VoUL, I, II
li INTISODUCTION.
gesse ; semblable à un intendant, la raison pratique prépare à la sagesse du loisir et lui assure toute liberté pour accomplir son oeuvre propre, et cela en prenant le soin de maintenir les passions et de les assagir ' . Et c'est bien en effet à la sagesse que doit appartenir la prééminence : la pensée pratique n'a pour objet que l'intérêt de l'homme ; la pensée pure ou sagesse spéculative a pour objet l'éternel et le divin. Mais, au moment même où l'auteur exalte ainsi la sagesse, il laisse voir que pour lui ce qui vraiment prime tout, c'est la vertu morale : car de cette sagesse même il fait une vertu morale, il la déclare digne de louange, sans quoi il se trouverait que, supérieure à la pensée pratique par son objet, elle lui serait inférieure par sa valeur propre-. N'est-ce pas redire encore qu"il n'y a rien de meilleur que la vertu ? C'est pour la vertu que tout le reste existe, lisonsnous dans un passage bien remarquable, et tout le reste est comme un point de départ pour aller à elle. Or, les moyens existant pour le but, la fm est semblable elle-même à un principe, et c'est en vue d'elle qu'existe chacune des choses qui mènent à elle. La vertu est la plus excellente des causes, car elle vise à la fin, non aux movens. Et cette fin, c'est le
1. Mu'iii. Moi'., I, xxxiv. à la lin. Oli-w v.z: oaoîoj; to'jto) t, -iw/r^z:;,
2. Magn. Mor., I, xxxiv. 17. 'H aèv yio aosîx TTîpi tô àB-.ov xal tô BcTov, T, ÔÈ ■ip&vf,5:; — aol tô ïujasspov àvSptÔTru..., iom 5f,Xov cit; f, ïO'^îa ipz-:/, zz-:-K Tout ce cliapitie est extièineiiicnt remaiiiiinble.
INTRODUCTIUN. lo
beau, le tout de la vertu consiste à se proposer comme objet le beau'. Quelle affirmation de l'excellence de la vertu qui se confond avec rexcellence même de son objet, le beau ! On s'est demandé s'il ne fallait pas reconnaître ici je ne sais quelle nuance de stoïcisme introduite dans la pensée et dans le langage d'Aristote. On a remarqué de plus le sens un peu nouveau de certaines expressions', la recherche des distinctions minutieuses, et quelque peu subtiles, le goût pour les divisions, pour la logique à outrance, pour une dialectique un peu sèche et scolastique% et tout cela a paru assez conforme aux habitudes stoïciennes. On a été très frappé aussi d'un passage de la théorie de l'amitié, fort digne de remarque en effet, encore qu'un peu obscur: l'auteur établit une différence entre zb où.-nzc'j et -b /SouÀvîtîv d'une part, et -b '■MlT,zéoy
1. Magu. Moi'., I, xviii-xix. TaJTr,i; ';io vnv.x -/.xi ■zt.'û.x éTzl, xai si;
Ta'jTT|V èstIv Tj àp'/r • TO-jtoy j'vey.Ev, ;j.5a7vOv tx sî; tout' èttîv • tô ôè xiVj; àp-/?', Tivl EoiXc, y.xl to'jto'j ï'iv/.v/ £7T'.v ËxaTTOv... ^EÀTÎrrr, sst'.v ■x'.i'.ï (fj àpsTT,), OTi TO'j TÉAO'j; ÈsTi aT0/aGTi7.f,. . Tf,; ÔÈ y' iff-1 TîXoî TÔ vcaAÔv... Tf,; àpETT,; TravTsXw; tout' èstI tô xaAÔv TrpoOéïOa'..
'i. Notamment l'emploi du mot ôpirf,. Voir Mugn.Mor., ], iv, 9-11. Lk se trouve cette proposition qui n'est pas en accord avec la doctrine d'Arislote : O'Jôï ivipycia ou ;j.t,oè ôp|j.f,. Ce qui signifie, d'après le contexte, l'iu'il n'y a point d'acte là où il n'y a pas ce que l'on appellerait dans la langue du dix-septième siècle inclination de la volonté. C'est trop restreindre le sens du mot aristotélicien svspyEia, et c'est prendre ôpixi^ au sens stoïcien (complète spontanéité de la volonté, mouvement d'élan par lequel la rolùutc s'approche des objets extérieurs, comme dit très bien M. Guyau dans son Manuel d'Epictétc, traduction nouvelle, Paris, 1873).
3. Voir, en particulier, le chapitre i»'' du livre l"'. Sans doute Aristole jirocède d'une manière analogue, quoique avec plus de prestesse, dans ses réfutations où il accumule les objections, les critiques, les déductions et réductions à l'absurde; mais dans ses expositions il a une manière large qui ne se retrouve pas ici.
iG INTRODUCTION'.
et zb ^j'^xi'ix-izv d'autre part. Ce qu'il nomme ctt/TiTcv et jS;-j//}Tcv, c'est ce qui est l'objet propre de l'amour et du vouloir, ce qui est aimable ou digne d'être aimé, ce qui est digne d'être \oulu, ce qu'il est naturel et raisonnable d'aimer et de vouloir. Il réserve les mots (iù.rr.izv et /5;-j//;T£oy, lesquels marquent une sorte de contrainte, pour ce qui détermine effectivement l'amour et le vouloir, et il montre que cette détermination peut avoir lieu sans que la raison la précède ou l'approuve. Quand on aime ce qui est mauvais, parce qu'on y trouve de l'agrément et de l'utilité, on aime une chose qui se fait aimer sans être vraiment aimable ; on aime en fait, et comme par la force des choses, ce qui n'a pas droit à l'amour ^ Aristote avait employé dans un passage de la Morale à Nicomaque les mots aîcôrà et oûoezéyj d'une manière analogue, mais sans songer aucunement à faire de cela une théorie ^ C'est encore dans l'école stoïcienne que se rencontre le goût pour ces sortes d'oppositions et pour cette précision extrême de langage : les stoïciens se sont montrés fort attentifs aux mots, fort soucieux de les expliquer, de les com-
1. Maon. Mor., II, xi, 9, 12, 13. "Etîoov |j.èv o-jv st:: tô 'iiAT.TÔv xal tô '■iù<:t,zivi, iliUT.trj xal tô jiovAï.TÔv xal tû |jO'jat,tî'ov. Bg'jat.tôv [xâv yàp tô ârrAw; dc-'aOôv, ''^o-j'/a^-zérrj Se tô ivAG-zhi àyaOôv. G-jto) xal 'J'.at.tôv |jièv tô âTTÀw; àyaOùv. ç'.aï,tîqv Se tô a'JToJ àya6ôv. "EsTi Sa tô [xvj aiA-f,T£ov xai »i}wT,TÔv, TÔ Si 9'.AT,TÔv o'jy. ËsTi ç'.Ar,Tiov. .. E— s'.St, Tàya6û» T,y.oAO'j6£i t6 cjijLïïpov xai TÔ rfi'J, 7, èax'. csaO.o; ôJv t.S'J;, Ta'jTT, afAo;* TaÀ'.v a\i ayixcssûwv, f, o"j|j.se(5wv, Ta'JT-f\ çîao;. 'Aaa' oox ËTTai ys -/aTi tô siATjTôv •f, Tota'jTT, '^Ckia.' 'iCKr{zm -'àp t,v TàyaOS'/, S Si -^aOXo; où c;iXt,tô?- où vip àA^à xaTà TÔ o'.XtiTjov.
l.XTliODLCTlO.X. n
menter, d'en développer le sens. Toutes ces raisons réunies ont donné h penser que Fauteur de la Grande Morale pouvait être quelque péripatéticien que les leçons du Portique ne laissaient pas indifférent. Dans la Morale à Eudème^ il y a comme un retour au platonisme ; dans la Grande Morale, il y aurait un mouvement vers le stoïcisme. C'est fort possible. Il se peut aussi que toutes ces nuances s'expliquent simplement par la prédominance, croissante depuis Aristote, des préoccupations morales, et aussi par le goût si naturel d'un disciple pour le commentaire et la paraphrase des idées du maître*. En tout cas, la Grande Morale semble d'une époque un peu postérieure à Aristote, et ce n'est pas sans quelque défiance qu'on y peut chercher sa pensée.
Je me borne à ces indications-. Il est facile de voir maintenant que, dans une étude sur la doctrine morale d' Aristote, c'est à la Morale à Nicomaque surtout et presque exclusivement qu'il faut s'adresser. La plupart de nos citations seront empruntées à cet ouvrage. Dans les deux autres nous chercherons des éclaircissements,
1. On en trouve un cxeni|)le iK)t:il)le dans l'explication longue et peu claire d'ailleurs (I, ii) de cette expression d'Aristote disant (£//(. .Y/c, 1, VIII, 8) que la félicité est de toutes choses la pins digne d'être poursuivie et choisie, sans faire pour cela partie de la série des biens, z-'. lï -ivrwv
2. Voir, sur ce sujet, Ueberveg, Gcfuu/rîss in Geschidde der l'hiloi^ophic, t. I, p. 17G et suiv., édit. de 1876. Les diverses opinions des critiques sont très clairement résumées. Voir aussi Vlntroduction de M. Harlhélemy Saini- Hilaire il sa traduction des Morales d'Aristote, et surtout le premier E:isai de sir Alexandre Grant, dans son édition de la Morale n yicomaquc, t. I. p. 18-71. Londres, :!c édit., 1874.
18 INTllODUCTIUN.
des commentaires, des moyens de discnssion, des termes de comparaison.
>'ons Yondrions d'abord donner nne idée nette et vive de la doctrine, nons esqnisserons donc rhomnic vertueux et sage d'après Aristote. C'est le meilleur moven. scmble-t-il, de présenter cette morale telle qu'elle est, sans la dénaturer, sans la fausser. Nous entrerons ainsi en commerce intime avec l'auteur. C'est après avoir été à son école, après l'avoir pour ainsi dire entendu, écouté, admiré, que nous redirons ses leçons. Notre esquisse sera faite avec le souvenir sans cesse présent de son enseignement. Nous raconterons et tâcherons de faire partager nos impressions.
Après cela, nous pénétrerons dans l'intérieur de la doctrine. Nous nous demanderons ce qu'elle dit touchant la règle morale et tonchant la fin pratique. Nous essaierons de la bien comprendre, d'en bien fixer le sens. Nous verrons quelles difficultés elle soulève, comment la plupart de ces difficultés disparaissent quand cette murale est remise en son vrai jour, à sa place, je veux dire quand elle est rattachée à l'ensemble des conceptions philosophiques d'Aristote. Cependant certaines difficultés demeureront : nous verrons pourquoi.
Entrant de plus en plus dans la pensée d'Aristote, nous saurons en quoi consiste son système moral et quel nom il faut lui donner. Ce système, nous l'apprécierons et nous chercherons comment il peut être modifié, amélioré, si l'on veut le conserver.
IMUUDUCTIO.N. lit
Dans tout le cours de cette étude, nous nous tiendrons très près des textes, citant, traduisant, commentant sans cesse. Aristote mérite bien qu'on fasse effort pour le suivre. On ne perd ni son temps ni sa peine en une telle compagnie. Outre le plaisir vif et noble de recueillir à chaque instant de belles choses, on médite sur les plus hautes questions, sur celles qui ont le plus de droit à intéresser et à passionner le philosophe, et c'est une fortifiante méditation.