‹ Essai sur la Métaphysique d'AristoteChapitre 118 sur 228 · LIVRE I, CHAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE

de la croyance religieuse de la Perse et d’une partie de l'Orient, l'existence du mal démontre celle d’un principe véritablement actif, qui s'oppose, soit dans le monde, soit dans chaque homme, à l’action bienfaisante du principe divin. — Mais c'est leur commune doctrine que, pour expliquer le monde tel qu'il est, il faut reconnaitre, outre le principe éternel qui le régit; un autre principe, éternel aussi, et qui possède par lui-même l'existence et le mouvement. C'est le principe matériel d’où le mal tire son origine.

Pourtant, des le premier siècle de l’ère chrétienne, un Pythagoricien, mais qui voulait unir le Pythagorisme avec le Platonisme en une même doctrine, Modératus de Gadès! voulut, sans confondre l'élément matériel avecle principe divin, l’y rattacher et l'en faire provenir. Selon lui, lorsque Dieu avait voulu que d’autres êtres prissent naissance, il avait séparé de lui la quantité en s’en retirant, en la privant de toutes les formes dont il est la source. Cette quantité était l'élément sans forme, sans divisions et sans figure, mais capable de figure, de division et de forme, dont Platon avait parlé si souvent. Or c'était là le modele dont la matiere des corps était une imitation et comme une ombre. Et cette ma-

Tim., p. 396 : Platonemque idem Numenius laudat, quod duas mundi animas autumet, unam benefñcentissimam , maligoam alteram, ete. 1 Voy. Jons. de Script. hist. phil., III, v, 5.

tière même, en effet, les Pythagoriciens et Platon l'avaient appelée souvent la quantité. C’était la quantité, l'étendue, non plus dans son idée incorporelle, mais divisée, dispersée, plus éloignée encore de l’être et du bien, et qui semble devenir ainsi le mal lui-même’. Mais de la quantité primitive et idéale, détachée de la nature même de Dieu, comment passer effectivement à la quantité matérielle, étendue corporelle et sensible, et principe du mal? C'est là ce que Modératus n'avait sans doute pas encore essayé de montrer. Et longtemps après lui la doctrine de l'indépendance réciproque des deux principes, de Dieu et de la matière, était encore, à ce qu'il semble, celle de tous les Platoniciens.

Pour la théorie des causes supérieures qui donnaient l'ordre à la matière, elle ne pouvait avoir le même sort. À ces zdées ou formes générales, genres, espèces, attributs, où une méthode naissante d’abstraction avait pu seule voir les causes premières, à ces êtres de raison sans réalité et sans force, l’Aris-

1 Simplic. ἐπ Phys., f 5o b: ὅτι βουλήθεις ὁ ἑνιαῖος λόγος, ὥς που φησὶν ὁ Πλάτων, τὴν γένεσιν ἀφ᾽ ἑαυτοῦ τῶν ὄντων συστήσασθαι, κατὰ στέρησιν αὐτοῦ ἐχώρησε τὴν ποσότητα, πάντων αὐτὴν στέρησας τῶν αὐτοῦ λόγων χαὶ εἰδῶν. - Αὕτη δὲ ἡ ποσότης, φησὶ, καὶ τοῦτο τὸ εἶδος τὸ χατὰ στέρησιν τοῦ ἐνιαίου λόγου νοούμενον, τοῦ παντὸς (leg. πάντας) τοῦς λόγους τῶν ὄντων ἐν ἑαυτῷ περιειληφότος, παραδείγυατά ἐστι τῆς τῶν σωμάτων ὕλης" ἣν ka αὐτὴν ποσὸν χαὶ τοὺς Πυθαγορείους καὶ τὸν Πλάτωνα καλεῖν ἔλεγεν, οὐ τὸ ὡς εἶδος ποσὸν, ἀλλὰ τὸ χατὰ στέρησιν καὶ παράλυσιν καὶ ἔχτασιν χαὶ διασπασμὸν, καὶ διὰ τὴν ἀπὸ τοῦ ὄντος παράλλαξιν" δι᾽ ἃ καὶ καχὸν δοχεῖ ἡ ὕλη ὡς τὸ

totélisme d'abord, après lui le Stoicisme, avaient substitué des principes réels, dont l'énergie, l’action et la pensée étaient les caractères. Devant ces principes s'évanouissait le prestige des abstractions mathématiques ou logiques. Les idées platoniciennes ne pouvaient donc revivre qu’en une théorie nouvelle, accrue, enrichie des éléments nouveaux qui formaient la substance des doctrines d'Aristote et de Zénon. Telle fut la théorie de principes qui constitua ce qu'on peut appeler à juste titre un nouveau Platonisme. Platon en avait posé les fondements : sur ces fondements s’éleva peu à peu, avec le secours de l’Aristotélisme et du Stoicisme, le grand édifice de la philosophie néoplatonicienne.

Outre les idées et la matière, Platon avait dû compter encore l’âme; l’idée était une cause de stabilité et d’immobilité : par l’âme seule s'expliquait le mouvement. Le mouvement un et harmonique du monde démontrait une âme universelle, de laquelle toutes les âmes particulières émanaient".

En second lieu , pour ordonner le monde, et le mouvementmém e que l’âme y produit, d’aprèsles formes éternelles, d'après le modele immuable des idées, il fallait, soit dans les àmes particulières, soit dans celle du monde, une intelligence qui conçüt les idées et qui en embrassät les rapports. De plus,

1 Plat. Phædr.,p. 245 c; Tim., pp. 34, 36, 61; de Leg., X, p. 896.

pour parcourir la multitude des idees, il fallait que l'intelligence se müt; il fallait donc qu’elle fût en une âme, qu’une àme en füt le sujet τ, Toute intel ligence particulière résidait en une âme particulière, et dans l’âme universelle l’universelle intelligence, l'intelligence de Dieu.

Enfin Platon avait rapporté toutes les idées à un principe supérieur, le Bien, qui était en son essence l'Un ou l'unité pure. Or, les idées n'étaient pas seulement les objets de l'intelligence, elles en étaient aussi, et par cela même, les formes; elles en constituaient les éléments. Le principe des idées était donc nécessairement aussi le principe de l’intelligence même.

L’Un, l'Intelligence , l'Ame; trois causes subordonnées, la seconde à la première, la troisième à la seconde, et dont la troisième préside au monde sensible, tel est le système qui faisait en quelque sorte le fond du Platonisme, et qui, chez les nouveaux Platoniciens, parait de plus en plus à la lumière. Dans Platon lui-même, on l’entrevoit à peine, caché

1 Tim.,p. 30 b : Νοῦν δ᾽ αὖ χωρὶς ψυχῆς ἀδύνατον παραγένεσθαί τῳ. Platon ne donne pas ici, ni ailleurs, les deux prémisses desquelles résulte cette conclusion. Mais elles se tirent aisément de sa doctrine aussi bien que de celle de ses successeurs, — L’Aristotélisme accorde la mineure : qu’une intelligence discursive (qui se meut d’une idée à une autre) ne peut être qu’en une âme ; mais il nie la majeure : que toute intelligence est'discursive; el par conséquent il nie la conclusion. La Métaphysique consiste justement à établir la nécessité d’une Pensée sans idées, par conséquent sans mouvement, par conséquent sans âme proprement dite.

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