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Des opinions aussi absolues ne pouvaient manquer d'amener de la part des disciples d'Esquirol une violente réaction.
Georget fut celui qui attaqua le plus vivement les idées de Bayle. Il s’attacha à démontrer qu’il y a, suivant ses propres expressions, « des monomanies ambitieuses sans paralysies, et des paralysies sans monomanie ambitieuse. » Calmeil le suivit dans cette voie, et bien d’autres après lui; leurs rechérches ont plus spécialement porté sur la seconde partie de la proposition : de Georget. Nous citerons, sans nous y arrêter, les noms des principaux d’entre eux, afin de ne pas sortir de notre sujet, ce sont MM. Parchappe, Brierre de Boismont, Trélat, Lasègue, Linas, etc.
D’autres, MM. Baillarger, Delasiauve, et surtout M. Jules Falret, se sont efforcés d'établir des signes certains de diagnostic différentiel entre la monomanie ambitieuse et la paralysie générale ; le principal, le plus important est celui-ci : « Dans la folie partielle, les idées de grandeur sont lentement élaborées, Jixes et systématisées, tandis que dans la paralysie générale, les conceptions ambitieuses sont multiples, mobiles, non motivées et contradictoires ; elles portent, en un mot, le cachet de la démence. » (A. Foville.)
Une nouvelle affection mentale était, en quelque sorte, nettement déterminée; de là à lui donner un nom nouveau, une place dans les classifications, il n’y avait qu’un pas : il fut vite franchi. M. Dagonet, et M. Broc après Jui, crurent devoir la dénommer : Mégalomanie, « expression qui nous paraît devoir être adoptée », dit M. Foville, et à laquelle nous souserivons également, parce qu’elle présente à l'esprit comme une synthèse des caractères prédominants du délire qu’elle désigne.
Quant à la place de la mégalomanie dans les classifications récentes, M. Dagonet l’identifie à la monomanie d’Esquirol et
| — 15 — la place à côté de la monomanie religieuse, de la monomanie érotique, etc.
M. le professeur Ball la range parmi les folies vésaniques. M. A. Foville en fait une forme de la lypémanie : M. Foville admet, en effet, que la mégalomanie est presque toujours consécutive au délire lypémaniaque caractérisé par des hallucinations de l’ouiïe et un délire des persécutions généralement primitif.
Nos idées diffèrent en quelques endroits de celles de ce dernier auteur, notamment au point de vue de la classification et de la marche de la mégalomanie.
Est-ce à dire que nous voudrions opposer nos opinions aux siennes, et que nous désirerions les faire prévaloir? A Dieu ne plaise! M. le D' Foville est un maitre devant lequel ne peut que s'incliner un élève tel que nous.
Seulement, il nous a semblé voir quelque chose de nouveau dans ce domaine si fouillé et si retourné...…, et nous l’avons dit.
Ce qui ne diminue en aucune façon les sentiments de déférence et de respect que nous professons et professerons -toujours pour le savant inspecteur de nos Asiles.
DE LA MÉGALOMANIE Synonymie. — Monomanie des grandeurs. — Ambilieuse (Esquirol). — Manie systématisée (Morel). — Aliénation partielle expansive. — Oligomanie (Falret). — Améno-
manie (Rush), etc.
La mégalomanie, niée par quelques auteurs, Marcé, par exemple, acceptée par le plus graud nombre, a été presque
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toujours regardée par ceux-ci comme une forme d’aliénation mentale plutôt secondaire que principale. On a vu en elle une variété soit de monomanie, soit de lypémanie, presque jamais “une entité morbide proprement dite. Cette manière de voir serait plutôt la nôtre : la mégalomanie ne présente-t-elle pas, en effet, des caractères bien déterminés, toujours les mêmes, constitués essentiellement par un sentiment d’orgueil, exagéré jusqu’à l’absurde, il est vrai, mais si lucide, si nettement systématisé, que l'examen de semblables malades appellerait l'admiration s’il ne provoquait la pitié?
En quoi ressemble-t-elle à la lypémanie, qui, par son étymologie (161 tristesse, uavtu délire) aussi bien que par le sens qu’y attachait Esquirol, indique une affection à prédominance d'idées tristes ?
Ce qui a probablement porté M. le D' Foville à ranger cette affection dans la classe des lypémanies, c’est la fréquence du délire des persécutions dans la mégalomanie. Ce qui nous a conduit, nous, à une opinion divergente, sinon contraire, c’est que nous avons considéré avant tout le délire des grandeurs comme pathognomonique de l'affection, le délire des persécutions comme un phénomène accessoire, qu’il soit primitif ou consécutif. Ceci a besoin d'explications :
Si la mégalomanie est essentielle, primilive, on conçoit que le délire des persécutions qui vient s'ajouter au substratum orgueilleux ne doive être considéré que comme un épiphénomène; si, au contraire, c’est par la lypémanie que débute la mégalomanie, à mesure que la transformation se produit, ne voit-on pas disparaitre cette tristesse, ce mutisme, cette dépression qui constituent l’habitus des Iÿpémaniaques? Leur extérieur défiant fait place, soit lentement, soit tout à coup, à une forme gaie, expansive, qui, par l'éclat de ses manifestations, va faire
| — 17 — pâlir, va dissimuler les caractères qui subsistent de l'affection ancienne. Néanmoins, s’il était une forme de délire ambitieux qui dût porter le nom générique de {ypémanie, Cest plutôt celle-ci que tout autre.
Peut-on considérer la mégalomanie comme une monomanie, au sens général du mot? Nous l’admettrions, mais à condition de ne voir dans cette appellation qu'une sorte d’étiquette — qu'on nous pardonne l’expression — sous laquelle seraient rangées un certain nombre d’affections, n’ayant entre elles qu'un point commun : concentration du délire sur un sentiment ou un groupe de sentiments nettement circonscrits. Et encore sommes-nous d’avis, avec tant d’autres (Dagonet), que ce terme de monomanie pourrait sans inconvénients — devrait même — disparaître de la langue médicale, où il devient une cause de confusion et d’embarras.
DIAGNOSTIC ET SYMPTOMATOLOGIE
En résumé, notre opinion est celle-ci : Za mégalomanie est un délire partiel systématisé, fondé sur l’exagération du Mot ou de ses attributs ; à ce titre, elle constitue une entité morbide nettement définie par les caractères précédents.
Il n’y aura donc pas lieu de la confondre avec le délire des grandeurs, vague, incohérent, de la paralysie générale; avec le délire diffus des déments. D’ailleurs, l’incoordination des idées chez ces derniers — chez les premiers, les troubles somatiques, tels que tremblements fibrillaires de la langue et des lèvres, inégalité pupillaire, tremblement de la parole; — à une période plus avancée, le relâchement des sphincters, sont autant de signes qui permettront, dans la plupart des cas, d'éviter la
confusion. De plus, la physionomie du paralytique porte l’expression d’un bonheur niais et bête; il est d’une générosité fabuleuse; il n’attendra pas que vous lui demandiez, il vous offrira des millions et des milliards avec autant de facilité qu’une poignée de main.
Considérez, au contraire, un mégalomane : il a l'œil brillant, la joue animée, il va cambrant sa taille, faisant valoir les avantages physiques qu’il croit posséder ; il se pare et s’atourne avec une coquetterie risible; ce sont des chiffons aux tons criards et disparates, des boutons brillants ou singuliers qu’il attache en n'importe quel point de son vêtement, mais surtout vers la poitrine; ce sont des décorations, des couronnes, des chapeaux extraordinaires qu’il étale avec suffisance... Approchez-vous de cet homme et lui parlez : c’est avec politesse qu'il vous répondra, surtout si vous êtes bien mis, et s’il ne se croit pas trop au-dessus de vous; vous constaterez bientôt qu’il «aime les phrases sonores, les tournures hardies, les antithèses ; son style est imagé, fleuri, symbolique ; quelquefois, il est laconique et impératif ». (Dagonet.) Et dans toute cette conversation, pas un mot détonnant, pas une exagération, si ce n’est, peut-être incidemment, celle de la personnalité; une lucidité parfaite d'esprit, une conscience complète des actes. Si bien que vous quitteriez ce malade persuadé de l'injustice des hommes, si, n'ayant par hasard effleuré telle ou telle idée faisant partie du cycle délirant qui lui est habituel, vous ne le voyiez soudain s’animer, étaler ses titres ou ses grades à vos yeux; il vous parlera des alliances nombreuses contractées par sa famille avec les souverains de l’Europe, de l'excellence de la race dont il descend, etc. Si vous voulez l’embarrasser par des objections, c’est avec une logique remarquable qu’il les écartera, Il systématise son délire avec une puissance de raisonnement faite
pour étonner; de sorte que c'est avec justesse que Hoffbauer a pu dire des malades de cette catégorie : «Ils tirent de cette idée dominante des conclusions si logiquement, si rigoureusement déduites, que si le principe dont elles découlent était vrai, elles seraient la preuve d’une intelligence remarquable ».
Il en donne comme preuve le fait suivant : « Un jésuite
» appelé Ssambari, qui se croyait cardinal et qui voulait qu’on » lui donnât le titre d'Éminence, raisonnait juste sur tout le » reste. Son provincial cherchait à le rappeler de son erreur; » Sgambari l’écouta fort tranquillement, et, quand il eut fini : — » Où vous me croyez raisonnable, dit-il, ou vous me prenez » pour un fou. Dans la première supposition, vous me faites » injure par vos remontrances ; dans la seconde, je ne sais » lequel est le plus fou, de moi, ou de vous, qui prétendez guérir » un fou par de tels raisonnements. »
- Albers (de Bonn) s'exprime à peu près comme son compatriote : « Si leurs prémisses étaient fondées, dit-il en parlant » des mégalomanes, les conséquences qu’ils en déduisent » seraient à l’abri de toute contestation ». (Zn D" Foville. — Prix Civrieux.)
M. Dagonet parle exactement dans le mème sens, et c’est à peu près l’opinion de tous les aliénistes.
« L’orgueil est donc, comme le dit encore ce dernier auteur, le sentiment générateur de leurs idées fixes », et naturellement il entraîne après lui son compagnon obligé, l’égoïsme; mais, un égoisme féroce, un égoïsme type, à satisfaire aussi complètement que possible l’auteur des HMaximes. Le mégalomane ne s'inquiète que de lui, ne pense qu’à lui, son moi seul existe. Il a un véritable culte pour lui-même.
On voit combien il diffère en cela du paralytique général. Nous croyons avoir aussi remarqué — c’est une opinion
AR | Les personnelle, que nous ne prétendons nullement imposer — un autre signe différentiel de leur délire : le paralytique parle volontiers d'argent, d’or, de diamants, de richesses, en un mot; le mégalomane insiste plus particulièrement sur les honneurs, les grades, les dignités, les emplois en vue, etc.
L'un et l’autre ont cependant un point commun, surtout au début de leurs affections : nous voulons parler des accès congestifs sous l'influence desquels les uns et les autres peuvent devenir si dangereux.
La paralysie générale étant la seule maladie avec laquelle puisse être confondue parfois la mégalomanie, nous ne parlerons pas des vésanies, telles que : manie, hypochondrie, délire mystique, démence, au cours desquelles peuvent se rencontrer accidentellement des idées de satisfaction ou de grandeur. Nous nous bornerons à rappeler que celles-ci ne sont alors ni fixes, ni cohérentes, ni systématisées.
Pour en terminer avec la partie purement descriptive de ce travail, nous allons parler de l’étiologie, de la terminaison et du traitement de la mégalomanie.
ÉTIOLOGIE
L’étiologie en est bien souvent difficile à déterminer. Combien de malades sont ramassés sur la voie publique, qui entrent dans les Asiles sans qu’on ait pu obtenir le moindre renseignement sur leur compte!
Les causes regardées comme les plus fréquentes sont : un caractère naturellement orgueilleux (Voir Observations n° IT et IV), l’alcoolisme, les diathèses rhumatismale et goutteuse, l’hérédité [M. le D' Broc en cite quelques cas, nous en con-