HISTORIQUE DE LA QUESTION
Les manifestations orgueilleuses du délire des grandeurs semblent avoir dès la plus haute antiquité frappé l’esprit des observateurs ; cependant, personne ne paraît avoir songé dès ce moment à les considérer comme propres à une affection bien définie. Les deux seules maladies, en effet, que comporte, dans les premiers siècles, la pathologie mentale sont la manie et la mélancolie. Encore ne sont-elles pas toujours nettement différenciées l’une de l’autre : tantôt, la manie présente comme caractère prédominant une irritabilité excessive, la mélancolie supposant l’idée de tristesse; tantôt, au contraire, une confusion déplorable se fait dans l’esprit des auteurs qui traitent de cette matière, si bien qu’on les voit ranger indifféremment dans l’une ou l’autre catégorie les maladies accessoires qu’ils rencontrent, ou même attribuer certains caractères de la manie à la mélancolie, et vice versä. De sorte que nous trouvons le
délire expansif, gai, joyeux, classé par Cœlius Aurélianus, commentateur de Soranus d'Ephèse, dans le genre Manie : « Celui-ci se croit un Dieu, dit-il, se prend pour un orateur, etc. »;, — et que, d'autre part, cette observation bien connue d'Alexandre de Tralles, d'après laquelle une femme observe la plus complète immobilité, par crainte de voir s’anéantir le monde, qu’elle supporte sur le bout de son doigt, est eitée par cet auteur à l’article Mélancolie.
Nous devons cependant reconnaitre que, le plus souvent, on considérait la manie comme un délire général, la mélancolie comme un délire partiel.
Hippocrate, Arétée de Cappadoce, Galien et leurs successeurs semblent avoir adopté surtout cette dernière manière de voir, bien que n'étant nullement exempts, les uns ni les autres, de la confusion que nous avons signalée plus haut.
C’est donc dans la mélancolie surtout qu’ils rangeaient les délires avec prédominance d'idées orgueilleuses, en même temps que les formes de lypémanie et d’hypochondrie que certains auteurs y rangent encore de nos jours : c’est ainsi qu'Arétée présente comme mélancoliques des gens qui se croient changés en coqs, en chiens, en dieux, etc.
Cette manière de voir traversa l’antiquité, le moyen âge et les siècles suivants, jusqu'aux premières années du nôtre : si bien que l’on rencontrait dans la même classe des maladies à type expansif, dominateur, orgueilleux, à côté de tristesses profondes, de délires hypochondriaques, de folies mystiques ou autres; et que Sennert pouvait définir la mélancolie tantôt une affection « cum timore el moæstilia », tantôt un état dans lequel les malades « paraissent comme accablés par la joie ».
Sauvages, de Montpellier (xvirre siècle), comprit un des premiers le besoin d'une nouvelle classification des affections
PLnder dis ail de
mentales, et les divisa en classes et ordres. La huitième classe, celle des vésanies, contient comme troisième ordre les deliria ; ceux-ci se divisent à leur tour en genres, dont l’un est la mélancolie. Sauvages en admet plusieurs espèces : celle qui nous intéresse plus directement est la cinquième, la melancolia moria, qui comprend les mélancoliques heureux.
Arnold, de son côté, tentait en Angleterre une réforme analogue : il admet deux espèces d’insanités (selon que la lésion porte sur les sensations ou le jugement), et les divise en six variétés, dont l’une prend le nom de jolie vaniteuse ou d'importance personnelle. La description qu’il en donne s’applique fort bien au délire des grandeurs.
Malgré ce que la théorie d’Arnold pouvait présenter de séduisant, elle ne fut guère adoptée, même en Angleterre, et la classification de Sauvages garda, pour ainsi dire, tout son prestige.
Chiarugi, en Italie (1793), essaya lui aussi d’une classification nouvelle; ses idées, cependant, ne présentent rien de spécialement original et semblent émaner, à peu près, de celles de Sauvages; il cherche pourtant à établir une nuance entre la mélancolie à forme triste et le délire partiel à caractère exubérant. Il donne à ce dernier le nom de /ausse mélancolie, «melancolia spuria ». Il cite à ce propos l’observation ou plutôt la narration faite par Horace au livre II de ses Épiîtres (Épist. II, touchant les faits et gestes de certain aliéné d’Argos :
teste Fuit haud ignobilis Argis Qui se credebat miros audir'e tragædos, In vacuo lætus sessor, plausorque theatro :
Cætera qui vitæ servaret munia recto
More...
Sp:
Vers dont on pourrait rendre le sens général en ces termes :
.….…. Il était un habitant d’Argos, Personnage honoré, qui, de spectacle avide, S’allait parfois asseoir devant la scène vide ;
Et là, pensant ouir d’admirables acteurs, Heureux, leur prodiguait mille éloges flatteurs..…..
Au demeurant, c'était un homme raisonnable...
Évidemment, ces quelques vers ne présentent pas trace du sujet qui nous occupe. Le délire des grandeurs ne s’y montre en aucune facon. x
Après Chiarugi, c’est le docteur Rush, de Philadelphie (1812), qui tente un nouvel effort : « Au lieu — dit M. Foville, article » Lypémanie, Nouveau Dictionnaire de Médecine et de Chi- » rurgie pr'atiques — au lieu de laisser toutes les sortes de » délire partiel confondues sous le nom unique de mélancolie, » il proposa deux dénominations différentes, celle de éristi- » manie pour désigner le délire triste, et celle d’aménomanie » pour désigner le délire gai ».
Enfin, Esquirol parait, et, comme ses devanciers, cherche à faire pénétrer un peu de clarté dans ce chaos d'opinions et d’appellations ; c’est alors qu’il invente la nouvelle expression de monomanie. Malheureusement, le premier effet de cette création est d'ajouter une nouvelle pierre d’achoppement aux nombreuses difficultés qui existaient déjà. Cela tient à ce que le novateur ne sait trop lui-même quelle signification précise attacher au mot qu’il vient de créer. Il est facile de s’en rendre compte en lisant l’article Folie, publié par lui en 1816 dans le Dictionnaire des Sciences. médicales ; tantôt il oppose la monomanie à la mélancolie : « Les passions des fous sont impé-
» tueuses dans la manie, la Monomanie.……. » (p. 159); tantôt il en fait une seule et même affection : « La monomanie où » la mélancolie, dont le délire est borné à un seul objet ou à un » petit nombre d'objets... » (p. 163). Trois ans plus tard, en 1819, Esquirol semble décidé à sortir enfin de cette confusion de termes qui règne toujours ; c’est pourquoi, à l'article Monomante, publié dans le même Dictionnaire, il donne la définition précise de cette expression, qu’il oppose à {ypémanie, mot destiné à remplacer celui de mélancolie. «Nous conservons, dit-il, » le nom de monomanie au délire partiel dépendant de pas- » sions excitantes, expansives et gaies..…… » Malheureusement, l'auteur lui-même est le premier à se départir de cette précision de langage, et cela quelques pages à peine après la définition qu’on vient de lire. Ses disciples ont fait de mème; de sorte que finalement, monomanie a signifié non plus délire partiel à forme expansive, mais délire partiel en général, et c’est acception que ce terme a conservée jusqu’à nos jours.
La paralysie générale, déjà connue d’Esquirol et de ses élèves, n’était considérée par ceux-ci que Comme une affection purement somatique, venant parfois compliquer telle ou telle vésanie, mais n'ayant rien de commun avec cette dernière. Bayle est le premier qui, en 1822, dans ses Recherches sur l'arachnilis chronique, s'applique à démontrer que les troubles de l’intelligence et ceux de la motilité suivent une marche absolument parallèle, et constituent, par le fait même, un ensemble pathologique toujours identique. Dans sa Nouvelle doctrine des Maladies mentales, Bayle va plus loin : il en arrive à affirmer, ou à peu près, que le délire des grandeurs est le signe pathognomonique de la paralysie générale progressive; qu’on «doit toujours le rencontrer dans cette affection, et dans cellé-là seulement.