LITTÉRATURE DU SUJET
Le défaut d’espace m’oblige à supprimer la note très étendue que ce titre annonce. Je me propose de la publier à part (î) ; on comprendra que je n’ai voulu m’occuper que des écrits les plus récents sur cette question. Je ne remonterai donc pas jusqu’à l’ouvrage de Grotius De jure summarum potestatum circa sacra, le plus vaste et le plus savant de tous. Les dix dernières années ont vu paraître la plupart des ouvrages que je mentionnerai. La plupart sont opposés à la thèse que je défends.
Ceux-ci se partagent en deux écoles, que j’appellerais volontiers l’école rationnelle et l’école empirique ou expérimentale. On ne sera pas étonné de voir plus d’Allemands dans la première, et plus d’Anglais dans la seconde. Un Anglais (Coleridge) figure dans la première; mais on sait combien, en toutes choses, Coleridge était Allemand. Les arguments de ce brillant esprit ne seront pas du goût de tous les partisans de l’union. L’Église, dans sa pensée, est l’établissement de civilisation du pays; le clergé se compose des savants, des artistes et des prêtres : tout professeur est un homme d’Église; le prêtre n’est qu’une espèce du genre (2).
Rothe, dans l’admirable préface de son livre sur les commencements de l’Église chrétienne (3), ne reconnaît pas l’Église. Il n’y > de vrai que l’État, car l’État est l’homme, et l’homme n’est pas double ; le citoyen et le croyant ne sont pas, en lui, deux êtres, mais les noms de deux fonctions.
(O La Dote promise ici n'a pas Été trouvée parmi les papiers de M. Vinct. (Éditeurs.)
(a) On the constitution of the Church and State according to the idea of each. London, 1 839.
(î; Die Anftenge der christlichen Kirckc und ihrer Ferfastung. Wittenberg, IUT.
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L’Église, comme société à part, n’est donc qu’une excroissance maladive, un polype, qui disparaîtra. Avec lui disparaîtront des distinctions arbitraires, comme celle du délit et du péché, comme celle du culte et de l’art. L’art sera la forme du culte, comme le culte sera l’objet de l’art; le théâtre et le temple seront un. Il faut croire qu’alors aussi disparaîtra cette solution de continuité qui constitue les nationalités. Ce ne peut pas être l’État, c’est l’humanité qui est l’homme.
Un savant éminent, M. Stahl, qui m’a fait l’honneur de réfuter mon Mémoire en faveur de la liberté des cultes, repousse également le système de Rothe, comme niant l’individu et la liberté. Il voit dans ce système la divinisation de l’État, et dans celui que j’expose son athéisation et sa démoralisation. L’État étant d’institution divine, et fondé pour réaliser certaines idées, la séparation du spirituel d’avec le temporel ne saurait être admise. Le livre de M. Stahl (l) détermine la compétence religieuse de l’État, en fixe les limites, esquisse la constitution de l’Église d’après les données du protestantisme.
Entre les ouvrages anglais de Chalmers (2) , de Gladstone (3), de M’Neile (4), de Maurice (5), il n’y a point de différence sous le point de vue de la doctrine, il y en a peu quant à la méthode. Ces esprits supérieurs ont marqué de leur sceau des idées généralement répandues; ils font peu d’usage de l’abstraction , ils en font un très grand de la nécessité et de Vexpédience. Depuis que le docteur ChalmeTS a publié son livre, il s’est passé en Écosse des événements dans lesquels il a joué un grand rôle. Il a refusé au pouvoir toute
(0 Oie Kirchenverfassung nach Lehrc und Recht der Protestante n. Erlangen, 1840.
(ï) Lectures on the establishment and extension of national Churches. Lonilon, 1838.
(3) The State in his relations with the Church. London, 1839.
(4) Lectures on the Church of England. London, 1840.
(5) The Kingdom of Christ. 3 vol. London, 1838.
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autre attribution dans les affaires ecclésiastiques que celle de payer les ministres du culte. Il a déclaré qu’il aimerait mieux voir l’union dissoute pour jamais si l’Église ne demeurait pas souveraine et exclusivement compétente en matière spirituelle. Il paraît que l’État, qui est la partie payante, ne l’entend pas tout à fait ainsi.
Quoique l’idée de la séparation soit moins indigène en Allemagne que partout ailleurs, elle y a trouvé des défenseurs. L’ouvrage de feu le docteur Rettig (i) et celui du pasteur Wolff (2) partent l’un et l’autre de ce principe, et offrent un plan d’organisation pour l’Église devenue indépendante de l’État. C’est dire qu’ils ne présupposent pas des séparations dans le sein même de l’Église.
Je n’ai pu encore me procurer l’ouvrage du docteur Wardlaw (3) en faveur de la séparation. Il est au nombre de ceux dont il convient de rendre compte. Il ne faudra pas négliger deux écrits remarquables suscités par la révolution de Genève, l’un intitulé : Liberté des cultes ( pétition et adresse), l’autre intitulé : Lettres d’un Américain.
J’aurais inutilement possédé le livre de M. Broes (4), écrit dans une langue que je ne connais pas, si un honorable magistrat de mon pays, M. le conseiller Van Muyden, n’avait pas eu la bonté de le mettre à ma portée par les extraits abondants et l’analyse raisonnée qu’il a bien voulu en faire pour moi.
Ce sont là les principaux ouvrages que j’aurai à examiner. Je citerai plusieurs autres auteurs qui ont abordé occasion nellement la question qui m’occupe : M. de Tocqueville, M. Cherbuliez, le docteur Hüffell, etc.
(i) Die freie proteslantische Kir ch f. Giesscn, 1832.
(l) Zukunft der protcstantischcn Kirche in Deulschland, 1838.
(3) National Church Establishment s examined. London, 1839.
(4) De Kerh en de Staat in wederzijdschc Betrckking, 5 vol. Amsterdam, 1830.
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Les lignes ci-dessus devaient être les dernières de cet ouvrage; mais je reçois presque en même temps que cette dernière épreuve une nouvelle réfutation de la note intitulée Coup d’œil historique. Je ne puis répondre ici, stans pede in uno, à l’article de mon habile adversaire ; mais je crois lui avoir, jusqu’à un certain point, répondu d’avance. Le premier paragraphe de mon article énonçait positivement que tout le cours des événements que je retrace a été forcément dominé par le début, et que ce début lui-même fut rendu nécessaire par l’erreur païenne ou le préjugé juif, qui, de bonne heure, avait vicié les traditions de l’Église. Que l’Église fût, dans un sens, nationale avant d’être officielle, c’est un fait que je ne conteste pas ; je le constate au contraire, mais je le juge. Quand je la représente pressant, enveloppant, pénétrant tout, je fais autre chose qu’une variation sur la fameuse phrase de Tertullien ; je ne dis pas seulement que la religion était dans presque tous les cœurs et dans presque toutes les familles. De ce que la religion est répandue, je n’en conclus pas qu’elle doive prendre le sceptre dans la main que l’encensoir laisse libre ; je crois que, sans l’erreur ou le préjugé que je signale (et où je trouve un principe d’incrédulité et de péché), le christianisme pouvait être la foi du grand nombre sans être la religion de l’État. Mais il fallait l’expérience des siècles pour ramener les chrétiens à cette vérité : a-t-il fallu moins de temps à la personnalité humaine pour se reconquérir sur l’esclavage, assurément contraire à l’Évangile, quoique l’Évangile ne renferme pas une seule phrase où l’esclavage soit condamné ? Nous arrivons tard, mais nous arrivons; et le jour de l’avénement d’une vérité n'est pas le jour de sa naissance.
Mais c’est à un sujet plus grave que je voulais consacrer ce peu d’espace qui me reste. On a éprouvé un sentiment pénible en me voyant employer a la défense de ma thèse les mêmes souvenirs dont les incrédules se sont prévalus contre la religion elle-même. Ce rapprochement me fait éprouver à
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mon tour un sentiment pénible. Lorsque, en rappelant de déplorables souvenirs (qu’il faut bien se garder de laisser périr et. qui ne périront pas!) je détourne sur une institution humaine tout l’odieux des malheurs et des crimes que les ennemis du christianisme ont voulu faire peser sur lui, quand je montre que cette institution n’était pas dans l’Évangile, puis-je être accusé de faire les affaires de l’incrédulité? Et quand il serait vrai que, pour produire tout ce mal, il suffirait de l’intolérance humaine, est-ce que la cause de l’intolérance est celle de l’Évangile? Soit que j’accuse le contrat dont il s’agit, ou le principe d’intolérance qui a tant contribué à sa naissance, l’Évangile ne reste-t-il pas hors de cause? Que fais-je ici que ce que fait le citoyen, défenseur de son pays, lorsqu’il arrache des mains d’un ennemi une arme redoutable, et tourne contre lui cette même arme, coupable tout à l’heure, vertueuse maintenant? Mon honorable adversaire, vaillant soldat de l’Évangile, n’a point voulu dire et n’a point pensé que ces souvenirs soient la honte du christianisme et qu’il faille, pour son honneur, les ensevelir dans le silence. Il sait que ces souvenirs sont la honte, non de la foi chrétienne, mais de la nature humaine, et que le christianisme ne distille point de poisons; mais il sait aussi que le christianisme devait « faire suer à la nature humaine toute « sa méchanceté, » et que c’est dans plus d’un sens que le Prince de la paix a apporté sur la terre le glaive et non la paix.