LIVRE I, CHAPITRE IT
pour ainsi dire, confié et recommandé chaque être à lui-même". Il aime ce qui fait son être; et c’est en lui-même qu'il trouve ainsi le principe de son amour pour lui-même?. Ce n'est donc pas pour le plaisir que nous nous aimons, comme les Épicuriens le prétendaient; le plaisir n'est pas l’objet de notre premier désir 9, Avant de le connaître, chaque être tend déjà évidemment à acquérir et à conserver tout ce qui appartient à sa nature. Ainsi croit, verdoie et fleurit la plante 4. Le plaisir est un accessoire® qui vient, chez l’être animé, s'ajouter à la satisfaction des désirs, mais qui n'est, par luimême, l'objet d'aucun des désirs naturels. En sorte que ce n’est pas parce que les objets de nos désirs nous donnent du plaisir qu'ils nous agréent, mais cest parce qu'ils nous agréent que nous y trouvons du plaisir 6.
Ces principes, la philosophie stoicienne en est
1 Cicer. de Fin. IN, 53 IV, ro.
% Id. ibid. III, 5 : Feri autem non posset ut appelerent aliquid, nisi sensum haberent sui, eoque se et sua diligerent. Ex quo intelligi debet principium ductum esse a se diligendi sui. -— Mackintosh, Hist. de la philos. morale (trad. par M. H, Poret, 1834, in-8°, p. 185 ), propose de lire : esse se diligendi. Mais ce qui vient apres celte phrase montre qu'il ΠὟ a rien à changer à la leçon ordinaire, — IV, 15 : Omnis enim natura est diligens sui. CF. Senec. £p 76.
3 Cicer. de Fin. 111], 5; Diog. Laert. VII, 85.
4 Diug. Laert. VII, 86.
5 Ἐπιγέννημα. Diog. Laert. VIL, 85-6, — Accessio. Senec. de Vita beata, 9. Cf. Οἷς. de Fin. II, 9.
$ Senec. |. 1, : Nec quia delectat , placet ; sed quia placet, delectat.
redevable et aux Platoniciens, particulièrement à Polémon, qui se plaignait que Zénon lui dérobât ses pensées !, et encore plus, peut-être, à Aristote et à Théophraste?. Mais, en les empruntant, elle les transforme, et les approprie à un nouvel usage. Aristote avait dit le premier que tout être tendait naturellement à un but, dont le plaisir n'était qu'un accessoire %. Mais le but de chaque étre était, suivant lui, un acte simple de vie, supérieur en soi à l'organisme, et qui avait son principe, son essence première dans l’action immatérielle de l’Intelligence pure. Pour les Stoïciens, ce but ést la formation et le maintien de la constitution naturelle prise dans son ensemble, où se déploie, à travers la matiere, la tension de la Raïson. En second lieu, si, dans la doctrine péripatéticienne , le plaisir ne vient qu'à la suite de l'acte , il y ajoute pourtant, il l’achève, il en marque la dernière perfection, et le fixe dans sa bienheureuse immobilité 4. Au con-
1 Diog. Laert. VII, 25.
2 Voy. dans le Μ΄ livre du de Finibus de Cicéron, le discours de Pison, qui expose, de son propre aveu, la doctrine péripatéticienne (que lui avait enseignée pendant p'usieurs années le Péripatéticien Staséas de Naples), quoiqu'il prétende, d’après Antiochus, que celle des Platoniciens était absolument la même (V, 3), et Stobée, Ecl. τ. IT, p. 242, sqq., qui est généralement ici parfaitement conforme à Ciceron. La principale source où ils ont puisé tous les deux était probablement le περὶ εὐδαιμονίας de Théophraste, V. Heeren, ad Stob., t. 11, p. 254.
3 Eth. Nic. X, 4.
* Ibid.