SYSTÈMES DE TRANSITION ET DR TRANSACTION
auront consenties ; car l’établissement politico-religieux ne sera jamais quitté, avant sa dissolution, par cette classe d’hommes si nombreuse qui n’acceptent la religion qu’à titre de juste-milieu entre la religion môme et l’impiété, ou qui n’ont pas vu de meilleur préservatif contre la religion qu’une religion. A ceux-là l’Église qu’ils habitent suffit ; c’est môme la seule qui leur convienne ; iÎ3 n’ont ni les besoins ni le zèle qui font créer, sans l’appui politique, un établissement spirituel ; quand donc le moment viendra où il faudra que les uns ou les autres sortent, ce n’est pas eux qui sortiront, on peut bien le croire, mais ce seront eux qui forceront à sortir tous ceux qui, portant en eux-mêmes le principe de la vie, réclament la forme de la vie, à savoir la liberté ; l’établissement jettera donc ainsi hors de son sein, périodiquement., non son rebut, mais sa fleur, jusqu’à ce qu’enfin l’Église se trouve réduite à un résidu grossier, que l’on continuera d’appeler l’Église. Il est vrai qu’en tout système protestant ces morcellements peuvent se prévoir, et sont destinés à renouveler la vie ; c’est là qu’est le principe réformateur, détruisant, à mesure qu’elle se forme, toute unité mensongère; mais la dissidence, qui, dans l’état de choses normal, est un fait simple, se complique, dans celui-ci, d’un élément étranger. Se séparer do l’Église, c’est, en apparence, se séparer de l’État, qui entretient l’Église, et avec qui l’Église est identifiée ; c’est sortir à moitié de la société générale; c’est appartenir moins étroitement, ou par un côté de moins, à la communauté civile. C’est revôtir,
CONCLUSION
d’abord aux yeux du grand nombre, puis peut-être en réalité, un caractère d’opposition (1), et arborer, à côté de son drapeau religieux, une bannière politique. Presque partout la séparation ecclésiastique jette ceux qu’on y a contraints dans un parti, qui sait? dans une faction peut-être.
Ainsi donc rien, ni transaction, ni concession, ne saurait donner au mensonge le caractère et les effets de la vérité. Dans les formes les plus ménagées de ces rapports adultères, l’adultère est flagrant. Un principe absolu ne peut être ni satisfait ni violé à moitié ; on ne saurait accueillir le mal et en exclure les effets Tout au plus pourrait-on colorer ce fruit empoisonné; on n’en saurait corriger d’aucune manière les sucs pernicieux et amers.
Nous n’avons pas pu nous proposer de considérer sous toutes ses faces la question des rapports de l’Église et de l’État. Notre sujet nous invitait à la traiter sous un point de vue auquel nous avons tout subordonné. C’est comme favorable et nécessaire à la manifestation des convictions religieuses, que nous avons réclamé l’indépendance mutuelle des deux institutions. Si l’on nous demandait compte maintenant de ce qu’on pourrait appeler le moyen même du moyen ; si l’on voulait savoir de quelle manière, à notre avis, peut se consommer la résiliation d’un bail si onéreux aux deux parties, nous avouerions franchement notre ignorance et notre impuissance. La liberté, en tout
(l) « Nous finissons presque toujours, dit M"' de Staël, par avoir les opinions u dont on nous accuse. »
13% CONCLUSION
genre, peut bien s’établir graduellement; la pratique, l’histoire si l’on veut, la Providence pour dire mieux encore, en sait là-dessus beaucoup plus que la théorie, et se montre bien plus habile ; mais on ne saurait d’avance, un principe étant reconnu, lui mesurer sa marche et lui compter ses pas, dire tout entier le droit et le besoin, et ne concéder sur l’heure qu’une partie proportionnelle du besoin et du droit. Un droit connu est un droit conquis. On peut ne dire que la moitié de jgt vérité ; mais cette moitié, lorsqu’elle a été dite, ne se soumet pas à n’être réalisée qu’à moitié. On ne lui dit pas : Attendez ; on ne lui propose pas de se laisser payer en plusieurs termes; elle n’accepte point d’à-compte; elle ne fait point de crédit. Du moins, si elle attend, il n’appartient à personne de lui dire ni combien de temps, ni comment elle doit attendre. Aussitôt qu’on en serait venu au point de pouvoir régler les haltes et les journées, on serait en état de ne les point régler, ou plutôt on serait obligé de tout consommer en un jour.
Le moyen donc, si l’on persiste à le demander, c’est de faire, mais mieux que nous, ce que nous venons d’essayer, c’est de faire concourir toutes les ressources du raisonnement , tous les souvenirs de l’histoire, toutes les vérités de la conscience, tous les motifs de la religion, à établir la vérité que nous avons cherché à démontrer. Dans le fond, c’est aider aux faits, qui ont aussi leur logique et leur vertu démonstrative. Ils aident tour à tour et sont aidés. Ni les faits tout seuls, il faut le dire à notre honneur, ni
CONCLUSION
les principes tout seuls, il faut l’avouer à notre honte, ne suffisent dans le monde à l’établissement de la vérité : les uns les autres s’entr’ aidant, elle y prend pied et racine. Mais qu’on ne croie pas que la nécessité ou plutôt qu’une seule nécessité fasse tout. S’il n’y en avait pas une autre, si le sentiment du droit, si le besoin de la vérité n’existait pas dans les esprits, si le triomphe des principes n’était pas aimé, désiré pour lui-même, si le vœu des consciences ne se prononçait pas avec force, et n’allait pas retentir dans la conscience publique, la société, ne rencontrant en son chemin que des convictions muettes, les foulerait aux pieds sans scrupule, et même sans les voir; les conflits, par là même, étant moins sentis, moins profonds, il y aurait cette espèce de paix qui résulte de l’indifférence et de la tiédeur générales; la société n’aurait que faire de créer des institutions qui ne sont pas demandées et de promulguer des droits qui ne sont pas revendiqués; mais de quelle vie vivrait-elle alors? et quels troubles, nés de l’engourdissement général des consciences, ne remplaceraient pas dans son sein ces troubles salutaires qui naissent de la résistance généreuse de l’esprit à la matière, et de la vie à la mort!
Il ne faut donc tout laisser faire à la nécessité, tout attendre des faits, tout espérer des indifférents et des ennemis. Il faut tout faire, au contraire, pour gagner de vitesse la nécessité extérieure, et assurer la gloire du triomphe à la nécessité morale, c’est-à-dire à la pensée. Il faut éveiller la conscience publique. Il faut
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s’adresser aux plus hauts intérêts de la société. Il faut l’adjurer d’ôtcr du milieu d’elle le mensonge. Il faut protester contre une institution qui consacre le mensonge. Il faut demander l'abolition solennelle d’une fiction qui endort ou qui fausse les consciences, et qui ronge sourdement le principe même de la moralité publique. Car aussi longtemps que cette fiction sera autorisée par les institutions, on pourra dire que la société nie la vérité, nie la religion, nie Dieu luimême; et de quel droit, avec quelle autorité réclamerait-elle de la part de ses membres la vérité et la droiture dont elle a besoin, après leur avoir ellemême enseigné le mensonge et la duplicité (I)?
C’est cette réclamation que nous avons élevée aujourd’hui ; et sans doute elle appartenait au sujet que nous avions entrepris de traiter. Mais, à présent, nous tenons à dire à ceux que l’étendue de nos développements aurait pu induire en erreur sur notre véritable pensée, que nous n’attendons pas tout du moyen dont nous recommandons l’emploi. La séparation absolue du spirituel et du temporel , de l’Église et de l’État, enlève des obstacles, ôte un piège funeste, mais ne change pas le cœur de l’homme. Tout homme qui aime ses chaînes les gardera. Tout homme restera esclave qui voudra l’être. La liberté ne s’impose pas. A la contrainte légale, directe ou indirecte, succède pour les âmes serviles le terrorisme de l’opinion. Nous n’avons voulu qu’une chose : supplier qu’on n’ajoute pas à tant de causes naturelles de déception
(i) Voir la Note XIV de Y Appendice.
CONCLUSION
et d’asservissement une institution qui les consacre, et qui, gratuitement, sans nécessité, sans excuse, connive bassement avec notre misérable besoin d’esclavage; supplier la société de laisser aux âmes la disposition d’elles-mêmes et la responsabilité de leurs destinées; supplier les âmes elles-mêmes d’écarter au moins une cause, et la plus palpable, d’illusion et de sommeil. Mais nous n’avons pas dit que, libres extérieurement, toutes seront libres au dedans, et s’interdiront de chercher un maître. Dieu seul affranchit les âmes; et, pour qu’ elles aient le courage de produire au plein jour leurs convictions, il faut d’abord qu’elles aient des convictions, tout au moins celle du devoir même de se manifester avec franchise. Or la conviction, et avec elle la force de la conscience, et le besoin de rendre témoignage, tout cela n’est pas l’infaillible résultat d’une loi qui déclarerait la religion indépendante de l’État.
Au terme de notre course, nous revenons à notre point de départ. Le moyen d’assurer la franche manifestation des convictions religieuses, c’est d’avoir des convictions religieuses. La franchise ne manque, en général, qu’où la conviction manque. Étrange cercle! et sans doute, si nous devions nous en tenir à des termes absolus, nous aurions annulé d’un coup tout le travail qui précède, puisque tout se réduirait à cette double alternative, qui ne demande aucun développement : ou la conviction existe, et la manifestation ne se fera point attendre ; ou la conviction n’existe pas, et il est contradictoire d’en réclamer la
438 conclusion.
manifestation. Mais l’état réel des choses étend un grand intervalle entre ces deux propositions. Il y a des convictions, mais des convictions faibles et chancelantes. La conviction, à l’époque où nous vivons, ne diffère pas assez de l’opinion. Elle s’appuie trop sur le raisonnement, pas assez sur la conscience. La conscience est trop peu interrogée, trop peu exercée. On ne lui demande point assez le témoignage et la confirmation des vérités premières. La foi immédiate est rare et mélangée; et il ne faut pas s’étonner que ceux qui ne peuvent pas dire : « J’ai vu, c’est pour- « quoi j’ai cru, » ne puissent pas aussi dire de très bon coeur : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. » Les vérités par lesquelles on vit sont des vérités que l’on voit. Dans cet ordre d’idées, croire, c’est voir; voir, c’est vivre. Toute vérité que vous n’avez pas vue est hors de vous, n’est pas à vous. Or c’est cette manière de croire, c’est cette vue, c’est cette vie, qui fait défaut dans les âmes de cette époque. On croit beaucoup par l’esprit; mais c’est trop peu qu’une telle foi pour fonder une vie; ou, pour parler plus exactement, ce n’est pas une foi , puisque ce n’est pas une vue intérieure ; ce n’est donc pas une vie.
Le mal n’est pas universel. Il est dés hommes parmi nous, et dans plus d’une opinion politique ou religieuse, qui ont su interroger leur conscience, qui ont su lire dans leur intérieur, et y ont trouvé cette vérité qui illumine tout homme venant au monde. L’excellence de leur foi, sous le rapport du principe, et nous pouvons dire aussi sous le rapport de l’objet,
CONCLUSION
puisqu’à cette profondeur il ne se trouve rien que d’excellent, leur a donné cette franchise et cette liberté qui manque et qui manquera toujours aux simples opinions, puisqu’on ne croit avec puissance que ce qu’on a vu, et que l’objet d’une opinion ne se voit point. Ces hommes sont sortis des rangs, et ont dit à la multitude étonnée parce qu’elle est déshabituée de croire : « Ce qui était dès le commencement , et ce « que nous avons vu de nos yeux, et ce que nous « avons contemplé, c’est ce que nous vous annon- « çons. » Et ils ont dit vrai de tout point; car ce qu’on voit avec l’œil intérieur « était dès le commen- « cernent. » Ces hommes-là, nous les honorons jusque dans leurs erreurs, parce qu’ils maintiennent par leur exemple et garantissent contre la prescription la première des vérités morales, la réalité et la sainteté de la conscience. Ils réhabilitent les principes dans un siècle qui ne croit plus aux principes. C’est un service qui ne sera ni oublié ni perdu.
Mais ces hommes de courage n’ont pas eu du (Murage jusqu’au bout; et, à vrai dire, il leur en fallait plus pour ce qui leur restait à faire que pour tout ce qu’ils avaient fait. S’ils eussent creusé plus avant dans eux-mêmes, ils y eussent trouvé l’Évangile, c’est-à-dire toute la vérité, dont ils n’ont trouvé que des fragments, impossibles à coordonner. L’Évangile est caché au fond de toute conscience, c’est-à-dire cet Évangile intérieur qui ne serait rien sans l’Évangile extérieur, mais sans lequel aussi l’Évangile extérieur ne serait rien. Car la Parole a toujours parlé, la Pa-
V'iO COSCLUSIOK .
rôle a parlé à tous; et quand elle s’est faite chair, c’est pour venir « vers les siens. » Il y a donc au dedans de nous, dans notre dernier fond, si nous voulons descendre jusque-là, quelque chose qui rend témoignage à l’Évangile, et qui, incapable de l’annoncer à l’avance, est capable de le reconnaître lorsqu’il parait. Mais qui veut, qui peut descendre jusque-là ? Ceux à qui la grâce de Dieu en donnera la volonté ; en sorte que l’adoption du christianisme est à la fois une chose naturelle, puisque c’est la conscience immédiatement qui reconnaît et accepte la vérité, et une chose surnaturelle, puisque c’est Dieu qui nous donne de descendre jusqu’au fond de notre conscience et de prêter l’oreille à sa plus secrète voix.
Ainsi donc, le christianisme est la vérité, toute la vérité , individuelle et sociale , humaine et humanitaire; et le christianisme est un fait de conscience aussi bien qu’un fait de révélation. L’Évangile est la conscience de la conscience même. A la lumière de la parole extérieure, nous voyons, nous lisons la parole du dedans ; et comme cette parole embrasse tout l’homme et toute la vie, il en résulte que tout l’homme et toute la vie relèvent de la conscience, y puisent immédiatement , reçoivent d’elle leur respiration comme Adam la reçut de Dieu, alors que Dieu anima ce limon d’un souffle de vie. Le christianisme est donc la conscience elle-même élevée à sa dernière puissance. Le chrétien est donc l’homme de conviction par excellence; et si quelque conviction se conserve dans le monde, s’il est encore des hommes de prin-
INVOCATION
cipes et de foi, c’est aux germes qu’il a semés, et à la direction qu’il a donnée, que la société devra ces hommes si rares aujourd’hui. Que ne vont-ils, que n’allons-nous tous droit au fond de la conscience, qui est le centre de la vérité, au lieu de le tourner et de l’éviter sans cesse? Notre siècle, abusé tout à la fois et désabusé, notre siècle, qui s’est mis à croire d’enthousiasme à la matière afin de croire à quelque chose, et à qui ses triomphes sur la matière ne font que rendre plus sensible son appauvrissement et sa déchéance, notre siècle à qui tout abonde et tout manque, sentirait ses forces renaître dans cette atmosphère divine, et ses ailes, renouvelées comme celles de l’aigle, l’enlèveraient, rajeuni et radieux, vers ce soleil de justice qui porte dans ses rayons la santé, la gloire et la vie!
« 0 Soleil de justice, Orient d’en haut, Dieu de vérité et de bonheur! j’ai besoin, au moment où j’arnve au terme de ce long travail, de me prosterner devant vous, et de vous adorer! Je veux me consoler dans votre sein, car j’ai besoin d’être consolé. Je ne sens pas, comme d’autres, ni comme moi-même en d’autres occasions, le bonheur de voir accomplie une tâche importante et laborieuse. J’ai travaillé sans joie, hélas! et sans amour; et il me semble que je commence à sentir la beauté de mon sujet à l’instant où je m’en sépare. Pourquoi cette beauté n’a-t-elle pas, dans tout le cours de cette œuvre, captivé, enchanté mes regards? Ah! pourquoi? Vous le savez bien, ô
INVOCATION
mon Dieu; vous savez ce qui pour jamais peut-être a obscurci pour moi toutes les perspectives et flétri mon imagination. Vous le savez, car vous l’avez voulu; et désormais je n’attends plus ces inspirations qui éclosent comme des fleurs dans la bénigne atmosphère du bonheur et de l’espérance. Mon esprit est en deuil comme mon cœur ; rien ne fleurit dans ma pensée, nue et triste comme un arbre que l’hiver a dépouillé. Mais, au lieu de la joie, ô mon Dieu ! que n’ai-je eu l’amour! L’amour devait respirer, palpiter dans toute cette œuvre ; on devait partout y sentir un cœur touché; on n’y trouvera, je le crains, que l’empreinte d’une sincérité sans zèle et sans tendresse. C’est ma faute, ma très grande faute; que n’ai-je puisé à la source que vous me teniez incessamment ouverte! que n’ai-je écrit en priant, en priant toujours! que ne me suis-je entouré de votre pensée, ô Père , ô Sauveur ! ô Lumière ! Elle aurait sanctifié mon travail, attendri ma parole; elle aurait pénétré d’onction toutes les lignes de cet ouvrage; elle m’aurait rendu heureux en le composant, heureux encore en le quittant; et je m’en sépare sans regret comme sans joie !
« Oh! daignez, Père des esprits, mettre plus d’amour dans l’âme de ceux qui liront qu’il n’y en eut dans celle de l’écrivain. Consolez mon cœur en me permettant d’espérer que vous serez plus près de mes lecteurs que vous ne l’avez été de moi-même. Transformez pour eux cette œuvre aride et sans vie ; frappez ce rocher, et que l’onde en jaillisse; faites
INVOCATION
fleurir ce désert; touchez les cœurs de mes lecteurs de ces mêmes vérités qui ne m’ont pas touché. O Dieu, je sens pourtant à cette heure qu’elles me touchent et que je les aime; il y a quelque chose en moi qui s’émeut pour vous et pour mes frères; quelque désir de votre gloire, quelque tendresse pour les âmes semble s’éveiller en moi. Ah! continuez, Seigneur, et convertissez-moi tout à fait à ma propre prédication. Maître des cœurs et des esprits, Maître des peuples, vous voyez à quel grand mal j’ai, dans mon infirmité, essayé de porter remède : ayez pitié; bénissez mes vœux ; bénissez les espérances de la société à laquelle je présente cet écrit; que tous ceux qui cherchent, avec elle, la vérité dans la charité, soient soutenus par votre puissant Esprit. « Non « point à nous, Seigneur, non point à nous, mais à « votre nom donnez gloire ! »
APPENDICE
NOTE I, page 176.
l’unité et la diversité protestante.
Nous aimons à transcrire, à la suite de la note de la page 176, d’excellentes réflexions de M. Adolphe Monod, dans son livre intitulé Lucile ou la lecture de la Bible :
« Il y a une unité extérieure et visible, et il y a une unité « intérieure et invisible. La première est celle qui existe « entre deux hommes qui appartiennent à la même dénomination religieuse, qui suivent les memes pasteurs, qui « communient à la même table. La seconde est celle qui « existe entre deux hommes qui ont les mêmes sentiments, « le même esprit, le même cœur. On peut concevoir ces « deux unités réunies, et ce serait un beau spectacle sans « doute; mais on voit souvent l’une sans l’autre. Deux « hommes peuvent être unis extérieurement et visiblement « dans une même communion, bien que l’un ait la foi dans « le cœur, et que l’autre ne l’ait pas ; si bien que l’un suit le « chemin du ciel, et l’autre celui de l’enfer : c’est une réu- « nion terrestre et temporaire, qui finit par une éternelle « séparation. Deux autres hommes peuvent être unis inté- « rieurement et invisiblement, ayant tous deux la foi dans le « cœur, bien qu’ils appartiennent à des communions diffé- « rentes; n’importe, l’un et l’autre vont au ciel; s’ils n’y « vont pas en se donnant la main, ils se la donneront quand « ils y seront arrivés; c’est une séparation momentanée, qui
« finit par une réunion éternelle. De ces deux unités
« quelle est, selon vous, celle à laquelle Jésus-Christ a le o plus tenu pour ses disciples? la seconde, sans contredit. « Certes , on est plus unis quand on va tous deux au ciel « avec des noms différents, que quand on va, avec le même « nom, l’un au ciel, l’autre en enfer. Aussi, l’Église primi- « tive elle-même n’a pas joui complètement de l’unité exté- « rieure : entre les chrétiens venus de la synagogue et ceux « qui étaient sortis du paganisme, il y a eu quelque diversité « d’opinion et de pratique ; et les apôtres se sont moins at- « tachés à la faire disparaître qu’à maintenir l’unité de l’Esu prit par le lien de la paix. (Éph., IV, 3-6.)
« Or quelle est l’espèce d’unité dont on peut manquer
« avec nos principes? C’est l’unité extérieure. Je l’avoue, si « chacun lit l’Écriture sainte en implorant l’assistance du a Saint-Esprit et sans recourir à un tribunal visible, il pourra « se former quelques Églises distinctes, suivant le temps, le « génie des nations, le caractère des pasteurs ; il pourra y « avoir une Église luthérienne en Allemagne, une anglicane « en Angleterre, une presbytérienne en Écosse et en France. « Mais l’unité intérieure des esprits, bien loin d’être empê- « chée par notre marche, en sera le fruit nécessaire; car le « Saint-Esprit est un. 11 a promis à tous ceux qui l’implorent « le secours de sa lumière, et cette lumière est une. Il leur « montre le chemin de la vie, et ce chemin est un. Il leur a inspire la charitéj, et la charité est une. Il leur révèle un a seul Dieu, Père de tous, un seul Seigneur, Sauveur de tous, « et se révèle lui-même à eux comme un seul Esprit. Deux « âmes qui sortent de cette école et qui y ont réellement « profité, ne peuvent qu’avoir, pour le fond, la même doc- « trine, la même espérance, la même foi. le même baptême, les a mêmes sentiments, le même langage. C’est ce que demandait « un Père de l’Église : In necessariis unitas, c’est-à-dire l’u- « ni té dans les choses essentielles.
« Cette unité subsistera, malgré certaines différences
APPENDICE
« sur des points d’une importance secondaire. Qu'un Otahi- « tien converti à la foi chrétienne par les instructions d’un « missionnaire anglican ou luthérien vienne me voir, je vous « garantis d’avance que je me trouverai un avec lui. Nous « nous trouverons avoir, à deux mille lieues l’un de l’autre, « fait les mêmes expériences, acquis les mêmes lumières, «appris à invoquer le même Dieu, le même Sauveur, le « même Esprit ; et quand nous nous serons réjouis ensemble « dans la charité de Jésus-Christ, quand nous aurons fléchi « le genou ensemble devant lui , quand nous lui aurons « rendu grâces ensemble de ce qu’il nous a donné un même «cœur et une même âme, pensez -vous que je fusse re- « froidi pour mon frère en apprenant qu’il porte un nom « différent du mien, et qu’il ne suive pas avec moi le Maître « qu’il suit comme moi, et mieux que moi? »
NOTE II, page 210.