‹ Essai Sur La MégalomanieChapitre 12 sur 22 · OBSERVATION IV · texte numérisé non relu

OBSERVATION IV

« M. Félix, ancien receveur de l’Enregistrement, peut, à bon droit, être cité » comme l’exemple le plus élémentaire de la monomanie ambitieuse. Toute » son existence se coordonne d’après cette haute opinion de soi-même qui a » été l’élément de son délire, mais c’est sans aucune complication étrangère » au type fondamental. Au moment où j'ai pris la direction de l’Asile de Fains, » ce malade y était depuis huit ans. Vieux célibataire, il s’était toujours con- » centré dans une vie égoiïstique ; et dans les renseignements que nous avons

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pu recueillir sur son éompte, des écarts de régime habituels nous ont paru seuls mériter quelque attention au point de vue étiologique, surtout si on les rapproche de l’orgueil excessif qui a toujours fait le fond de son caractère. Il en résulte que, quel qu’ait été dans ce cas le procédé d’évolution de la monomanie, elle peut être considérée comme la continuation maladive d’un état psychophysiologique, dont elle paraît ne différer que par l’exagération des bizarreries. Si vous entrez dans le quartier qu’il habite, vous le voyez se promenant toujours seul et vivant dans l’isolement le plus absolu au milieu de ses compagnons d’infortune + il croirait déroger s’il leur adressait la parole. Le sentiment de la personnalité est tellement exalté chez lui, que personne, à ses yeux, n’a la moindre valeur, et qu’il se prétend supérieur à tous...

» ….. Notre malade est tellement sûr de son fait, qu’il ne discute jamais, et sa confiance en son pouvoir est si grande, qu'aucune contradiction ne peut l’émouvoir. Il se complait dans son orgueil, il en jouit, il s’y absorbe tout entier... De quelque qualité que vous soyez revêtu, il s’attribue un titre plus élevé que le vôtre, et quelque haut placé que soit un fonctionnaire, il ne le croit jamais à son niveau; devant un préfet, il est ministre ; la pré-

sence d’un évêque le transforme en cardinal...

» …….. On pourrait croire que cette élévation relative décèle quelque sentiment d’envie dont elle serait l’expression. Ce serait une erreur. Pourquoi serait-il envieux, puisque sa volonté seule suffit pour l’élever au-dessus de tout? Il est la toute-puissance, tandis que l’envie est un aveu d’impuissance ! Que lui fait le mérite d’autrui, puisque le sien est toujours supérieur ? Il triomphe donc toujours, et c’est à cette conviction profondément enracinée que nous devons attribuer ce calme que rien n’émeut, cette quiétude que ne vient même pas troubler la discipline intérieure de la maison. On s'irrite dans une lutte inégale ou dans les efforts qu’on tente pour atteindre un but; mais notre monomane, moteur universel de tout ce qui se passe, est doué d’une force suffisante, puisqu'il n’a qu’à faire un signe pour terrasser ses ennemis... » (Renaudin.)

[Nous nous sommes arrêté exprès sur ce mot ennemis pour bien faire

remarquér que Renaudin veut dire non pas ceux qu'il a, mais ceux qu'il

pe fr ea pourrait avoir, ceux qui oseraient être ses ennemis. En effet, « sa volonté

» seule suffit pour l’élever au-dessus de tout ».]

Ces quatre Observations nous paraissent de nature à démontrer suffisamment que nous n’avancons rien d’outré ni dinexact en émettant cette proposition : La mégalomanie est une entité morbide, qui peut se montrer à l’état essentiel. De plus, elle semble relativement curable; peut-être est-ce seulement parce qu’elle est primitive. Dagonet dit en effet : « Lorsque la forme monomaniaque apparaît dès l’origine, on peut considérer cette évolution comme un symptôme d’un augure plus favorable ». |

Nous venons d'étudier la forme essentielle simple de la mégalomanie primitive; elle peut se montrer aussi à l’état complexe ; elle est même dans ce cas moins rare que la précédente, ou, pour mieux dire, la mégalomanie essentielle pure n’est souvent que le premier état de la mégalomanie complexe. Elle peut cependant exister indéfiniment à l’état simple. Nous venons de le voir.

Que nous greffions donc sur ce type simple un délire des persécutions, nous obtiendrons une mégalomanie complexe à caractères nouveaux, et dans laquelle interviendront surtout des hallucinations de l’ouie. Nous savons, en effet, que le professeur Lasègue a érigé en principe ce fait, généralement admis aujourd’hui : que l’hallucination de l’ouïe est, en quelque sorte, pathognomonique du délire des persécutions, et que celui-ci se montre très rarement escorté d’hallucinations sensorielles autres. L'Observation suivante nous parait répondre assez bien à ce genre de mégalomanie.

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