiques ; chacune de ces deux doctrines a l’air de correspondre à deux états sociaux : pour avoir la juste mesure de cette divergence, il faudrait faire déduction de tout ce que l’histoire de ces deux Églises a ajouté d’accidentel à leurs tendances naturelles; cela
l’état n’a-t-il pas besoin de l'église? 401
est malaisé; mais, en supposant que, tout ce que nous les voyons être aujourd’hui, elles le sont intrinsèquement et en vertu du principe qui leur a donné naissance, la question est de savoir si le tort que cette division peut faire à l’unité nationale trouvera son remède dans l’institution qui privilégiera un de ces cultes à l’exclusion et aux dépens de l’autre. Mais cette question, en vérité, n’en est pas une. Dès qu’il est prouvé que vous ne créerez pas par cette voie une véritable unité religieuse, et que même il n’est pas permis de le tenter, il est également prouvé qu’on n’aura fait que rendre cette scission plus profonde et diminuer d’autant l’unité nationale ( 4).
S’il y a un moyen de faire faire quelques pas à l’unité religieuse, ou, du moins, de maintenir dans la diversité des croyances l’union des citoyens comme tels, ce moyen, c’est la liberté ; or, dans cet ordre de c noses, l’égalité est le complément, l’égalité est une partie intégrante de la liberté.
En cette matière, d’ailleurs, nous n’aurons pas aussi bon marché du sentiment que des systèmes. Le parti que nous combattons est essentiellement sentimental, et c’est au secours d’une affection qu’il appelle tour à tour la logique et le savoir. Sous le nom d’une théorie, nous trouverions chez lui, en y regardant bien, un tempérament moral et des habitudes du cœur. Or, au jugement des personnes de ce caractère, nous effeuillons la vie humaine. Nous dépouillons la
fi) Voir la Noie X de ï Appert dite.
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société en dénationalisant la religion. Toute la poésie dont la vie des peuples est susceptible était dans cette union même que nous condamnons. C’est parce que l’État était chrétien que le peuple a eu des mœurs chrétiennes, ou que le christianisme, devenu populaire, a été pour ainsi dire injecté dans les veines les plus capillaires du corps social. Laissez là, semblet-on nous dire, laissez là cette serpe, instrument de dommage. Soit ; mais ce n’est pas de nos seules mains qu’il faudra l’arracher; elle est entre des mains plus puissantes. Tout le monde, sans travailler dans le même esprit que nous, travaille dans le même sens. Nos adversaires mêmes ont pris les devants sur nous. La poésie de l’union a dès longtemps disparu; il ne reste plus que la prose, qui, certes, n’est pas des meilleures. La poésie de l’avenir est toute dans nos espérances. Ce divorce entre deux parties lassées l’une de l’autre ne fait que préluder à une union plus intime; mais le divorce en lui-même, nous en convenons, n’a pas une poésie très sensible. Le fait n’est pas nouveau. C’est aussi la poésie du passé que redemandait Symmaque, debout près de l’autel croulant de la Victoire. Toute ruine est toucliante, et pour la plupart des hommes l’espérance est moins belle que le souvenir. Nous qui parlons ici, nous sommes de ces hommes-là, et peut-être buvons-nous dans cette coupe plus profondément qu’aucun d’eux. Mais la cognée a été mise à la racine de l'arbre par une mai* toute-puissante, par la main de Celui qui retranche tout arbre sans fruit, et qui émonde, pour leur en
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faire porter davantage, tous les ceps que la sève n’a pas abandonnés. Nos ménagements n’empêcheraient rien; et, à dire vrai, y a-t-il encore quelque chose à détruire ?
Mais tout ce que le christianisme a pu mettre d’intime et de touchant dans les mœurs va-t-il disparaître avec une association dès longtemps flétrie ? Oui , si la religion elle-même allait disparaître, et si les masses devaient être moins qu’auparavant imbibées de cette sève divine. Car il y eut des mœurs chrétiennes avant qu’il y eût un État chrétien, et rien n’empêche que le christianisme ne vienne encore une fois faire ce qu'il a fait jadis. Nous l’avouons, nous serions sensible à cette perte autant que personne; mais nous ne la craignons point. Ce n’est pas nous qui voyons la vraie et l’immuable forme de la religion dans cette dialectique aride et dans ce puritanisme abstrait qui nie si imprudemment une partie de l’homme et de la vie. Cette crise do la religion n’est pas toute la religion. Le fleuve qui semble s’être précipité tout entier dans un canal étroit et profond coulera vers la mer par toutes ses embouchures, et embrassera dans le réseau d’un delta fécond tout le terrain qu’il est destiné à baigner. L’Évangile n’a pas besoin que l’État lui enseigne à être large , humain, libéral; il est tout cela par lui-même, et c’est de lui que l’État apprendra à le devenir lui-même. Tous les oiseaux du ciel trouveront un abri dans les rameaux de ce grand arbre. Laissons-le se développer selon sa nature et sa force ;: il suffira bien, si nous le laissons
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faire, à tous les besoins les plus divers de l’âme, de
la pensée et de la vie.
Après tout, l’argument le plus spécieux, et le plus solide en un sens, qu’on puisse alléguer en faveur de l'u/iion, est le seul dont on ne parle pas, et dont on n’ose point parler. 11 est tiré de la puissance que l’Église émancipée ne pourra manquer d’acquérir. J’espère que celte objection, si on ose la faire, ne sortira point de la bouche de ceux que nous entendions tout à l’heure s’alarmer dos dangers auxquels l’État allait livrer l’Église en lui retirant l’appui de son bras. Non, ce sont là deux classes d’adversaires plus opposées l’une à l’autre qu’elles ne nous le sont à nous-mêmes. Elles ont à vider ensemble un différend qui ne nous regarde pas, et nous n’avons, pour le moment, affaire qu’aux derniers. Ils s’effrayent de la puissance que l’Église va trouver dans son indépendance. De quelle puissance veulent-ils parler? d’une puissance d’opinion? d’une influence décidée sur les esprits? Immédiatement, il ne peut être question d’autre chose. Kh bien, de quoi se plaignent-ils? du succès d’une idée? de l’accueil qu’elle obtient auprès du public ? La plainte, ou la crainte, par le temps qui court, est singulière et nouvelle! Et qu’a donc réclamé avec plus d’instance le libéralisme de notre âge que le droit précisément dont on déplore ici la plus légitime conséquence ? Où en sommes-nous, et que veut-on ? Ne pouvons-nous prétendre, tout au moins, qu’on soit d’accord avec soi-même? N’a-t-on pas mis à la base de toute la politique moderne la liberté pour chacun
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d’influer par son opinion sur l’opinion publique, et de la changer s’il le peut? Est-ce au profit de certaines opinions particulières qu’on a posé ce principe général ? Est-il légitime et vrai à une autre condition que celle d’être général et absolu ? Si la religion seule fait exception, il faut le dire. Mais jusqu’à ce qu’on le dise, nous maintenons la lice ouverte à la pensée , et nous acceptons, pour et contre le christianisme , toutes les conséquences de cette liberté. Est-ce donc trop que de demander pour lui, avec l’égalité des périls , l’égalité des chances?
Quelle idée a-t-on de la religion quand on craint jusqu’à sa liberté, c’est-à-dire ce qu’on ne refuse qu’au mal avéré et reconnu? On la traite comme un mal avéré et reconnu. Et si, au lieu de l’exterminer comme telle, on la protège, on l’adopte, on l’associe à l’État, qu’est-ce à dire sinon que ce mal avéré et reconnu est en même temps incurable, et que les tuteurs de la société, hors d’état d’extirper le fléau, se chargent de l’administrer pour le surveiller, et l’exploitent pour le réprimer, à peu près comme le gouvernement, dans certains pays, prend sous sa garde et sa responsabilité les maisons de jeu et quelques autres établissements ?
Nous ne nous sentons nullement obligé de rassurer une crainte semblable. Ce serait tout autre chose si l’on nous parlait de l’Église unie à l’État. Que l’on craigne la puissance qui résulterait pour l’Église d’une telle association, cette crainte est légitime, elle est louable, elle peut être religieuse. Le même mot
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prend ici un nouveau sens. C’est d’une puissance séculière, mondaine, c’est de la pire des puissances, celle d’une idée empruntant le secours de la force matérielle, qu’il est question et qu’on s’effraye. Ce n’est pas pour la vérité, c’est de la vérité qu’on a peur. Qu’on dise alors : Si l’Église accepte l’appui de l’État ou l’État l’appui de l’Église, il faut que l’un s’expose à subir la suprématie de l’autre; il faut que l’Église ou l’État ait le moins de mouvement propre et le moins de liberté possible ; il faut que l’un ou l’autre dépose, en entrant, toute prétention à l’indépendance, et que l’Église en particulier , de son humble et glorieuse qualité d’Église, ne conserve plus que le nom. Ces inquiétudes, ces précautions, même exagérées, j’y souscrirai ; il n’v a pas , j’en conviendrai, d’indépendance possible dans une telle association, pas môme d’égalité; les deux parties sont trop puissantes pour traiter sur ce pied ; et le traité, fût-il conclu dans ce sens , serait bientôt annulé dans la pratique; il faut que des deux contractants l’un ou l’autre soit assujetti ; il n’y a pas de service qui ne se paye; la liberté s’abandonne en échange de la sûreté, comme la sûreté en échange de la liberté; et ce serait pour l’État un trop redoutable pupille que l’Église , si le tuteur n’était pas investi d’attributions étendues. Quelle mesure de liberté et de vie propre l’Églisë pourrait-elle déployer sans danger pour l’État et pour elle-même dans le système de l’association ? C’est une question qui va se présenter à nous; pour le moment, nous n’avons qu a distinguer, sous le point de vue de la puissance pro-
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bable de l’Église, les deux positions qu’on semble confondre. Or nous ne nions pas que l’Église, séparée de l’État, ne puisse devenir puissante, et, dans un sens, plus puissante, nous n’en doutons pas, que dans le système de l’union, mais d’une puissance de persuasion contre laquelle on ne peut réclamer, et qui, séparée de tout alliage et de tout moyen extérieur, reste aussi pure qu’une chose peut l’être. Puissante dans l’État et par l’État, elle le serait d’une tout autre manière et avec de tout autres conséquences. Contre cette puissance corrompue il faut protester et lutter ; l’autre n’est que la puissance de l’opinion; les armes sont égales; et c’est la vérité qui donne la victoire. Oserions-nous prétendre davantage ?
On a demandé ce que deviendrait dans notre système l’école, cette grande institution qui ne se passe, dit-on, ni de l’État ni de l’Église, empruntant à l’un les conditions matérielles de son existence , à l’autre une force plus intérieure et ses instruments les plus nécessaires. L’école, du moins l’école du peuple, ne sera jamais sans rapport avec la religion, pédagogue des peuples et des pédagogues eux-mêmes. Mais on peut dire que la religion n’a plus le même rôle à remplir, et que sa position à l’égard de l’école a changé. L’école, fondée par la religion, a trouvé, en dehors de la religion, des appiûp et des garanties. L’instruction primaire est en sûreté ; elle ne peut péricliter que dans le cas d’un cataclysme social, sur la probabilité duquel nous n’avons point à nous expliquer, mais qui, dans tous les cas, laissera le christianisme der
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bout. Le christianisme alors rassemblera dans un nouveau foyer les étincelles du brasier dispersé; il fera un nouveau faisceau de ce qui restera de forces morales dans l’humanité ; il recommencera l’éducation des peuples, et l’école lui appartiendra de nouveau. A présent, l’école ne demande à la religion qu’un souffle vivifiant qui ne lui manquera jamais. Il n’est pas nécessaire pour cela que l’Église prenne l’école à bail et à ferme; puis, chaque Église aura son école, si le besoin s’en fait sentir, et l’on peut compter que l’instruction ne dépérira point entre ses mains. Si l’État a besoin que ses membres sachent lire, l’Église le demande aux siens plus impérieusement : elle fait plus, elle leur en fait un besoin et la condition même de leur admission dans son sein. Son esprit est un esprit de lumière, sa vie est une vie de pensée ; elle agit par la parole ; son existence est à elle seule une garantie pour une institution qui, d’ailleurs, a trouvé d’autres garanties.
Au surplus, nous sommes devancés par les faits. L’école, en plus d’un pays où l’Église d’État subsiste encore, a cessé d’être une succursale de l’Église. Cette province en a été détachée par l’une ou l’autre de ces nécessités qui travaillent secrètement au profit de la vérité. Et remarquons à cette occasion que l’édifice qu’on défend contre nous est démoli pierre à pierre par d’autres mains que les nôtres. A des époques très rapprochées, on voit se détacher quelqu’un des liens qui unissent l’Église à l’État. Quand le mât sera définitivement mis à bas, il n’embarrassera pas le tillac
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de ses vergues et de ses cordages, depuis longtemps arrachés, et l’on ne jettera dans la mer qu’un bois tout nu, dont le poids fatigue inutilement le navire. Tout se prépare pour un divorce qu’on ne veut pas prévoir; et combien d’entre ceux qui voudraient le conjurer ont applaudi, faute d’en comprendre la portée, à telle ou telle des mesures qui le préparent! C’est ainsi que l’école a été sécularisée; l’instruction supérieure l’est depuis longtemps; le pouvoir ecclésiastique ne tient plus dans ses mains l’état civil des individus et des familles ; la magistrature, autrefois sacerdoce, ne suppose plus même une simple profession de foi ; aucun devoir religieux n’est prescrit comme un devoir civique; bien des mensonges de détail ont disparu; mais le grand mensonge est debout, assez malfaisant dans sa nudité, ayant assez de chances de durée, pour que la hache de la vérité ne doive point se lasser d’en saper la base.
Les yeux qui voient tant de dangers dans la séparation, ne sauront-ils donc en voir aucun dans le maintien de l’union? L’invasion évidente du pan* théisme devrait les rendre attentifs. Il ne s’agit point ici d’une opinion renfermée dans l’enceinte des écoles; il ne s’agit point non plus d’un caprice de l’opinion publique, d’une de ces idées qu’un flot apporte et qu’un flot remporte. Ces gouttes pesantes, que vous voyez pendre et se grossir dans le récipient d’un alambic, ne sont autre chose que la condensation d’une vapeur légère et presque invisible, qui se dégage incessamment de tous les points d’une surface li-
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quide. La môme philosophie dont le peuple s’étonne, émane du peuple. L’instinct du panthéisme est partout; et l’on s’étonnera moins de nou3 entendre parler ainsi quand nous aurons défini le panthéisme : l’idée du fatalisme combinée avec celles de l’ordre et de l’unité. Parmi plusieurs causes qui favorisent cette tendance, il faut compter les spectacles que nous donne le mouvement politique et social depuis un demi-siècle, la puissance toujours plus sensible et toujours plus vaste de ce qu’on appelle les idées ou l’esprit du temps, l’affaiblissement de la conscience, nécessité intérieure qui, appelée à résister aux nécessités extérieures et particulièrement au nombre, s’en est jugée incapable et abandonpe la partie; enfin, il faut le dire, un besoin d’organiser au plus vite le monde social, et l’impossibilité de lui donner pour centre un Dieu personnel auquel on ne croit plus. Quand Dieu, duquel, bon gré, mal gré, il faut que le nom reste, n’est plus une personne, comment parler encore de la personne humaine? Si la doctrine panthéiste était hostile à Y individualisme, elle serait peu à craindre; mais au contraire elle lui est favorable, et elle ne menace que Y individualité . Or, l’Église d’État n’est pas née, il est vrai, du panthéisme, et elle paraît plus vieille que lui dans nos sociétés ; elle est plutôt un héritage et une contrefaçon de la théocratie; mais il n’en est pas moins vrai, à quelque origine qu’on la rapporte, qu’elle coïncide avec le panthéisme, avec qui elle a en commun la négation implicite de l’individualité ; partout le panthéisme, s’il ne peut renverser
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la religion chrétienne, qui est dans un sens excellent la religion de l’individualité, veillera au maintien des Églises d’État; cette idée d’État, sur laquelle se fonde toute la philosophie de cette institution, cette idée que nous avons combattue, n’est, après tout, et sauf la conséquence, qu’un fragmentde panthéisme. Quand l’État est une personne, l’individu cesse de l’être : le panthéisme, qui ne prétend pas autre chose, se rencontre sur ce point avec le système de la religion d’État. Le système des Églises d’État ne sera défendu avec un certain avantage, il n’aura une philosophie , qu’au point de vue du panthéisme. La théorie qui renvoie incessamment chaque individu à lui-même agit dans un sens opposé au panthéisme; elle ravive le sentiment de la personnalité; et, sous ce rapport, elle a, dans le temps présent, une véritable utilité pratique (1).
(0 Bien que le protestantisme l’emporte de beaucoup sur le catholicisme comme appel i l’individualité, il serait injuste d’appliquer au catholicisme ce que nous disons du panthéisme et de la religion d’État. Son point de départ est un acte de foi, et, par conséquent, de personnalité. Mais ce qu’il faut dire et répéter sans cesse, c'est que le catholicisme, même séparé de l'État, présente une partie du caractère et des inconvénients de la religion d'État. Le catholique croit à son Église, et son Église croit i Jésus-Christ. C'est frustrer le chrétien de cette promesse de la nouvelle alliance : « Chacun n’euseignera plus son prochain, ni son
« frère, en lui disant : Connais le Seigneur L’onction que vous avei vous en-
•< seigne toutes choses. »
Voir la Note XI de V Appendice.