‹ Essai sur la médecine légale considérée comme science, précédé d'un aperçu sur les connexions des sciences cosmologiques et noologiques. ThèseChapitre 1 sur 9 · MONSIEUR ET CHER MAÎTRE · texte numérisé non relu

MONSIEUR ET CHER MAÎTRE

'Qofoc tout Sépoué et télé ietpiteut.

A. CLAUSADE.

https://archive.org/details/b29307958

Venir affirmer qu’une science regardée avec juste raison comme une des plus importantes n’a pas été constituée jusqu’ici , est une entreprise qui paraîtra peut-être trop hardie; mais j’ai consulté long-temps mon esprit et mes forces avant de me hasarder à émettre les opinions qu’on trouvera dans ce travail , et c’est seulement comme étant utiles que je les publie. Ce n’est pas parce qu’elles sont neuves que j’en ai fait le sujet de ma Thèse , c’est parce que je les crois bonnes.

Appelé , par position et par goût , non à soigner des malades dans la pratique de la médecine clinique (que je ne pense pas toutefois avoir négligée , et cela toujours dans mon but) , mais à défendre les intérêts de mes concitoyens dans le cercle du droit , je portai naturellement mon attention sur ce qui constitue la loi , et sur ce qui peut faire mieux entendre les volontés du législateur.

Pour ce faire , je crus avant tout qu’il fallait connaître l’homme sous toutes ses phases, et je l’étudiai avec ardeur; de là je fus naturellement entraîné à peser les rapports mutuels des hommes entre eux et des hommes avec leur milieu.

Cette étude, pour être complète, eût été si longue que ma vie entière n’eût pas suffi. Si la théorie a toujours sa valeur pour la société parce qu’elle est tôt ou tard pratique , pour être utile à l’individu il faut qu’elle soit immédiatement applicable; et je sentais qu’en marchant dans le sentier où j’étais entré , j’arriverais au bout de ma carrière avant d’être arrivé à la philosophie de la science , car il ne s’agissait de rien moins que de cela; et je m’arrêtai.

Né considérant donc plus l’homme seulement comme le centre de la création , car dans ce cas la religion et la science auraient dû être passées en revue , j’examinai une seule manifestation de sa force : la science.

Or, la science, qui est la connaissance de la collection systématique des lois qui régissent les êtres et les choses, étant trop vaste pour mon intelligence, je me bornai à une de ses branches, à une science, c’est-à-dire à la connaissance systématisée des lois connues qui régissent une partie des êtres et des choses.

Voulant, dans les sciences médicales, m’adonner spécialement à celle d’entre elles qui se rapportait le plus au but unique, en définitive, de mes études, je fus droit à la médeefine légale.

Je ne saurais dire mon étonnement lorsque , creu-

saut à fond dans les terrains qui devaient l’enclore , je vis que cette science n’existait pas.

J’ai resté six ans tantôt dans l’espoir, tantôt dans le découragement; enfin, je crois avoir trouvé la vérité. Je ne puis comprendre comment d’autres ne l’ont pas devinée avant moi , et comment moi-même je ne l’ai pas aperçue plus tôt.

L’histoire à la main , il serait facile de démontrer que les prescriptions hygiéniques, posées de concert par les lois et les religions des Juifs, des Grecs et des Romains, ne constituaient pas la médecine légale à l’état de science. Il en fut de même des emprunts que le législateur ou le jurisconsulte faisaient aux sciences médicales du temps.

Quoiqu’une science soit seulement la systématisation des lois connues, faut-il encore que ces lois soient assez nombreuses ?

Personne n’élève un doute là-dessus.

De nos jours, les sciences cosmologiques peuvent offrir des bases solides à la science médico-légale. Des agents puissants de bonheur physique ont été mis , dans ces deux derniers siècles , aux mains de la société. La vapeur (et bientôt peut-être le gaz acide carbonique solidifié ) a donné sa force à nos machines, et permis, en créant des voies rapides de communication, de ne plus craindre la famine. Les puits artésiens, jaillissants et absorbants, ont fourni des eaux limpides et englouti les eaux insalubres. Les appareils des Payen et des Cambnurez ont nonseulement réduit à l’innocuité , mais même rendu utiles les corps des animaux privés de vie. Le génie

de Franklin a enchaîné la foudre. Les recherches des Laënnec et des Woillez ont permis de distinguer avec certitude l’existence d’un grand nombre de maladies. Les Orfila et les Devergie ont appris comment nos tissus se comportent, après la mort , dans l’eau, dans la terre, à l’air libre. La pratique, en bien des points , marche de niveau avec la théorie.

Tout le monde encore est d’accord là-dessus , et personne ne conteste que la médecine légale ne possède assez de matériaux ; mais la systématisation a-t-elle eu lieu ?

Sans hésiter, je réponds que non; car tous les auteurs, sans exception, ont pris les divisions de la médecine pour hase , ou les divisions de la loi. Or, c’est la médecine qui vient s’unir au droit , comme le droit à la médecine ; et le droit n’est pas la loi : la loi , si elle est juste , est l’expression du droit , mais elle est loin de le constituer.

Et je parle même seulement des auteurs qui n’ont pas déclaré formellement que la science n’existait pas.

M. Kühnhoîtz , dans son Coup-d’œil sur l’ensemble systématique de la médecine judiciaire considérée dans ses rapports avec la médecine politique , et M. Trinquier, dans son Système complet de médecine légale, ont démontré, mieux que je ne saurais le faire moi-même, que jusqu’à ce jour personne n’avait constitué la science médico-légale. Eux l’ontils fait? J’oserai dire que je ne le pense pas , car l’un et l’autre ont plutôt pensé aux divisions de la loi qu’à celles du droit. Les mots de médecine judi-

ciaire et de médecine politique j adoptés par ces deux docteurs , suffisent pour le prouver, simiens Plato , magis arnica veritas . Je reconnais tout le mérite et la consciencieuse érudition des deux agrégés de cette antique Faculté; mais je ne saurais partager leurs opinions en ce qui, touche la médecine légale considérée comme sciènce.

Il est vrai aussi de dire que souvent Ton ne comprend pas, faute de s’être placé au même point de vue que celui qui démontre les objets. C’est pour éviter cet inconvénient que je vais tracer un sommaire du sujet de ma Dissertation , car les deux objets qui paraissent composer ma Thèse n’ont qu’un seul et même but et doivent former un ensemble.

La science, selon moi, est la connaissance de la collection systématique des lois qui régissent les êtres et les choses. Les sciences sont des fractions de la science; quant au but, quant à l’étendue. Quant au but, puisqu’elles ne considèrent qu’une partie des êtres et des choses ; quant à l’étendue , puisqu’elles systématisent seulement les lois connues. La science, c’est le savoir de l’iiumanité arrivée à sa perfection, et c’est cette tendance sublime qui porte le nom de philosophie des sciences; une science, c’est l’inventaire du savoir actuel de l’humanité sur un objet.

Les sciences étudient l’intelligence et la matière. Les sciences de l’étude de l’intelligence portent le nom de sciences noologiques ; les sciences de l’étude de la matière , celui de sciences cosmologiques . Toute science est plus ou moins noologique ou cosmolo-

gique; mais, comme elle doit venir prendre naissance dans la science , il faut qu’elle participe de ces deux aspects.

Pour le prouver, je considère d’abord l’homme en tant que social. Je prends la science absolument nécessaire à cet être social, la linguistique, et je montre qu’elle est par essence nooîogique et cosmologique; je prends ensuite l’homme considéré individuellement, et je fais voir que la physiologie , science qui le résume comme individu , est aussi à la fois nooîogique et cosmologique.

Passant ensuite dans un autre ordre d’idées, j’examine la science qui considère la nature en son tout: la philosophie; et je fais voir qu’elle fut d’abord occupée principalement de l’étude de la matière, puis de celle de l’esprit; qu’enfin , aujourd’hui (à tort ou à raison, peu m’importe), elle scrute le monde dans ses deux aspects; donc elle esta la fois nooîogique et cosmologique. Les mathématiques voient la nature dans ses fractions; elles ont beau vouloir s’abstraire de la matière, elles y sont toujours attachées. Ainsi toutes les sciences (car elles viennent directement aux quatre passées en revue) sont et cosmologiques et noologiques , non dans l’ensemble propre à chacune d’elles, mais dans des points de connexion.

L’homme est le roi de la création , et deux sciences s’occupent plus spécialement de lui que toutes les autres : ce sont la médecine et le droit.

Ces deux sciences , comme étant les plus substantielles de l’arbre scientifique , doivent prendre leur

sève d’un très - grand nombre de branches , puisqu’elles sont très-près du tronc; elles le font. L’une emprunte plus spécialement au rameau noologique , l’autre au rameau cosmologique.

Elles doivent avoir un grand nombre de points de connexion , et en effet elles les ont. De plus, ces connexions doivent être établies dans un ordre forcé et constituer une nouvelle science ; c’est ce qui a lieu , et c’est là ce qui constitue la science de la médecine légale.

La première question que l’on se fait ensuite est celle-ci : toute science , quoique participant plus ou moins des deux aspects, est plus spécialement noologique ou cosmologique , que faudra-t-il penser de la médecine légale ? La réponse est facile : elle sera noologique. Son but est l’homme social; donc par l’unité elle ne pourrait s’établir, à la différence des sciences cosmologiques qui peuvent étudier une seule fraction sans rapports ; donc elle participera plus de la science noologique qui est venue servir à sa création, que delà science cosmologique; et cependant elle ne sera ni l’une ni l’autre des sciences qui l’ont formée.

La systématisation de ses lois , ou si l’on aime mieux la série de ses préceptes, sera établie dans un ordre forcé et qu’on ne pourra intervertir.

L’homme social forme diverses nations; elle établira les rapports de ces nations.

Les nations sont composées d’individus, et ce$ individus ont plus ou moins de puissance ; elle sera politique.

Ces individus ont des droits personnels ou des droits réels à exercer les uns contre les autres ; elle sera civile et admettra les divisions des personnes et des choses.

Enfin, il faut une sanction aux prescriptions du droit; elle sera répressive.

Ou je m’abuse fort, ou ce sera d’après ces données qu’il faudra marcher dans l’avenir pour l’étude de la science médico-légale.

M. Malle , après avoir établi , dans son excellente thèse présentée lors du dernier concours pour la chaire vacante à Strasbourg, que la médecine légale n’existe pas comme science, s’exprime en ces termes : «Une division assez spécieuse est celle qui consiste » à prendre la législation pour base , et à annexer » à chaque article de la loi qui peut donner lieu à » des problèmes médico-légaux , les commentaires «qui doivent servir de guide dans son application. » Ainsi Hebenstreit , Ludwig, Plenck, Müller ont » eu égard , dans leur Exposition de la médecine légale , » à la division du droit en droit canonique, civil et «criminel. Mais cette répartition des questions mé- » dico-judiciaires présente un double inconvénient :

« elle détruit entièrement la tendance scientifique de » la médecine légale , et réduit le médecin légiste au «rôle de commentateur des codes; elle n’a, en outre,

» rien de fixe , d’universel , car elle est obligée de » se modifier suivant les pays et les siècles , suivant «les progrès de la législation. Ce qui est réputé » crime dans un pays , ou à une époque , peut n’être «pas considéré ainsi dans un pays voisin ou dans

» un siècle différent; le droit canonique, par exemple,

» admet bien des criminels que le droit criminel ne » reconnaît plus , ou qu’il classe et apprécie d’une » manière différente ; et si cette division peut avoir » quelques avantages pour le juriste qui ne demande »que des explications dont il a besoin dans une cir- » constance donnée , elle doit être repoussée par le » médecin , car elle est contraire aux intérêts bien » entendus de la science , et elle ne tend qu’à aug- »menter l’instabilité de la médecine légale. »

Ainsi, on le voit, d’après le savant agrégé de Strasbourg , la division des médecins légistes allemands est mauvaise ; 1° parce qu’elle détruit la tendence scientifique , en réduisant au rôle de commentaire la médecine légale; 2° parce qu’elle n’a rien de fixe, en suivant les progrès de la législation. Je suis entièrement de cet avis, mais je prie mes Juges de remarquer que le droit n’étant pas la loi, dans ma théorie la tendance scientifique est loin d’être détruite , et la fixité loin d’être mise en cause. Les lois connues seules de la médecine légale seront plus étendues par les progrès de l’humanité dans l’application du droit et de la médecine , comme la thérapeutique l’est par la découverte d’un spécifique ou d’une substance médicamenteuse nouvelle ; et comme , dans la médecine , un agent nouveau vient donner de nouveaux matériaux à la science médicale ; dans la médecine légale , une découverte médicale ou une application du droit inconnu jusquelà agrandiront le domaine de la médecine légale.

On remarquera que, dans ma Thèse, j’ai souvent

suivi la loi française; c’est que je la regarde presque toujours comme l’expression la plus avancée du droit. Quelquefois j’ai interverti l’ordre de nos codes ; c’est que , dans ces cas , il m’a paru que le législateur n’avait pas suivi la marche scientifique du

droit. Si mon travail eût eu plus d’étendue, il m’eût

fallu, à ce propos , soulever la grande question de la codification ; discuter ses avantages et ses inconvénients , et montrer comment , en admettant comme un bien la rédaction positive et par ordre méthodique de la loi , on peut ensuite différer sur la marche à suivre, ou à adopter, dans l’exécution. Tout cela, je l’avoue, rentre nécessairement dans la médecine légale; qu’il me suffise d’indiquer que je ne l’ignore pas. J’ai pu quelquefois croire que scientifiquement la loi française était blâmable ; lorsque je l’ai pensé je l’ai dit, autant que j’ai pu le faire en allant au pas de course.

Quant aux quatre questions que le sort m’a désignées , je les ai traitées brièvement en usant du privilège que les réglements nous accordent en pareille occurrence. On sait que de tels travaux se font à coup de livres , et qu’il n’y a nul mérite à les présenter plus ou moins bien , lorsqu’on n’a rien de nouveau à dire. J’ai cependant pris soin de répondre à chacune des questions ( tout amphibologiques qu’ elles étaient cependant ) , de manière à indiquer ce qu’elles peuvent avoir de positif et de scientifique.

J’ai été forcé , bien malgré moi , de mettre quelques notes explicatives; si je ne l’eusse fait ma

pensée eût pu, dans certains cas, être mal interprétée et mal comprise. L’observation sur l’aliénation mentale que je cite, m’a paru assez curieuse pour mériter une place dans ma Thèse , et parce que les faits de ce genre bien constatés sont rares , et parce qu’elle lie ce travail à un de mes précédents ouvrages qui par sa nature ne pouvait la recevoir. Pour ce qui est de la note sur le magnétisme animal, je l’ai insérée afin de faire voir l’importance de cet agent considéré sous le point de vue médico-légal , et afin qu’on vit que je ne m’étais pas prononcé à la légère. Des charlatans l’exagèrent, des criminels en abusent, des niais se laissent duper; mais y a-t-il rien de ce à quoi l’homme touche , qui ne soit sujet aux mêmes inconvénients? La science du magnétisme animal est entièrement à faire , elle ne pourra être constituée que lorsqu’on aura un grand nombre de faits bien constatés. Les médecins seuls doivent l’étudier , ils doivent le faire avec prudence et dévouement, mais aussi avec persévérance et courage.

C’est à dessein que je n’ai rien dit de la médecine légale vétérinaire ; si j’eusse abordé cette question , il m’eût fallu considérer la richesse agricole dans ses rapports avec l’homme et les animaux, et les lois commerciales comme expression du droit; ma Thèse déjà bien longue l’eût été outre mesure. Je ne suis pas bien sûr, d’ailleurs , que la médecine vétérinaire fasse partie de la médecine légale proprement dite ; pas plus que je ne le suis que l’hippiatrique fasse partie de la médecine proprement dite aussi. Si toutes les sciences sont la science , il ne faut pas oublier

non plus cette vérité proverbiale : Qui trop embrasse mal étreint . Je parle d’une science , et non de la science; je devais donc nécessairement me borner.

Je réclame l’indulgence de mes Juges, car je reconnais moi-meme combien on aurait pu tirer un meilleur parti du sujet que j’ai choisi et du point de vue où je me suis placé. Cependant j’ai la confiance que mon Essai est suffisant pour l’épreuve dernière à laquelle je me soumets. Puissé-je, en obtenant le titre de docteur , acquérir aussi l’estime de ceux qui argumenteront contre moi !

Page 1