LIVRE I, CHAPITRE III
à son tour, se confondre avec le second. Au lieu de s'élever, dans la recherche d’une cause première et surnaturelle, plus haut que la métaphysique péripatéticienne, les Platoniciens demeurent encore, quelque effort qu'ils fassent, bien loin au-dessous d'elle, au-dessous même du niveau où Alexandre d’Aphrodisiade s'était arrêté, et à ce degré inférieur où Aristote avait placé l'intelligence humaine, l’intelligence assujettie, par ses rapports avec la matiere, aux conditions de la multiplicité et du mouvement.
La philosophie d'Aristote semblait laisser séparés, d’un côté, l'intelligence divine, cause finale du monde, de l’autre, le monde, en y comprenant même l'âme humaine; un monde sans principe intérieur d'unité, simple assemblage de parties indépendantes les unes des autres. Le Stoïcisme était venu réunir en Dieu, comme en une âme commune, toute la nature. Mais c'était en faisant de Dieu l'âme du monde, en n’y voyant rien de plus que la nature même. Cette àme universelle, ce principe intérieur d'unité et de vie dans la nature, les Platoniciens essaient, sans le détruire, de le rattacher à un principe plus élevé, à une cause surnaturelle, d’une simplicité, d’une immutabilité véritablement divines. Mais c’est ce que, jusqu'au temps où nous sommes parvenus, ils ont essayé en vain. Aussi le principal reproche que le Platonisme adresse alors à la doctrine péripatéticienne, ce n'est pas celui
que lui adressèrent surtout les Plotin et les Proclus, de ne point attribuer à la Divinité une unité assez parfaite, et de ne pas la placer assez haut au-dessus de la nature humaine; c'est plutôt de briser ou d’affaiblir le lien qui doit rattacher le monde à Dieu : telle est du moins la pensée qui domine dans les fragments que nous avons encore d’un livre composé au deuxième siècle de l'ère chrétienne par lé Platonicien Atticus, sur la différence des dogmes de Platon et d’Aristote.
Aristote avait fait le monde éternel. En même temps il l’avait représenté tenant de la cause première, par le mouvement essentiel qu'il en reçoit, non pas seulement son ordre, comme le voulaient jusqu'alors les Platoniciens, mais aussi tout son être. C’est ce que ne sait point voir Atticus. À ses yeux (comme à ceux des théologiens chrétiens qui opposerent plus tard le même argument au Néoplatonisme lui-même 1), faire le monde éternel, c’est le faire par cela seul indépendant de Dieu; et il repousse comme une impiété l'opinion qui retrouvait le même dogme dans Platon ?.
Aristote avait fait l'âme humaine inséparable du corps dans ses puissances inférieures; maïs il l'avait aussi représentée intimement unie dans son essence
1 Voy. le livre suivant.
? Euseb. Prep. ev., XV, 9.