OBSERVATION V
(Personnelle.)
Marie Victoire est à l’Asile depuis le mois d'août 1868; son délire paraît avoir été primitif, c’est-à-dire que son affection mentale a débuté par la mégalomanie : elle disait avoir des millions, des chevaux, des voitures, de nombreux domestiques... « Quand la malade oublie ses millions , la raison reprend son empire; alors, elle continue la conversation sans embarras, comme sans trop de lésions du bon sens. Alors, elle raconte diverses circonstances de sa vie, elle rappelle les lieux qu’elle a habités. Les dates de son mariage, de la mort de son mari sont des époques dont elle a conservé le souvenir. » (Certificat médical.)
Cette femme est actuellement en démence : son délire n’en subsiste pas moins ; il semblerait même plus accentué : « Je suis reine de ce qui a été, est, et sera ! » La section où elle est placée est son royaume, ou du moins, ce qui lui reste de son royaume. Elle y veut dominer et demande des punitions pour la religieuse quand celle-ci ne fait pas convenablement son service. Interrogée sur ses parents, elle assure que « son père devait occuper une fonction élevée. » Elle a cru reconnaître pour tel le maire de l’endroit où s’est passée son enfance. D’après les renseignements qui nous ont été fournis soit par elle-même, soit par son entourage, Marie Victoire serait persécutée et présenterait des hallucinations de l’ouie. Rien d’extraordinaire dans sa tenue, qui tranche seulement sur celle des autres malades par une excessive propreté. Marie Victoire est une fille naturelle.
[Une remarque que nous avons faite est celle-ci : les malades qui tendent à la démence, ou tout au moins à la chronicité, perdent peu à peu le goût des ornements extravagants qui les distinguaient au début; mais elles se font toujours remarquer — ou presque toujours — par une grande propreté et le
soin de leur tenue.]
La seconde forme de mégalomanie essentielle complexe est
celle dans laquelle, au délire des persécutions, vient s'ajouter un nouveau facteur vésanique qui semble lui être consécutif. Le plus généralement, c’est le délire mystique qui élève le total morbide. Dans ce cas, les hallucinations de la vue entrent en scène, les hallucinations de l’ouie changent de nature et prennent un caractère d’obscénité tout spécial à ce délire, en même temps qu'apparaissent des troubles illusoires du côté des organes génitaux. Comment les malades passent-ils de l’une à l’autre de ces formes, de la moins à la plus complexe ? Très probablement parce que leur délire subit une progression
“ascendante et que, après avoir été généraux, dignitaires, em-
pereurs, ils finissent par se croire les élus de Dieu et avoir des rapports directement avec lui ou par l'entremise de ses messagers ; ils poussent parfois la chose jusqu’à se croire dieux eux-mêmes; nous avons ainsi connu deux apôtres et un dieu à l’Asile de Cadillac. L'Observation VI nous fournit un exemple de cette nouvelle forme de la vésanie. Nous ferons seulement remarquer que cette femme tend à la démence et que son délire ne présente plus qu'une semi-coordination.