SUITE ET FIN DU MÊME SUJET
Il est difficile de croire que des chrétiens convaincus se représentent la protection du pouvoir politique comme la seule condition d’ existence d’une religion fondée sur le rocher des siècles. S’ils sont chrétiens, ils ne sont sans doute pas insensibles au charme sérieux et sublime de se sentir agités par la tempête dans un navire qui ne peut périr. Mais ils allégueront d’autres craintes : ils n’ont pas peur de voir périr le christianisme, mais de le voir s’abâtardir. On dirait que le christianisme est un enfant de la solitude, recueilli, poli par la civilisation, et qu’on ne veut pas laisser retourner dans ses forêts. On craint pour lui l’influence du désert et de l’indépendance. On le voit d’avance subissant tous les caprices d’une imagination sans frein, se subdivisant et se morcelant sans cesse, et se créant, au dedans de la folie qui lui est essentielle et qui est divine, une autre folie tout humaine, fruit d’une contemplation trop intérieure ou d’une réflexion trop subtile.
Il est étrange, répondrons-nous, que la même foi
l’église n’ a-t-elle pas besoin de l’btat? 369 qui nous fait croire que l’existence du christianisme est indépendante de sa condition terrestre, ne fasse pas compter aussi sur l’assistance et l’action du Saint- Esprit dans l’Église.
Il est étrange qu’on ne trouve de préservatif à ces désordres que dans l’influence toute extérieure et toute matérielle d’une institution qui ne peut réprimer les excès de la vie qu’à condition de réprimer la vie.
Après cela , on peut demander : Où est donc, et en quoi consiste l’ordre? Dans l’uniformité? Qui l’a dit? Où est la preuve? Là où la diversité est dans la nature des choses, c’est la diversité qui est l’ordre, c’est l’uniformité qui est le désordre. L’uniformité flatte le regard ; elle satisfait en nous la paresse et le besoin de repos ; mais est-elle , pour cela , le sceau de la vérité ? Loin de là ; quand on considère la nature du christianisme , la multitude de ses faces qui répondent à toutes celles de la nature humaine, sa largeur et sa flexibilité, qui font que chaque homme peut recevoir comme adressé à lui seul , ce message destiné à tous les hommes, l’étonnante diversité des caractères, la liberté illimitée de l’imagination, les incalculables susceptibilités de la conscience, et enfin les innombrables commentaires dont on a embarrassé le texte de la Bible, on est bien forcé de juger que l’uniformité n’est pas le sceau de la vérité, mais celui du mensonge, ou, tout au moins, de la fiction. Dans un domaine comme celui-là , la vie ne va point sans la diversité, la vie engendre la diversité. Et si l’in-
370 l'église n’a-t-f.llf. pas besoin de l’état?
stitution des Églises d’État se vante de réaliser dans une vaste enceinte le phénomène de l’uniformité, par cela seul elle se condamne.
On presse à la rigueur notre principe, et on nous le montre tuant dans leur germe toutes les associations; car, dit-on, de nuance en nuance, et de séparation en séparation, l’individu finit par se trouver seul avec lui-méme ; et chacun étant Église pour son compte, il n’y a plus d’Église.
Hélas ! je voudrais que cette peur eût plus de fondement. On réclame contre l’individualité en faveur de la société, sans voir que c’est parce que l’individualité est faible que la société l’est aussi, sans voir que les pertes de la première ne pourraient qu’appauvrir la seconde. On oublie que la cohésion plus ou moins forte de la société a pour mesure l’individualité elle-même, qui se compose de conviction et de volonté. Qui vous a dit que l’individualité soit formée seulement de ce qui divise et isole, et non de ce qui lie et réunit? Jusques à quand s’obstinera-t-on à confondre l’individualité avec l’individualisme ? Si la vraie unité sociale est le concert des pensées et le concours des volontés, la société sera d’autant plus forte et plus réelle qu’il y aura en chacun de ses membres plus de pensée et plus de volonté.
Elle a bien autrement besoin d’être contenue et modérée, cette force qui, pour nous faire trouver des semblables, nous rend nous-mêmes semblables à autrui, et amortit, jusqu’à les effacer entièrement, les arêtes vives de notre individualité. L’homme sent qu’il
l’église n’a-t-elle pas besoin iie l’état? 37i ne lui est pas bon d’être seul; et tandis que son amour-propre l’isole, un autre instinct, quelquefois le même instinct, lui fait chercher, à travers toutes les différences, le point commun par où il peut s’unir à son pareil. Ce point se trouve toujours, pour les uns parce qu’ils sont décidés à le trouver, pour les autres par une raison plus haute et meilleure. Tout ce qui est également profond est semblable; et s’il est une religion tellement intime et sérieuse qu’elle retentisse dans les dernières profondeurs de l’être, elle y rend essentiellement le même son. Telle est la nature du christianisme. Nulle religion ne doit diviser davantage à la surface, ni unir plus étroitement à la base. Nulle religion ne doit produire plus de sectes, nulle ne doit maintenir entre les membres vraiment religieux de ces différentes sectes une unité plus intime, i Il faut se résoudre à l’un, et se réjouir de l’autre. Il faut se fier à ce principe secret et puissant d’unité. Il ne faut pas s’attendre à ne voir finalement, dans la sphère religieuse, que des individus; toujours, et jusqu’à la fin du monde, la crainte opposée sera beaucoup plus de saison; mais plutôt, dans la juste appréhension de voir se reformer à tout coup quelque agglomération factice, il faut éviter la plus grossière et la plus menteuse des formes sous lesquelles puisse avoir lieu cette agglomération.
Et même, allez-vous me dire, on ne l’évitera pas absolument; on verra, dans ces communautés indépendantes, la religion se coaguler de nouveau; on verra se reformer, dans d’autres conditions, cette
.172 l'église nVt-elle pas besoin bF, l’état? même servitude à laquelle on a prétendu échapper; la plupart vont trouver un pape et un maître dans le premier homme à la parole puissante, à l’enthousiasme contagieux. Où sont, même dans ces congrégations, dont la formation ni le maintien n’appartiennent à l’État, où sont les convictions vraiment individuelles, où est la religion personnelle? Je réponds que lors même que, dans un moment donné, nous n’en trouverions pas plus d’un côté que de l’autre, il faudrait toujours donner la préférence au système qui ne consacre pas l’idée d’une religion collective, et du temporel dominant ou déterminant le spirituel. Si, alors, libre de choisir, l’individu a choisi de n’être pas lui-même, c’est une faute qui lui reste en propre, et dont aucune institution n’est complice. Ce que peuvent exercer sur nous d’influence ou d’ascendant les entours que nous a donnés la Providence n’est qu’un simple fait, n’établit aucun principe, et n'en infirme aucun, tandis que l’alliance de l’Église avec l’État, ajoutée de notre propre chef à nos relations naturelles, introduit un principe qui réagit sur l’idée même de religion, la dénature et la corrompt . On devrait comprendre qu’il n’est pas indifférent de partir d’un principe vrai ou d’un principo faux, et que le chemin est plus court de l’erreur à l’erreur que de la vérité à l’erreur.
Si l’établissement national engloutissait toutes les sectes ou les empêchait de naître, oe triomphe, au lieu de le louer , l’accuserait ; car il est évident qu’il n’aurait été obtenu qu’aux dépens de la nature
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humaine et de la religion, qui ne comportent ni l’une ni l’autre une telle unité. Vie et diversité sont, dans ce domaine, étroitement corrélatives. Il n’y a point de vie où il n’y a point de sectes; l’uniformité est le symptôme de la mort. Toutefois, à moins d’une oppression violente et d’un terrorisme permanent, et souvent à cause de cela même, il y aura des sectes à côté de l’établissement national. Ces sectes, plus ou moins prononcées, attireront à elles peu à peu la plus pure sève de l’Église, et l’institution nationale ne gardera, comme un tamis peu serré, que ce qu’il y a de plus grossier. Si elle dit : Tant mieux, si elle dit : Je serai l’hôpital, l’inûrmerie de l’Église, nous lui dirons que le vrai hôpital pour ce genre de maladie, c’est le grand air, et que ceux qui paraissent trop faibles pour la liberté sont ceux précisément qui ont le plus grand besoin de la liberté (I).
On devrait comprendre que l’instinct de l’agglomé-
(i) Je ne sais pas si l’on a remarqué que les rélés défenseurs du système natiurtal parmi les protestants en appellent aux mêmes principes dont les catholiques s’appuient dans la défense de leur Eglise. Tout ce que disent ces protestants contre l’unité romaine se peut dire contre le système national. Si l'unité romaine est massive, inarticulée, matérielle, morte, qu’est- ce que la leur? Si la leur est rationnelle, comment prouveront-ils que celle de Home ne l’est pas? Si un corps politique peut avoir une religion, pourquoi un corps ecclésiastique n’en aurait-il pas une ? Si le premier a le discernement religieux, l'autre, à plus forte raison, ne faura-t-il pas? La différence, c’est que le clergé romain allégué des textes, invoque l’idée d'une inspiration perpétuelle, et que l’église nationale n’allègue cl n’invoque rien de semblable. I.a différence encore, c’est que le catholicisme se croit universel comme la vérité, et le nationalisme local comme l’opinion. 11 est arrivé une foi» au catholicisme de se faire national ; mais il a senti que e’était ne plus être catholique; le voilà de nouveau ultramontain , et dés lors dans le vrai. Le vrai, pour le protestantisme, c’est d’èlrc ultramondain , autre manière de n'êlrc pas national. Le réveil du catholicisme, celui du christianisme, ont pour effet de les dénationaliser l’un et l’autre. 1
374 l'église n’a-t-elle pas besoin de l’état? ration, laissé à lui-même, est moins fort et ses effets moins irrévocables que lorsque le système de l’union a, pour ainsi dire, attaché la religion à la glèbe. Le principe de l’individualité, celui de la responsabilité personnelle demeurent iutacts. Le ressort peut être comprimé, il n’est pas faussé. Soit donc qu’on envisage un danger ou son contraire, rien ne peut nous engager à préférer l’Église unie à l’État à l’Église séparée de l’État. La vraie unité est garantie par l’individualité même; et l’individualité s’y trouve sur sou vrai terrain.
On déplore l’étroitesse de vues de certaines églises actuellement nommées dissidentes. J’accorde que les églises nationales, non pas pourtant comme nationales, mais comme églises de multitude, sont plus favorables (dans nos temps du moins) aux idées générales et modérées. Il y a, dans un certain sens, plus de liberté dans les églises de cette espèce, comme il y a, aussi dans un sens analogue, plus de liberté dans l’Église romaine que dans l’Église réformée. Une Église nationale est une Église de multitude; si elle en a les inconvénients, elle a les avantages qui y correspondent et qui les rachètent. Mais on ne fait pas attention que l’étroitesse, ajoutons, si l’on veut, l’esprit de petitesse et de minutie des églises dissidentes est le caractère naturel d’une communauté formée sous les auspices d’un esprit d’opposition ou de résistance. On oublie que, quand tout le monde serait dissident, personne ne le serait; et c’est précisément l’ordre de choses que nous réclamons. Au reste, il y
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aura toujours des sectes étroites, et de l’étroitesse dans toutes les sectes ; mais je ne sais si, tout compté, il y a nulle part autant d’étroitesse que dans les sectes nationales. Quoi de plus ordinaire, en effet, dans ces prétendues communautés, et quoi de plus étroit, que d’attacher à des circonstances tout extérieures des motifs de sécurité et des gages de salut ?
Quant aux excès et aux aberrations qu’on a pu reprocher à quelques sectes particulières, qui a plus efficacement provoqué ces fautes que l’esprit d’exclusion et de tyrannie des sectes dominantes ? Où est-ce que ces farouches emportements du fanatisme ont plus éclaté qu’à l’ombre et sous le joug des églises nationales? Et combien, en général, ces écarts ne sont-ils pas innocents là où leur est refusé le dangereux stimulant de la contrainte et de la persécution ? Vous verrez que, partout où les scènes les plus déplorables en ce genre ont eu lieu, la liberté, ou la vie, ou l’une et l’autre manquaient. L’eau qui croupit, non celle qui coule, exhale ces noires vapeurs.
(1er tes, nous ne voyons point sans déplaisir les égarements du sentiment religieux ; mais nous ne saurions nous associer à la douleur ou au scandale que donne à trop de gens le spectacle de quelques bizarreries. Notre douleur est plus vivement sollicitée par d’autres faits qui ne font pas spectacle. Que nous im- ■ portent les macérations, les extases, les danses, les convulsions de quelques sectes imperceptibles? 11 y a plus de vérité, plus de raison dans ces manifestations, que dans le calme fier et stupide d’un esprit ' .
376 l’ église n'a*t-elle pas besoin de l’état? fort; et rien, à nos yeux, n’est plus extravagant que l’indifférence, de même que rien, en morale, n’est pire que l’égoïsme.
L’objection que l’on tire de l’infériorité du clergé des communions dissidentes nous paraît bien faible. Cette infériorité, apparemment, n’est pas celle du zèle et de la piété ; et si l’on a en vue celle de la science, elle tient à des causes temporaires ou locales; car on ne sait pas pourquoi, en général, l’Église séparée de l’État aurait un clergé inférieur. C’est aux clercs réduits à leurs propres forces que l’Europe a dû la meilleure part de sa civilisation. Le clergé saura bien du moins s’approprier et appliquer à son usage, dès qu’il en sentira le besoin, les ressources dont il est libre de disposer, et qu’il créerait, si elles n’existaient pas. Après tout, la religion peut tout ce qu’elle veut, et aucun pouvoir, dans le monde, n’a fait d’aussi grandes choses qu’elle. On ne prétend pas, d’ailleurs, que nous organisions, jusque dans les moindres détails, le système de l’Église séparée. Sous le poids d’une condition pareille, commencerait-on jamais rien ? On a à nous prouver que ce que nous espérons est impossible, et non pas à nous demander de quelle manière et sous quelle forme il s’exécutera.
Dans le sol que nous lui préparons, l’arbre de la religion ne doit donc ni tomber ni s’abâtardir ; mais nous n’avons pas répondu à tout, car voici ce qu’on nous dit encore : « Que vos principes soient vrais, « que vous en obteniez, dans la séparation de l’Église « et de l’État, la complète réalisation, il importe peu.
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« Vous parlez de la nature des choses : nous parlea rons, nous, de la force des choses. Comptez quelle « relèvera ce que vous avez démoli. Une pente irré- « sistible ramènera l’Église au foyer de l’État. Les « progrès mêmes que vous lui faites espérer à la suite « de la séparation nous en sont un sûr garant. Lors- « que, au quatrième siècle, l’Église fut l’Empire, il « n’y eut plus de distinction entre l’Église et l’Em- « pire; l’Église absorba l’État, ou l’État absorba l’É- « glise, il n’importe : le corps des croyants avait « triomphé; il demeura comme enseveli dans son « triomphe. »
Je veux bien qu’on oublie, je veux bien oublier moi-même que l’Église a désormais, sur l’alliance et sur ses conséquences naturelles, une expérience qu’elle n’avait point alors. Comptons, si l’on veut, pour rien cette différence.
Je remarque d’abord que cette objection ne peut être proposée par les mêmes personnes qui ont présagé, comme inévitable suite de notre système, le fractionnement indéfini du christianisme. Un danger rassure contre un autre, et, entre deux objections contradictoires, on a beau faire, il faut choisir. Choisissons donc, et ne voyons que le second danger. L’esprit humain ne fait-il donc point d’acquisitions définitives, et taxerait-on de témérité celui qui déclarerait impossible le rétablissement de l’esclavage? Chacune des formes sociales, chacun des éléments de civilisation, qui sont devenus pour nous des axiomes, fut pour les générations antérieures un paradoxe et
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une chimère, et ce souvenir ne nous alarme point, nous n’en jugeons pas moins la féodalité, l’esclavage, la torture, irrévocablement abolis. Avons-nous tort ? Et si nous avons raison, si nous croyons avoir raison, pourquoi donc, au sujet de cette autre hérésie, nous livrer à d’autres pressentiments ? « On ne voit pas deux fois le rivage des morts : » une erreur ne meurt pas deux fois, ce qui est dire, en d’autres termes, qu’elle ne revit pas.
Il faut faire une distinction. Les erreurs du cœur sont immortelles. Tandis que cet homme guérit, cet autre est atteint. Si elles pouvaient trouver une barrière ou un tombeau dans les institutions ou dans les faits extérieurs, Dieu, dans la guerre qu’il leur a déclarée, s’y serait pris d’une autre sorte. Mais comme, dans cette sphère, la vérité est folie pour l’homme naturel, rien de ce qui est dans le point de vue de l’homme naturel n’eût pu accréditer ni garantir la vérité. La double merveille que nous voyons dans le monde, c’est que, bien qu’il n’y ait pas, sur les mômes sujets, deux vérités opposées, l’une pour le cœur et l’autre pour l’esprit, la même vérité que le cœur repousse, entre par la porte de l’esprit, la même vérité que l’esprit repousse entre par la porte du cœur. La nécessité aussi fait très souvent, quoique de mauvaise grâce, les affaires de la vérité. Mais quand aucune nécessité prochaine, sensible, n’intervient en faveur d’une vérité que le cœur ne goûte pas et que l’esprit ne conçoit pas, quelle chance reste-t-il à cette vérité ? Or il n’y a aucune nécessité extérieure, sen-
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sible, aucune nécessité tirée des choses mêmes, à croire à la divinité du Christ et au salut par grâce. Il faut, pour y croire, que le cœur et l’esprit aient été subjugués : jusque-là, l’absence de ces vérités ne creuse aucune lacune dans la vie individuelle et sociale, et le monde, qui en a le plus profond besoin, mais un besoin non senti, le monde va bien son train sans elles, son train de monde, j’entends. Rien n’empêche donc que, jusqu’à la fin des siècles, l’incrédulité et l’hérésie proprement dites n’aient des sectateurs en grand nombre. Mais il n’en est pas de même des hérésies indirectes, comme celle que j’attaque dans cet ouvrage. En dépit du cœur qui les aime, l’esprit les condamne ou la nécessité les proscrit. Elles ne sont pas hors de la portée et du jugement de l’homme naturel. Si l’homme spirituel est le seul qui les haïsse « d’une haine parfaite, » l’homme naturel est capable d’en reconnaître pleinement la fausseté et l’injustice ; et de même que des hommes qui ne sont point chrétiens peuvent détester l’esclavage, quoique le chrétien seul en ait approfondi toute l’horreur, de même la confusion du temporel et du spirituel, irréligieuse pour le chrétien, peut paraître injuste, absurde et funeste à l’homme du monde éclairé et moral. Et la nécessité, cette ultima ratio, non-seulement des rois, mais des peuples, ajoute au poids de la conviction son poids immense et accablant.
C’est là-dessus que je me fonde pour espérer que la séparation, une fois consommée, sera irrévocable. Que le principe, bon ou mauvais, dans lequel a pris
380 l’église n'a-t-elle pas besoin de l’état? naissance et grandi l’ancienne institution, ne périsse point, c’est une autre question; que, sous une forme moins régulière, moins avouée, il exerce encore de l’influence, je le crois, bien que la ruine de l’institution même accuse l'affaiblissement du principe. El j’avoue encore bien franchement que, si quelque chose me rassure, ce n’est pas l’esprit d’abnégation des sectes. L’amour de la domination, et surtout de la domination spirituelle, est naturel au cœur de l’homme ; il faut une religion exquise et une mesure peu commune de piété pour l’étouffer, et surtout pour en inspirer l’horreur; et combien d’hommes, sincères d’ailleurs, seront poursuivis par l’idée spécieuse que le temporel doit être subordonné au spirituel, nonseulement par chacun en soi, mais par chacun en autrui ! Il y a là un rnal originel que nous rencontrerons éternellement sur notre chemin. Peut-être que le vrai principe, le primum mobile de l’alliance contre laquelle nous protestons, fut presque toujours l’ambition cléricale, ou ce qu’un éminent écrivain anglais a combattu sous le nom de despotisme spirituel (1 ). Mais c’est précisément parce que cette racine est immortelle que notre unique ressource est de lui enlever le terrain où elle s’enfonce et s’étend, et hors duquel elle ne peut croître. Nous voulons que les prétentions
(O Dans un livre intitulé Spiritual Despotism et qui commence par ces mois • » The alliance between Church and State is loudly denouneed as the source and • means of spiritual despotism. But hislory shows lhat sacerdotal tyranny mai « reach bis heighlwhile the Church is struggling againsl a hostile civil power. » Celle observation est tout à notre avantage; car si la tyrannie ecclésiastique a pu s’eiercer jusqu’à un cerLiin point dans une église opprimée, que ne fera-t-clle pat dans une église protégée »
l’église n’a-t-ellb pas besoin de l’état? 381 des corps ecclésiastiques ne puissent trouver aucun appui dans les institutions ; nous voulons que la pensée ne puisse pas môme leur en venir; nous voulons qu’ils restent purs on dépit d’eux-mêmes, ou, du moins, qu’une des tentations les plus dangereuses leur soit épargnée. Que le despotisme spirituel se déploie dans la sphère que nous sommes bien obligé de lui laisser; mais qu’il n’empiète pas du moins sur celle que nous pouvons lui interdire.
Je ne suis pas, d’ailleurs, si disposé à prévoir la formation d’une majorité religieuse tellement prépondérante. On oublie trop que le christianisme porte en soi le remède du mal dont il peut être l’occasion. S’il a une telle vertu sociale que lui seul, entre toutes les religions, a fondé une Église, en môme temps et par cela même, il a fait une plus large part et rendu un hommage plus complet au principe de l’individualité humaine, qu’aucune religion et qu’aucune philosophie. Cet élément de l’individualité, glorifié à la fois et purifié par le christianisme, est employé par la Providence à deux fins opposées : il profite à la société en faisant d’elle un concours harmonieux de volontés libres, en donnant au lien social le caractère et l’énergie d’une étreinte vivaute; et, d’un autre côté, force centrifuge de la société comme il en est la force centripète, il empêche le centre de tout absorber, de même que le balancement de ces deux forces, dans le monde physique, élançant les astres dan» l’espace et les retenant dans des orbites déterminées, n’a pas permis que les astres qui gravitent autour
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d’un centre devinssent tous ensemble une épouvantable masse, un indigeste chaos. L’individualité, sans cesse excitée et réveillée par une religion vraie, empêchera partout cette conglutination brutale qui menace d’engloutir la liberté publique en menaçant d’engloutir le pouvoir; elle saura bien les diviser à mesure qu’elles se forment, et balancera les majorités religieuses (1) par des minorités assez fortes ou assez multipliées pour tenir tête aux masses les plus compactes. Mais certes, si l’on craint l’envahissement du pouvoir par une majorité religieuse , il serait étrange de chercher le remède du mal dans le mal lui-même, et de se jeter dans le gouffre de peur d’y tomber.
Je suppose que l’on insiste et que l’on dise : « Si « l’État n’est pas ramené par un détour au système « abandonné, tout au moins agira-t-il dans le sens « du plus grand nombre. » Nous répondons qu’il y a, entre ces deux alternatives, une différence considérable. Rendre une religion officielle, privilégier une croyance, ranger les citoyens en catégories d’après leurs opinions spéculatives, rétablir sur une base toute conventionnelle des inégalités politiques, quand la constitution, peut-être, les a toutes abolies, des inégalités contre lesquelles proteste la conscience et de ceux qui en souffrent et de ceux qui en profitent, et faire tout cela longtemps après que l’opinion publique et le droit public auraient proscrit de concert
(l) Il j en aura toujours, et d'assez prononcées. Ceci tient à plusieurs causes dont le lecteur se rendra compte sans notre secours.
l’église n’a-t-elle pas besoin de l’état? 383 la vieille confusion du temporel et du spirituel, c’est professer que la raison générale ne fait que des conquêtes précaires, que tous ses progrès sont révocables, et quelle est assujettie, pour parler l’énergique langage d’un saint, « à retourner à son vomissement.» Or il n’en est pas ainsi : cette raison sociale, si elle avance laborieusement, ne recule jamais. Dans ce domaine, du moins, nous ne croyons pas aux revenants, et nous sommes, en conséquence, bien persuadé qu’une fois abolis ces abus ne revivront pas. Après cela, ce n’est pas à nous à dire ce que la religion, devenue une opinion publique, et dominant, à ce titre, le pouvoir comme la société, peut communiquer de son caractère à la société agissant comme société, et au pouvoir se présentant comme pouvoir. J’ai posé la barrière à une limite précise ; mais aucune barrière, si haute qu’elle soit, aucune montagne n’empêchera les atmosphères de deux pays de communiquer et de se mêler : ceci est dans la nature des choses, et je ne m’oppose point à la nature des choses. Qu’ai-jo affaire de régler et de prévoir ces mutuelles influences? Je sais que rien ne sera mauvais de ce qui se fera dans un esprit de vérité, de justice et de liberté (1).
(i) Voir la note Vlll de V Appendice.