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réforme. Ces inconvénients sont imputables à l’erreur. Elle est responsable des obstacles qu’elle a créés. L'union de l’Église avec l’État est un fait si grave, si compliqué, un fait qui modifie tellement toutes les parties de l’existence sociale, et même les conditions de l’existence individuelle, que le mal qu’il a fait devient un obstacle à la correction du mal, tout de même que l’esclavage semble avoir rendu les esclaves incapables de devenir libres. L’homme serait bien à plaindre si le mal devenait une garantie pour le mal. La guérison d’un abus antique est toujours douloureuse; et, sous la condition de n’apporter aucun trouble dans la société, aucune réforme n’aurait jamais eu lieu.
Nous n’avons qu’une chose à faire, c’est d’adoucir la pente; et nous ne savons qu’une manière de l’adoucir, c’est de préparer les esprits.
Je dis que nous ne pouvons qu’adoucir la pente; car, d’une part, nos principes ne nous permettent pas de transiger, et, de l’autre, quand nous le voudrions, la vérité serait plus forte que nous. Nous l’avons déjà dit : la vérité et la nécessité ne font qu’un, et la logique de3 idées était d’avance dans les faits. Dieu ne nous a pas donné de plus beau spectacle que celui des momentsoù ces deux logiques se rejoignent. Rien n’est infatigable, opiniâtre, puissant comme un principe Il amène peu à peu toutes les pensées captives à son obéissance, et, avant même qu’il ait soumis les pensées, il a soumis les faits. Et comme tout se tient dans un système vrai, comme toute la vérité est dans chaque vérité particulière, un point gagné, tout est ga-
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gné. A ce compte, nous avons plaidé une cause déjà jugée. Dans les Églises d’État les plus attachées à leur principe, la séparation a déjà des pierres d’attente ; et qui les a posées ? les adversaires de la séparation. Ceux qui, dans le pays où nous écrivons, ont décrété à contre-coeur le mariage civil, ont signé, sans le savoir, les principes que nous défendons. Vers le temps des grandes rénovations, l’idée d’où elles doivent naître est dans l’air; on la respire avec cet air; elle germe sourdement dans les esprits qui lui sont le plus opposés; car, s’ils n’ont pas cette opinion même, Us en ont mille qui y aboutissent à leur insu. Il en est ainsi de la séparation du temporel et du spirituel ; son triomphe est assuré (1) ; et j’ai le droit de dire qu’il ne nous reste plus qu’à adoucir la pente ; mais le seul moyen de l’adoucir est de préparer les esprits.
Et, en effet, reste-t-il autre chose à faire, y a-t-il quelque chose de mieux à faire, quand un changement est inévitable, et quand tous les faits y conspirent ? quand tous les liens de l’ancienne institution se relâchent? quand les nouveaux rapports delà société la repoussent comme par instinct ? quand tous les progrès sont au prix de cette révolution ? quand l’ancienne union est un démenti à un avenir social universellement prévu, universellement invoqué ? Citez-moi une des idées de l’époque, une de ses in-
(t) « Le inonde moderne, dit M. Ilciio, n'a pas de trait plus caractéristique que « la séparation des deux puissances temporelle et spirituelle. » La séparation des deux puissances entraîne çdlc des deux éléments.
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stitutions, une de ses espérances, qui ne reconnaisse dans la confusion du spirituel et du temporel un obstacle, un embarras, ou tout au moins un horsd’œuvre? Avec quelle réalité est-elle d’accord? Si elle a des convenances avec le passé, avec quoi dans le présent se coordonne-t-elle? Eh bien, ceux qui voient dans la séparation des deux sphères une vérité tout ensemble et une nécessité, que feront-ils s’ils aiment la paix? Us mettront, autant qu’ils le pourront, la pensée publique d’accord avec les faits. Ils. seront agitateurs, mais agitateurs dans l’intérêt de la paix.
Ils ne peuvent pas même gagner de vitesse les faits. La nécessité sociale aura accompli sa tâche avant qu’ils aient accompli la leur. Les Américains avaient décrété le système que nous défendons, avant qu’il fut système dans leurs esprits : peut-être, à l’heure qu’il est, n’ont-ils pas encore la philosophie de leur institution; peuple empirique, ils ne croient guère qu’à l’expérience. Que se passera-t-il sur notre vieille terre d’Europe? On y répète, avec raison, qu’il ne faut cueillir que des fruits mûrs; mais la civilisation n’a presque jamais cueilli que des fruits verts; encore ne les cueille-t-elle pas : elle les ramasse au pied de l’arbre, d’où une violente secousse les a fait tomber. Nous voudrions hâter la maturité du fruit ; avons-nous tort? Est-il, je le demande, une autre voie , une seule , ouverte aux amis de la paix publique ?
En agissant ainsi, nous sommes moins responsable que personne, beaucoup moins surtout que nos ad-
SYSTÈMES DK THAMSITiOH
versaires, de tout ce que peut amener de déchirements une révolution qui sera probablement soudaine et prématurée. Mais nous devons le dire : sous cotte forme même, nous y avons apprivoisé notre esprit. Le temps n’est plus où nous eussions dit, avec Curiace :
Encor qu’à mon devoir je coure avec ardeur,
Mon cœur s’en épouvante, et j’en frémis d’horreur.
Nous n’avons pas peur d’un lendemain dont nous savons que l’aurore sera sévère, mais pure; le christianisme lui-même nous répond de ce lendemain si redouté. Ce n’est pas que l’anxiété de plusieurs à l’approche de cette future transformation de l’état social nous scandalise ou nous étonne. Toute crise est accompagnée de perturbation. Dans ces moments solennels, l’esprit humain branle comme un homme ivre. Mais, si l’on craint davantage, si l’on voit, à la suite de cette révolution, la société se plonger à jamais dans l’oubli de Dieu, si même on s’attend à voir réduit à un mince filet cette eau spirituelle destinée à faire de notre terre un jardin de Dieu, nous ne dirons pas qu’on ne connaît rien, qu’on ne se souvient de rien, qu’on ne croit à rien, mais nous déclarerons hautement que, pour ce qui nous concerne, nous cesserions de croire au christianisme, du moment que nous ne le croirions pas fort au-dessus de cette épreuve. C’est tout au plus, et par complaisance plutôt que par conviction, que nous admettons que le navire, quand il sera lancé à la mer, tremblera un
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instant sur sa carène, et tracera en frémissant son premier sillage ; mais nous aurions renoncé au peu de foi que nous avons si nous pouvions craindre quelque chose de plus, si nous pouvions ne pas beaucoup espérer. Disons-le bien : s’il était vrai que la religion ne dût pas survivre à ses rapports artificiels et forcés avec l’État, s’il était vrai seulement que sa condition dût empirer par le fait de cette séparation, autant vaudrait, dès cette heure, l’abandonner, et chercher dans quelque vieille erreur ou dans quelque jeune système la consolation de cette misère intime et profonde que, jusqu’à ce jour, à l’aide d’une sage politique, elle avait si doucement, si complaisamment bercée !
Dans la crainte chimérique d’un mal infini ou dans la prévision plus spécieuse d’une perturbation temporaire, on marchande avec une nécessité qui ne surfait jamais; on rêve des accommodements impossibles; on cherche à diminuer le système ; on essaye de concilier les intérêts en conflit, la liberté de l’État, la liberté de l’Église. On veut que l’Église, enchâssée , incorporée dans l’Étal, ait néanmoins sa vie propre , son mouvement spontané, son gouvernement à elle. Prétention légitime (1), et qui n’en est pas moins
(I) Tellement légitime, tellement dans la nature des choses, que nous ne concevons pas que, après l’avoir repoussée, on puisse encore prononcer sérieusement te nom d’Église. Nous pensons, avec l’auteur du Despotisme Spirituel, que le nom A’ Église n’est qu’un vain mot partout où les troupeaux ne concourent pas arec les pasteurs à la gestion des intérêts spirituels de la communauté. Ici nous n’avons pas pour adversaires les hommes d’État seulement, mais les hommes d’Église; et nous ne parlons pas de ceux qui, sans avoir été délégués par le peuple, se trouvent ses représentants, en vertu d’un des dogmes les plus capitaux de U
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énorme. Il semble, je l’avoue, que demander la liberté, la vie, ce ne soit demander que le strict nécessaire et la stricte justice. Oui, hors de l'association avec l’État, il n’y a là en effet que le nécessaire et la justice; mais, dans le système de l’association, la demande est exorbitante. Rien de plus naturel, de la part de l’Église, que d’aspirer à la vie; mais cette vie qui, dans le système de la séparation, n’a rien d’alarmant pour l’État, lui devient redoutable lorsqu’elle se déploie dans son sein, parce que, compliquée d’éléments étrangers, elle n’est plus la même, elle n’est plus pure; parce que l’amour de la domination si ordinaire et si dangereux dans les hommes d’Église, peut faire arriver en rampant jusqu’au faîte
foi qu'ils enscigneul : ! arbre de la liberté n'élail pour ainsi dire pas sorti de terre qu'ils y ont inséré la greffe de l'esclavage. Nous avons surtout en vue le clergé des églises réformées ou des églises de la liberté. Ce clergé résiste, avec une inconséquence déplorable, à la conclusion la plus immédiate du principe en vertu duquel il existe lui-méme, savoir la délégation des pasteurs par les troupeaux. Et remarquer que l'énormité dont nous nous plaignons ( l'absorption de l'Église dans le clergé) est constitutionnelle et dogmatique dans le système de Rome ; mais étant hérétique et inconstitutionnelle dans l'établissement protestant, c’est une double énormité. « Attaquer donc, nous dira-t-on, le despotisme clérical, et non l institu- « lion des Églises d'Ètat, et confesser que jusqu'ici vous aver fait fausse roule. » Non, nous n'avons pas fait fausse route, et, faibles ou forts, nos coups ont été bien adressés. Dans l'Ègiiso du libre examen et de l’individualité, la substitution du clergé à l'Église serait impossible sans l'intervention de l'État. De fait, elle n’a lieu que là où l’État intervient. C’est l’union avec l'État qui la confirme, la rend irrévocable, ou qui réduit à si peu que rien la part des fidèles dans le gouvernement de l'Église. Le despotisme spirituel, tel que l'a défini et décrit M. Taylor, est un stqet à part, un sujet vaste, qui a son à-propos et son utilité pratique dans tes Églises indépendantes comme dans les Églises d'Élat. C’est une plante plus vivace que celle que nous essayons d’extirper ; mais nous croirons avoir gagné beaucoup quand l'Étal aura cessé de l’arroser et de la cultiver. On ne saurait trop le redire : tout corps ecclésiastique, et même le plus pieux, deviendra persécuteur quand il aura |iour lui le pouvoir. Le christianisme n’est pur, autant qu’il peut l’èlrc, que quand il est séparé du monde.
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du pouvoir une ambitieuse humilité; parce que constituer cette vie de l’Église, ce serait, de la part du gouvernement civil, se préparer un redoutable rival. Cet instinct juste, qui ne manque jamais de s’exagérer, entretient le gouvernement dans une défiance habituelle , et nous explique, sans les justifier, mille tracasseries, mille entraves dont il embarrasse l’activité de la religion et de ses ministres, mille précautions injurieuses, mille prétentions vexatoires qu’il oppose aux plus légitimes développements, l’effort constant des deux sphères l’une sur l’autre, un état habituel de malaise et de tension, entrecoupé de déplorables scandales, et enfin, sous le nom dérisoire d’association, une guerre sourde et perpétuelle où s’usent les forces des deux parties , et où leur dignité périt.
Tant de collisions irritantes, tant d’expériences douloureuses ont amené certains pays à formuler à peu près comme suit la prétendue alliance des deux sociétés : De la part de l’État, déclaration d’incompétence en matière de doctrine; de la part de l’Église, point de gouvernement propre et de vie ecclésiastique; et, à ces conditions, entretien du culte par l’État. Le salaire est, en apparence, le seul lien qui subsiste.
Mais cette circonstance n’est pas insignifiante. Le salaire fournit à ceux qui le reçoivent un prétexte et un moyen de s’opposer aux efforts de tout zèle non salarié ; il leur confère, sans qu’ils y aient pris aucune peine, un avantage que les autres doivent conquérir;
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il leur donne une avance plus ou moins considérable sur tous ceux qui sont obligés de commencer avec rien; et, quoique cette avance soit loin de tourner, en définitive, au profit de ceux qui en jouissent, elle n’en est pas moins injuste : le monopole a beau nuire surtout à ceux qui l’exercent, il n’en est pas moins odieux. Voilà pour ceux qui reçoivent le salaire. Quant à ceux qui le donnent, il leur fournit un droit de s’ingérer dans les affaires de l’ordre spirituel (I). Comment persuader à l’Étal qu’il n’a pas à surveiller un service qu’il paye? Cela serait sans exemple et sans analogue. Il est impossible que l’État, s’il entretient l’institution religieuse, ne lui demande autre chose que ce qu’il demande à toute association d’intérêt privé, savoir : de renfermer son activité dans la limite des lois du pays. Il le dirait qu’il ne faudrait pas l’en croire; il le voudrait qu’il ne faudrait pas y compter. Quiconque paye est maître; quiconque accepte un payement accepte une servitude (2).
Si, parmi ces Églises, il en est une qui embrasse la plus grande partie de la nation, l’État, dans ses rapports avec elle, sera perpétuellement entre les caresses et les menaces, à cause des services qu’elle
i ) Depuis que nous avons écril ces lignes, les agitations de l'Église d’Ècossc sont venues leur préparer un commentaire. Une lutte s'est élevée entre la partie payante et la partie prenante, la première prétendant quelque chose en retour de ses subventions, la seconde ne voulant rien donner; en quoi certes elle n’a pas tort; son tort est de recevoir. — Voir la Note XII de Y Appendice.
(») L'État, il est vrai, paye avec le bien de l'Église, dont il s’est attribué l’administration ; mais qu’est-cc que cela fait ? Ce qu'il garde est bien gardé, et c’est un tuteur à qui l'on ne fait pas rendre ses comptes. Il n’est pas moips fort que s'H donnait du sien.
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peut lui reudre et du mal qu’elle peut lui faire; et on le verra , tantôt pénétrant dans ce domaine étranger, faisant invasion dans le sanctuaire, demandant avec empire des services à cette Église qui ne doit rendre que des arrêts; tantôt, dans le même principe, flattant l’intolérance et les passions de cette Église, et vexant, afin de lui complaire, les cultes qui font minorité. Car cette Église, à son tour, lui demande des services ; et le plus utile, comme le plus à la portée du pouvoir, c’est la persécution, au moins indirecte, des cultes odieux à cette Église, qui croit être l’Église de l’État, parce qu’elle est celle de la majorité.
Une sage politique semble conseiller au gouvernement de demeurer strictement neutre, de ne demander ni rendre des services. Mais la seule garantie de la neutralité c’est une position neutre; et il n’est de sûre barrière contre les abus que l’impossibilité légale et matérielle. Tant qu’elle n’existera pas, le gouvernement, en dépit de toutes les expériences, agira comme il agit. 11 n’aura pas même le choix de s’abstenir. Le spirituel et le temporel entremêlés amèneront des conflits dans lesquels il faudra qu’il intervienne; et il est des rapports si faux qu’en s’y plaçant ou en y restant on ne peut faire que des fautes. Tant que l’État pourra quelque chose en religion, on lui demandera, pour un culte contre un autre, des mesures ou des démonstrations; on lui promettra à cette condition un appui, un concours qu’il ne croira pas pouvoir refuser; ces dangereuses
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sollicitations, ces tentations funestes ne cesseront que lorsque la matière leur manquera. Alors seulement il n’y aura dans l’État qu’un peuple, malgré la diversité des cultes; alors une cause incessante de défiances et de tiraillements dans le corps politique sera pour jamais abolie; alors l’unité nationale sera une vérité.
En continuant à nous placer dans le système mitigé que nous examinons, comparons les deux positions du gouvernement politique, selon qu’il a affaire au catholicisme ou au culte protestant. Il y a quelque chose qui semble entourer le catholicisme d’un mur de diamant : c’est sa doctrine môme. A moins d’attaquer le catholicisme dans le principe de son existence, l’État ne peut s’imfcaiscer dans sa doctrine. Et, d’une autre part, la forme du catholicisme étant fort arrêtée, tel on l’accepte, tel on le garde, et l’on sait d’avance sur quel terrain et dans quelles conditions on le rencontrera. Ces deux faits, l’inviolabilité du dogme et la fixité de la forme, paraissent condamner le pouvoir, dans ses moments les plus vifs de jalousie, à s’aller briser contre un obstacle immortel. Aussi cette jalousie ne se salisfera-t-elle qu’à moitié, et par des moyens indirects. Elle cherchera tout près, mais en dehors de l’inviolable enceinte, quelques positions d’où elle puisse inquiéter assidûment l’Église, la tenir en échec, et en obtenir quelques marques de condescendance. Ce n’est pas un siège, encore moins un assaut : c’est un blocus. Le pouvoir réclamera, à différents titres, sous différents noms (qui sait? peut-
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être sous le nom de libertés de l’Eglise !) des attributions extérieures, non pas super sacra, mais circa sacra. Il créera, aux acclamations d’une grande partie de l’Église, le contre-sens d’une Église catholique nationale. Il opposera cette prétendue Église catholique à l’Église catholique des papes et des conciles. Il parviendra à les mettre aux prises ; et, en défendant les libertés de la première, il lui ôtera doucement sa liberté. Maître des diocèses en tant que territoire, il aura (tout incompétent qu’il a dû se déclarer) une part dans l’institution des premiers pasteurs; il n’enlèvera pas, mais il administrera leur temporel jusqu’au moment où il pourra faire davantage et mêler les biens de l’Église avec ceux de l’État. Les moyens journaliers d’inquiéter l’Église ne pourront manquer dans un ordre de choses où l’Église étant, jusqu’à un certain point, un établissement de l’État, peut être considérée comme le patrimoine ou comme le foyer de tous les citoyens en tant que citoyens, et, à pins forte raison, de ceux qui sont nés dans son sein. L’Église cependant ne peut les regarder tous comme siens; elle rend hommage au principe de l’individualité en attachant le bénéfice de son adoption à des actes volontaires et fort précis; et, sous ce rapport, elle se montre à la fois et plus large et plus étroite que le protestantisme, qui ne fait bon marché des démonstrations extérieures que parce qu’il veut des gages plus solides et plus certains. 11 y a pour l’Église catholique une ligne de démarcation visible entre celui qu’elle accepte et celui qu’elle repousse; les sacre-
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raents accordés ou refusés classent un homme dans le monde invisible; et, comme la délivrance de ce passeport final est devenue chose facile, formalité courante, affaire de bienséance, il en résulte que l’absence de ces signes de réconciliation, soit qu’elle ait heu du fait de l’Église ou du fait de l’individu, fait toujours une sorte d’éclat. Supposez maintenant l’Eglise sans rapports avec l’État : c’est, entre l’individu et 1 Église, un débat qui n’a d’autre arbitre que la raison et la conscience publiques. L’État n’ayant uul moyen, nulle tentation d’intervenir, la cause est déférée à ses juges naturels, et rien n’empêche qu’on ne revienne au vrai, d’abord dans les jugements, puis, peu à peu, dans la pratique. Mais, dans l’autre système, l’État s’empare du rôle de la conscience et de la raison publiques. Alors naissent les plus étranges et les plus ridicules conflits. Alors ont lieu, sous le nom d 'appels comme d’abus, ces interventions profanes du pouvoir dans des questions toutes spirituelles. Alors, évidemment, le sanctuaire est violé, et la religion faussée comme la politique. Alors le catholicisme est entamé, puisqua aucun titre il n’admet 1 élément laïque dans son gouvernement intérieur. Les rapports étaient faux lorsque l’Église' dominait 1 État; mais lorsque, d’une main téméraire et timide, l’État essaye de remuer et de régler les ressorts intérieurs de 1 Église, la fausseté des rapports est tout à la fois scandaleuse et ridicule. Ce n’est pas de la belle et bonne tyrannie, c’est de la tracasserie; tracasserie en pure perte, et toujours à recommencer.
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Sous le gouvernement d’un pays protestant (toujours dans le système que nous avons supposé), l’Église catholique aura, dans un sens, bien moins à craindre. Le gouvernement ne songera pas à se mêler de ses affaires intérieures. Si elle est peu nombreuse, elle jouira d’une parfaite indépendance, et pourra, sous ce rapport, être un objet d’envie pour l’Église protestante. Qui sait si elle ne se verra pas, dans certains pays, l’objet des attentions les plus délicates? Si elle forme une minorité nombreuse, la situation change. Il est impossible qu’un gouvernement composé d’hommes protestants, et un gouvernement qui paye, ne cherche et ne trouve pas dans cette Église un point vulnérable. Il n’y a que le système de la séparation absolue qui puisse lui épargner de graves périls et à l’État d’interminables conflits.
Un protestant pourra nous dire : « Laissez subsister « ce lien. Il crée pour le catholicisme une dépen- « dance dont la vérité religieuse, c’est-à-dire notre « croyance, n’aura qu’à se féliciter. L’ambition de « cette Babylone y trouvera des limites. » — Je réponds à cet homme : Vous n’auriez pas toujours parlé ainsi; l’alliance de l’État avec le catholicisme reculait jadis les limites de Babylone , au lieu de les resserrer; et qui sait ce que nous pouvons voir encore? Si, d’ailleurs, vous n’avez d’espérance contre l’invasion du catholicisme que dans la tutelle exercée sur lui par l’État; si, en dehors de cette condition, la force d’expansion du catholicisme est irrésistible; si , seul à seul avec la vérité, il a toutes les chances
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pour lui, je n’ai qu’un mot à vous dire ; Hâtez-vous de vous faire catholique : le catholicisme est la vérité, Quant à une Église protestante dans un État qui l’entretient sans l’avoir adoptée, tout de même que dans un État qui se rattache officiellement à ses doctrines, sa condition, dangereuse tant qu’elle domine, est humiliante et dure dès qu’elle ne domine pas. L’État, je le veux, ne se mêle point de ses doctrines, ni de son gouvernement intérieur. Mais il ne peut pas lui permettre non plus de se gouverner ellemême. Car une Église protestante, pourvue d’un gouvernement propre et d’une action spontanée , est une chose, nous l’avons vu, que l’État ne peut tolérer. Il en accordera peut-être la forme et l’ombre. Il lui conviendra mieux de fausser le principe que de le nier. Il donnera peut-être à l’Église un gouvernement afin qu’elle ne se gouverne pas. Il fera une loi organique de l’an X-, et, après avoir ainsi organisé l’Église, c’est-à-dire après l’avoir crucifiée avec des clous d’or, il pourra bannir ce sujet de sa pensée. Mais le principe protestant est aussi bien nié par ce système que l’était tout à l’heure le principe catholique par l’intrusion de l’État dans les questions spirituelles. Car si, dans le catholicisme, c’est le clergé qui est l’Église, dans le protestantisme, c’est tout le monde, non pas tout le peuple politique, mais tout le peuple de l’Église. Le peuple est à la base et au point de départ de tous les pouvoirs qui s’exercent dans l’Église , et l’Église n’existe réellement que lorsqu’elle se gouverne elle-même. Des hommes d’une piété intérieure
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ont pu, dans leur amour de la paix et du silence, méconnaître ou nier ce principe; mais il est plus fort que leur prévention, et le moment vient tôt ou tard où l’on en a besoin, et où, bon gré mal gré, on l’ap* plique. On peut différer d’opinion sur l’importance et l’utilité religieuse de cette vie extérieure de l’Église; on peut exagérer ou modérer dans son enceinte le mouvement et le bruit ; mais se décider pour ou contre l’idée d’un gouvernement ecclésiastique, c’est se décider pour ou contre l’idée d’exister comme Église , puisque l’existence de l’Église ne peut se constater que par son gouvernement. Il n’est point de société, si petite qu’elle soit, qui n’ait son gouvernement, puisqu’elle a ses conventions et ses règles. Le protestant ne peut se sauver de cette nécessité qu’en se réfugiant dans le principe d’autorité, c’est-à-dire en devenant catholique. Dès qu’il ne veut pas se gouverner lui-méme, il faut qu’il accepte le joug d’une autorité spirituelle ou celle du pouvoir civil. Mais, à 'moins de renier complètement son origine et son nom, il ne peut vouloir de l’une ni de l’autre. Il est forcé d’être libre ; la liberté est sa loi ; la liberté est sa foi ; et, dès que la soumission à une autorité placée hors de lui n’est pas une partie de sa religion, c’est le con- . traire, c’est l’ indépendance, qui est une partie de sa religion. Il ne peut pas plus s’en dessaisir que de sa religion elle-même; et si, durant un temps, ce besoin, n’étant pas éveillé par les circonstances, paraît ne pas exister, il est impossible que, tôt ou tard, quelque conflit survenant ne rende pas à l’Église, avec le senti-
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ment de son besoin, celui de son droit et celui de son devoir. Une fois enfin, l’esclave arrive au bout de sa chaîne, et s’aperçoit alors qu’il est enchaîné. Que demandera-t-il? Qu’on allonge sa chaîne, afin qu’il ait encore quelque temps l’illusion d’être libre ? Non ; cette illusion ne peut pas mourir deux fois. Demander un peu plus d’espace, c’est demander tout l’espace; réclamer plus de liberté, c’est réclamer toute la liberté.
On ne peut pas faire cette réclamation sans poser un principe absolu, celui môme que nous avons posé, celui en vertu duquel l’Église, comme toute autre association d’un intérêt privé, demande à veiller ellemême à ses intérêts, qu’elle connaît seule, à se régir selon ses besoins et selon sa conscience, en un mot, à déployer toute la mesure d’indépendance que déploie au sein de l’État toute association fondée sur quelque intérêt distinct de celui de l’État. C’est ce principe absolu que l’Église est obligée de poser, et dont elle ne peut rien rabattre. Il s’agit, pour elle, de former une république dans la république ; expression qui n’a rien de paradoxal ni de contradictoire, quand les deux républiques ne sont point du même genre, quand, tout à fait distinctes dans leur objet, elles n’ont de commun entre elles que le lieu. Mais cette indépendance, l’Église a-t-elle sujet de l’espérer, a-t-elle même véritablement le droit de la demander, quand elle consent, sous le rapport matériel, à devoir son existence à l’État, et, pour comble d’imprudence, quand elle sa- | tisfait, aux dépens de tous, un besoin qui n’est pas le besoin de tous ?
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Qu’on dise, et qu’on prouve même, que l’État ne doit point lui refuser cette indépendance, j’avoue qu’au point de vue religieux cela est parfaitement vrai ; mais faudra-t-il prouver encore que le point de vue religieux n’est pas, ne peut, pas être celui de l’État? Il paye; il attend des services. Quels services lui rendrez-vous? Ceux qui lui conviennent, ou ceux qui ne lui conviennent pas? Des services à votre choix, ou des services à son choix? Vous paye-t-il pour être Église, purement et simplement, ou pour être Église comme il l’entend? Vous paye-t-il même pour être Église? C’est, au contraire, pour que vous ne le soyez point; car une Église, quand c’est l’État qui l’entretient, et que, par-dessus le marché, elle est libre, est bien, pour le coup, un État dans l’État; du moins cela y ressemble assez pour justifier bien des craintes et pour expliquer bien des refus. Ne vous y trompez donc pas : ce qu’on vous paye, ce qu’on pense avoir acheté, c’est précisément ce que vous revendiquez ; ce que vous avez vendu sans le savoir, c’est votre liberté , c’est vous-même ; et le seul moyen de rentrer en possession du bien que vous avez perdu, c’est d’en rembourser le prix au détenteur.
Les termes du contrat qui lie l’Église à l’État, dans le système que nous examinons, sont une pure déception. Vous ne vous gouvernerez pas, dit l’État à l’Église; mais moi, de mon côté, je m’interdis de vous gouverner. Quelle chimère! Ne faut-il pas qu’une société soit gouvernée? et si ce n’est point par ellemême, par qui sera-ce donc, sinon par l'établissement
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plus fort dont elle a accepté les secours, et plus fort précisément parce qu’elle en a accepté les secours? Je dis donc que l’Église sera gouvernée par l’État. Et quand ce gouvernement serait tout négatif, tout répressif, ce n’en serait pas moins un gouvernement. Empêcher d’agir une société dont la vie est dans l’action, n’est-ce pas l’opprimer tout aussi bien et mieux peut-être que si on lui imprimait un mouvement à contre-sens de son but ? Ne peut-on déposer dans l’organisation qu’on lui aura donnée quelque principe par lequel elle sera perpétuellement viciée? Ne peuton même pas lui donner une apparence de vie propre qui serait la mort, et, par exemple, en refusant tout pouvoir et toute compétence aux éléments vraiment ecclésiastiques, assurer leur influence légale à des éléments d’une tout autre nature ? appliquer le principe du cens électoral au choix des représentants de l’Église, et faire siéger dans ses conseils, non la foi , ou l’âge, ou la piété, ou la science chrétienne, mais exclusivement la fortune? En faut-il davantage pour altérer, pour tuer le principe vital de l’Église, tout en se donnant l’air de lui laisser sa part dans la gestion de ses intérêts? La propriété exclusivement investie du pouvoir dans l’Église, c’est le sceau du matérialisme apposé à un établissement tout spirituel (1)
Il va bien sans dire encore que le régime d’une Église subventionnée influe d’une manière décisive
(0 On ne parle ici que du principe; ou sait bien que, parmi ces gérants officiels des intérêts de l’Église, il peut sc trouver des hommes pieux et des chrétiens éclairés.
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sur la composition même de l’Église. Une Église est une société de croyants; on ne peut pas sortir de là sans entrer dans le contradictoire. Une Église n’a la conscience de sa nature et de sa réalité qu’autant qu’elle se sait composée de croyants. Elle ne peut pas absolument empêcher les hypocrites, les faux frères et les croyants imaginaires de se glisser dans son sein. Elle ne peut obtenir ni même demander des garanties irrécusables de la bonne foi ou de la solidité de ceux qui se joignent à elle. Mais ce qu’elle peut et ce qu’elle doit s’interdire, c’est tout système, c’est toute alliance qui ne lui permet pas de s’assurer, dans la mesure du possible, que les éléments dont elle est composée sont bien les éléments d’une Église, et qu’elle est, pour tout dire en un mot, Église, et non peuple (1). Mais dans la dépendance où la mettent les bienfaits de l’État, c’est-à-dire du peuple, comment exercerait-elle ce contrôle ? comment le peuple ne se.rait-il pas l’Église? Quand une fois le principe du protestantisme a été faussé au point de voir dans les représentants des intérêts sociaux, communs à tous, les représentants des intérêts spirituels communs à quelques-uns seulement, aucune conséquence ne doit étonner. Ce qui doit étonner dans un pareil ordre de choses, ce n’est pas la mort, c’est la vie.
La seule ressource, dès lors, de ceux qui veulent vivre, c’est d’aller vivre ailleurs, sous des lois qu’ils
(0 Ceci ne va point contre le principe des Églises de multitude. Ce n'est pas le restreindre que d’exiger de ceux qui voudront, dans cette communauté, exercer les droits de membres actifs, une déclaration publique d'adhésion aux principes religieux sur lesquels cette Église est fondée. — Voir la Note Xlll de l 'Appendice.