LIVRE I, CHAPITRE II
traire, de même que, chez les Cyniques, le bien étant identifié avec le labeur, et presque avec la peine, le plaisir devenait un mal, de même, méconnaissant le pur acte immobile et paisible, auquel Aristote avait attaché le plaisir, et réduisant toute action à la tension et à l'effort, les Stoiciens ne sauraient y associer le plaisir. Le plaisir est à leurs yeux un relâchement par lequel l'âme se détend, se dissout’, et par conséquent s'éloigne de sa nature et de sa perfection 2. Comment serait-il dans notre nature de le poursuivre?
1 Diog. Laert. VII, 114 : Τέρψις δὲ οἷον τρέψις, προτροπὴ τῆς ψυχῆς ἐπὶ τὸ ἀνειμιένον. Διάχυσις δὲ, ἀνάλυσις τῆς ἀρετῆς. Cicer. Tuscul. IL, 22: Voluptate, qua cum liquescimus fluimusque mollitia. — Cependant les Stoïciens euxmêmis définissent la joie un soulèvement , une dilatation ( ἔπαρσις, elato), et la tristesse une contraction ( συστολὴ, contractio) de l'âme. Diog. Laert, VII, 111; Galen. de Hippocr. et Plat. ρίας. 11, 99, 139, ete. Stob. Ecl. t. Il, p. 152. Cicer. Tusc. IV, 6, 7. Or, ils considéraient la dilatation comme un effet de la tension, et la contraction comme nn effet du relâchement. Voy. plus haut, p. 138, Peut-être concilierait-on ces idées en supposant τὸ qu'ils considéraient le plaisir comme une dilatation, produite à la vérité par une tension de l'âme, mais portée à un tel excès, qu'il en résulte en quelque sorte le désag'égement des parties, et par conséquent la détente et la dissolution; car la cohésion naturelle d’un corps est détruite par le trop grand écartement comme par le trop grand rapprochement de ses prties : eu sorte que la joie outrée et la tristesse seraient les deux excès (νου. plus bas, p. 200) opposés, destructeurs du {or naturel de lâme; 2° qu'ils considéraient la dilatation même et la contraction excessives de l'âme, dans le plaisir et la tristesse, comme résultant du relàchemen de l'iyeuovxiy ; car ils voyaient dans la faiblesse la cause de toutes les passions (voy. plus bas, p. 202, n. 8).
2 Mais les Stuiciens distinguent de "ἡδονὴ la χαρὰ, qui n'est pas πάθος, mais εὐπαάθεισι, et compatible avec la vertu et la sagesse, Voy. plus bas,
L'inclination naturelle des êtres ne tend donc pas au plaisir; elle tend au maintien de leur constitution, soit dans lindividu ou dans Pespèce. Ils y parviennent par une série de différents actes : ce sont les actes qui conviennent à leur nature, d’un seul mot les convenables*, ou, suivant l'expression latine, les fonctions, les offices?. Telles sont les fonctions de la nutrition, de la reproduction dans l'animal; chez l'homme, de plus, Pacquisition du savoir, les soins de la famille, de la société, l’exercice de la tempérance et du courage, la grandeur d'âme, la bienfaisance, etc.; en un mot, tout ce à quoi nous porte notre nature 3, et sur toutes choses, les actes qui tendent au salut et au bien des autres hommes. Aristote avait enseigné que la perfection et la félicité de l'homme étaient inséparables de la société, et que l'individu n’était, selon l'ordre de la nature, qu'un moyen dont la société était la fin 4.
1 Καθήκοντα, Diog. Laert. VII, 107; Stob. Ecl. τ. II, p 158.
2 Officia. Le sens propre de ce mot est en elfet fonctions. (Cicer. de Div. IT, 52 : Officium et munus oculorum), et c’est pour cela même que Cicéron pense qu'officia traduit bien χαθήκοντα. Ad Ate. XVI, τά : Mihi nôn est dubium quin quod Græci χαθῆκον, nos officium... Nonne dicimus coss. officium, senatus officium ἢ — En traduisant o/ficia par devoirs, on en restreiut le seus. Car les animaux et les plantes mêmes ont leurs χαθήκοντα. Diog. Laeit. ὙΠ, το. — Le devor, c’est quod oportet, τὸ δέον (qui correspond exactement à l’ob/ gatoire) : or, selon les Sticiens , c’est le χατορθῶμια, ou χαθῆκον τέλειον, qui est seul δέον. Cic. Or. 21 : Oportere enim perfectionem declirat officii. Cf. de Off. I, 27.
3 Cic. de Off:T, &-
4 Arislot. Puit. I, τ.
LPVRE I, CHAPITRE IT. 185
Toutes les vertus Humaines (toujours à l'exception de la vertu proprement divine de la contemplation) se terminaient à la vertu sociale, à la justice, essentiellement identique avec l'amitié ᾿ς; en sorte qu'aimer les autres hommes était encore plus véritablement naturel à chaque homme que &e s'aimer luimême. Telles étaient les maximes qui faisaient des Péripatéticiens la secte sociale, politique entre toutes les autres”. Après eux les Stoïciens proclament que c’est la nature de l'homme d’être ami de l'homme 3, de l'aimer, non par intérêt, mais de cœur #. Tous les êtres raisonnables sont faits les uns pour les autres, et ce qu'il y a de principal dans l’homme est ce qu'il a de propre à la communauté5. Loin de se croire né pour lui seul, c'est son devoir et sa nature de considérer comme utile à lui-même tout ce qui l’est aux autres6, de se