‹ Essai Sur La MégalomanieChapitre 3 sur 22 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

J'ai pris le sujet de cette œuvre inaugurale dans une branche de la médecine où je ne trouverai guère de devanciers : les Thèses de pathologie mentale se peuvent aisément compter. L’explication en serait facile, mais trop longue à donner ici. En ce qui me touche, les raisons déterminantes d’un tel choix seront appréciées, je pense, de ceux qui me liront.

Interne des Asiles depuis quatre ans bientôt, ayant concu le projet de persévérer dans cette voie spéciale, la bienséance ne m'imposait-elle pas le devoir de mettre le premier acte de ma vie médicale en harmonie avec mes occupations futresse

Une autre raison, que ne désapprouveront pas les personnes de sens pratique, est celle-ci : Placé au centre même d’un champ d’expériences assez riche et assez inculte en même temps pour m'inspirer l'envie d'y tracer mon sillon, pourquoi ne l’eussé-je pas fait? Pourquoi serais-je allé, pareil à l’homme de la Fable, m’enquérir bien loin d’une fortune notoirement assise à ma porte ?

Et, d’ailleurs, les raisons que je viens d'exposer ne sembleraient-clles présenter qu’une valeur négative, il m'en reste une encore qui, — je l’espère, du moins — pourra me concilier

oe—

quelques sympathies. À peine entré dans la carrière, j'eus le bonheur d'y rencontrer trois maitres d’un mérite réel, d’un savoir profond, d’une urbanité parfaite; ils ont bien voulu me faire profiter, tour à tour, de leur longue expérience des Asiles ; et c’est avec une bienveillance qui ne s’est pas démentie un seul instant, une bonne grâce que je ne saurais assez louer, qu'ils m'ont initié aux secrets de leur art, ou guidé sûrement dans l'étude des problèmes psychiques. Pouvais-je mieux faire que de mettre à profit leurs leçons, que de prendre le fond de ce travail dans le milieu même de leur enseignement ?..….

Je désirerais donc que MM. Campan, Taguet et Donnet — mon chef de service actuel — voulussent bien se considérer en quelque sorte comme les inspirateurs de ces modestes pages, et en agréer la dédicace, faible témoignage de la reconrnaissance que je leur dois.

Venons-en plus spécialement au sujet que j'ai traité.

Parmi les nombreuses formes d’aliénation mentale qui, depuis quatre ans, ont passé sous mes yeux, la Mégalomanie m'a surtout frappé : elle m’a semblé présenter au chercheur un intérêt bien supérieur à celui des autres affections de même ordre. Ces malades se rapprochent beaucoup plus de l'homme sain qu'aucun de leurs compagnons de misère intellectuelle ; les liens qui nous rattachent à eux sont encore nombreux. En dehors de la conception ambitieuse, de ce point mécanique qu'on pourrait appeler le clou de leur délire, ne jugent-ils pas comme nous en mainte circonstance? Ne sont-ils pas capables de raisonnements? La systématisation n’est-elle pas,

de chez eux, une variété de syllogisme ? Ils poussent parfois jusqu’au dilemme : Hoffbauer en cite un exemple, (Voir page 19.)

Toutes ces considérations m’ayant fait regarder les mégalomaniaques comme parfaitement dignes d’une étude spéciale, j'ai cru pouvoir tenter l'aventure.

Les pages qui suivent sont le résultat de mes observations propres ou de mes lectures. 11 m'a semblé possible d'émettre quelques aperçus nouveaux, je me suis hâté de le faire : mes opinions sont-elles justes ou fausses, ai-je tort ou raison, c’est en quoi je laisse à mes juges le soin de décider.

Peut-être ai-je, en effet, entrepris un sujet trop au-dessus de mes forces, faute d’avoir médité suffisamment le conseil du poète latin :

Sumite materiam vestris, qui scribitis, æquam Naribuse.

Faible ou non, mon travail a tout au moins un mérite : la sincérité, — il en à un autre encore : il est absolument personnel.

Je me suis aidé — je l’ai fait entendre plus haut — des livres que nos maitres ont publiés sur la matière; bien des œuvres ont ainsi passé dans mes mains, depuis celles d’'Hippocrate jusqu’à la remarquabie étude de M. Ach. Foville, intitulée Étude sur la Folie avec prédominance du délire des grandeurs.

A celle-ci surtout j'ai fait de larges emprunts; elle a été pour moi un guide sûr en bien des cas; elle m'a permis notamment de traiter d’une manière assez complète la partie historique de ma Thèse. Ce qui ne m’a pas empêché de remonter aux sources chaque fois que je l’ai pu.

J'ai consulté également avec profit le Traité des Maladies mentales de M. Dagonet et la Thèse inaugurale de M. Broc.

Je cite ici ces trois ouvrages, parce qu’ils m'ont été plus particulièrement utiles ; quant aux autres noms d'auteurs, on les trouvera cités dans le courant de mon travail.

Qu'il me soit permis, en terminant, de remercier M. le professeur Morache de l'honneur qu’il a bien voulu me faire en acceptant la présidence de cette Thèse.

Que mes maitres et professeurs veuillent agréer également l'expression de ma gratitude pour les conseils et les lecons qu'ils m'ont si libéralement donnés.

NERENT

ire EAU

Page 1