ÉGLISES DE MULTITUDE
J’ai dit dans une autre note qu'une certaine forme de gouvernement ecclésiastique ne paraît pas nécessairement donnée par le fait de la séparation. Et quand le contraire serait vrai, mon système n’aurait pas à s’en informer. Il admet d’avance tous les corollaires logiques de son principe. Toutefois, ceci réservé, je ne crois pas inutile de dire à ceux qui regardent la suppression des Églises de multitude comme une conséquence nécessaire de notre système, que rien ne justifie cette prévision. Je le fais d’autant plus volontiers que je suis multitudiniste moi-même, en ce sens que j’exclus absolument la prétention de pénétrer dans l’intérieur des consciences et d’exercer un jugement qui n’appartient qu’à Dieu. Cette prétention me paraît absurde, téméraire, dangereuse, sans appui dans la Bible, sans appui dans l’histoire des Églises apostoliques. Mais il est très vrai que l’Église de l’examen individuel est une société, que la notion exclusive à’ école rejette les protestants dans le système catholique, et, que ce système ayant nécessairement pour forme un fait unique, on est forcé, dès qu’on rejette l’idée de société pour embrasser exclusivement celle d’école, ou de renoncer à former une Église, ou de rentrer au giron de l’Église romaine.
L’idée de société est donc essentielle au système protestant. Maintenant, qu’est-ce qu’emporte l’idée de société? C’est la question. Aidons-nous d’une analogie prochaine. Bien avant l’établissement de la démocratie représentative et de la monarchie démocratique, l’ensemble des individus réunis sous un même gouvernement était couramment appelé la société. L’usage de ce terme a de beaucoup précédé le Contrat social de Rousseau. Si ce mot ne désignait pas ce fait, il exprimait une pensée; s’il ne disait pas ce qui était, il disait ce qui devait être. Il disait que, dans un sens quelconque, passif si l’on veut et involontaire, un peuple est une société. Par qui, comment, sous quels auspices vivait cette société? quel était son mode d’exister? avait-elle une vie de société? Quelle que fût la réponse à ces questions (questions que plusieurs ne posaient pas même), c’était une société. Le temps est venu où l’on a prétendu que la forme répondit au fond, le fait à la pensée. On aurait même voulu aller plus loin ; on aurait voulu partir de la pensée, recommencer le fait, créer la société, réaliser l’idée du contrat social : c’était se heurter à l’impossible. Le fait était là, l’histoire faisait obstacle; il fallait partir de ce qui était; une pétition de principe était inévitable; on a pu, au moyen de quelques formes, se faire illusion, voilà tout : mais c’est peut-être beaucoup. D’ailleurs, quoi qu’on eût pu faire, il y avait une limite fatale : c’est que nul n’est libre de ne pas faire partie de cette société, et de se soustraire à ses lois. On ne peut pas invoquer ici le principe du libre examen; la société civile n’est pas fondée sur le libre examen, mais sur la nécessité, qui tient lieu d’évidence : bon gré, mal gré, il faut s’associer. Est-ce une vraie société que celle dont on n’a pas été libre de ne pas faire partie? Si c’est une erreur de le croire, cette erreur est universelle, car tout le inonde parle de la société. Ce mot ne dit-il rien ? Il dit beaucoup selon nous; et le mouvement qui agite tous les peuples dit beaucoup aussi. Il dit qu’on veut vivre sur le pied d’une société; il dit
que les individus, en dépit de l’impossibilité de fermer le cercle, veulent être associés; et parce qu’ils veulent l’être, je crois qu’ils le sont.
Or, si, malgré l’élément de contrainte que nous avons dû reconnaître, l’État est une société, à combien plus forte raison l’Église? Si l’Église catholique, à laquelle du moins on a été libre de ne pas se joindre, est par là même une société, à combien plus forte raison l’Église du libre examen, telle que Jésus-Christ l’a conçue et voulue ? L’Église protestante est donc une société à la plus haute puissance. Et maintenant je reviens à ma question : qu’est-ce qu’emporte, dans l’Église protestante, l’idée de société?
Société distincte et indépendante de l’État, la société religieuse est libre; nul n’en fait partie que de son plein gré. Société protestante ou du libre examen, elle n’a pas vis-à-vis d’elle un corps qui a le dépôt de la vérité par cela même qu’il a le privilège de l’interprétation des documents sacrés. Elle n’a rien devant elle que ces documents eux-mêmes. Elle se compose, dans un sens général et vague, de ceux qui tiennent ces documents pour sacrés, et, dans un sens plus étroit, de ceux qui leur attribuent le même sens. Je ne dis pas qu’il n’ait pas fallu qu’elle fût convoquée, et que là, comme dans l’autre sphère, le gouvernement, mais un gouvernement moral, n’ait existé avant la société. Mais ce fait ne change rien au principe. Cette multitude qui accepte un guide, qui lui confère une mission, une position, un titre, n’en est pas moins une société dans le sens plein de ce terme ; mais elle peut s’organiser comme elle l’entend. Elle peut limiter son indépendance, elle peut confier à un corps une partie plus ou moins considérable de ses droits. Elle peut prendre des précautions contre sa propre mobilité. Elle peut même, et cela se voit assez, porter très loin ces précautions. Qu’était-ce que l’Église catholique sinon une Église indépendante, une Église de libre examen, qui, par une excessive prudence, et obéissant à de mauvais conseils, s’est interdit
APPENDICE
le libre examen? Cet exemple (qu'on devrait méditer) ne rassure que trop sur les suites possibles du principe de libre association.
Quand le peuple de l’Église s’annihile à ce point, le principe multitudiniste est en sûreté, je pense. Mais faut-il que le peuple s’annihile, en d’autres termes faut-il que l’Église du libre examen devienne Église catholique, pour que le principe mvl/itudiniste soit sauvé? Quelques-uns vont nous répondre : 11 faut cela, ou bien que l'Église soit d’État. C’està-dire qu’il faut consacrer en principe l’adultère de l’esprit avec la chair, et rayer de l’Évangile ces paroles du Maître : a Mon règne n’est pas de ce monde. » L’alternative est dure, il le faut avouer. Mais pourvu qu’on n’entende pas le principe des Églises de multitude aussi étroitement que quelquesuns entendent celui des Églises triées (car on peut être large jusqu’à l’étroitesse), il pourra être maintenu dans une Église indépendante. Est-ce que la condition, pour les pasteurs et les anciens, d’adhérer à un symbole, nécessité à laquelle, sous une forme quelconque, les Églises nationales ont rendu hommage, pourrait sembler excessive dans une Église séparée de l’État? Est-ce que le droit d’écarter de la table sainte les pécheurs scandaleux, et cela dans leur propre intérêt, paraîtrait une infraction au principe qu’on cherche à conserver, lorsque, d’ailleurs, chacun pourrait s’approcher des sacrements? Quant à la prédication, tout le monde, dans tous les systèmes, peut l’entendre, et il n’est sous ce rapport pas une Église qui ne soit une école pour qui veut être écolier. Je ne prétends donner la préférence à aucun système d’organisation, à aucune forme de gouvernement; il ne s’agit que de savoir si le maintien du principe dont on a souci est possible en dehors des deux conditions ci-dessus indiquées : le catholicisme et l’Église d’État, et nous le croyons possible.
En cette matière comme en beaucoup d’autres, on est exposé à deux erreurs : l’une, de juger d’un système d’après
APÏBMDICE.
certains cas particuliers, qui n’en représentent que les exceptions; l’autre, de méconnaître cette force des choses et ce bon sens de la multitude qui, à la longue, font trouver à chaque institution son centre de gravité. Quelques communautés se sont formées en dehors de l’Église d’État en vue de quelque doctrine très particulière ou par amour d’une plus étroite société. A-t-on le droit d’en conclure que, quand, par une mesure générale, et pour rompre une allianee profane, l’Église et l’État se seraient séparés, des idées de discipline et de triage dont personne ne s’était avisé, envahiront tous les esprits, dont la grande majorité^ eertes, y sera toujours opposée? Et quand il en serait ainsi de quelques sectes, les voies modérées ne sont-elles pas les voies dans lesquelles, par une invincible nécessité, on rentre tôt ou tard? Les hommes de l’art nous parlent d’une force ou vertu médicatrice qui agit dans le corps humain, et tend sans cesse à rétablir l’équilibre entre ses diverses parties ou ses divers éléments. ïl en est ainsi des sociétés, pourvu qu’elles soient placées dans un milieu sain, c’est-à-dire dans un milieu vrai. Or, le milieu vrai d’une société religieuse, c’est la liberté, La liberté, qui sert de prétexte ou d’occasion à bien des écarts, n’en est pas moins, en définitive, le seul gage de vérité, d’ordre et de modération. Dans cette atmosphère merveilleuse, ce qui est faux se corrige ou se détruit.
NOTE XIV, page 43G.
DIFFICULTÉ POUR L’ÉTAT DF, FAIRE CESSER SES RAPPORTS ACTUELS AVEC L’ÉGLISE.
En demandant l'abolition solennelle de cette fiction, nous savons ce que nous pouvons espérer. L’auteur des lignes qu’on va lire a bien fait ressortir, pour tous les gouvernements en général, et surtout pour les gouvernements de certains pays, la difficulté de cet acte. Il se consommera donc
APPENDICE
autrement, nous le croyons bien ; nous remarquons seulement que l’acte d’abandon, de la part du gouvernement, n’aurait pas en tout pays le caractère d’une concession faite à la philosophie irréligieuse; car presque partout, ce que demande l’irréligion, philosophique ou non, c’est le maintien de l’union. Mais laissons parler notre auteur :
« L’État n’aurait-il pas des raisons importantes de désirer « de ne plus avoir le caractère d’un État chrétien, et de déo gager l’Église des liens par lesquels elle lui est unie ? Dé- « chargé, par suite d’une telle mesure, de beaucoup d’obli- « gâtions pénibles et assujettissantes, ne s’élèverait-il pas, « neutre et sans préoccupation, au-dessus des confessions et odes partis? Certes, quelque belle que soit en elle-même « l’idée d’un État vraiment chrétien, État qui, du reste, n’a a jamais existé et n'existera jamais, nous pensons que plus o d’un État aurait de puissants motifs de souhaiter d’être dé- « barrassé des rapports intimes ou embrouillés dans lesquels « il est avec l’Église, ou les Églises, afin de pouvoir assurer « avec impartialité, par sa protection et son administration, a l’ordre qu’on demande à l’État de maintenir. Et cependant « nul État ne se décidera et même ne pourra se décider à « réaliser spontanément une si profonde innovation. Sans c parler des difficultés du règlement des biens et des droits o qui devrait être la conséquence de cette grande séparation, « il serait aujourd’hui plus malaisé que jamais pour l’État de a prendre une détermination pareille, parce que ce sont les < philosophes qui la réclament, ce qui la ferait nécessairement a apparaître comme une concession envers eux, et comme «un acte hostile à l’Église chrétienne; etc. » ( Allgemeine Zeitung, supplément du 16 septembre 1842.)
APPENDICE