‹ Essai sur la morale d'AristoteChapitre 127 sur 128 · Elh. Nicovi.. X. VIII. 11. — Eth. Euifem., I, iv · texte numérisé non relu

Elh. Nicovi.. X. VIII. 11. — Eth. Euifem., I, iv

l'immuable et éternel objet de la pensée pure. Combien il est loin de l'empirisme grossier et des doctrines utilitaires! Le bonheur n'est pas pour lui ce que la plupart des hommes nomment de ce grand nom. La définition qu'il en donne est faite pour surprendre et déconcerter ceux qui prisent plus que tout les plaisirs des sens, ou les richesses, ou la puissance.

Et pourtant quelle conformité, quelle convenance intime entre l'idée du philosophe et le génie grec ! Si le vulgaire peut s'étonner, Félite de la société d'alors se retrouve, se reconnaît ici, avec ce qu'elle a de meilleur dans l'esprit et dans l'âme, avec ses plus hautes aspirations, avec ses préférences les plus sérieuses, non dans sa forme réelle toujours, mais dans cette forme idéale que la raison conçoit et qui attire par un charme si puissant les âmes élevées, délicates et généreuses.

Elle est grecque, vraiment grecque, cette noble et brillante morale. Elle est humaine aussi. Et comment ne le serait-elle pas? Le Grec antique n'est-il pas un des types les plus complets et les plus beaux de l'humanité ?

Les défauts qui, dans cette doctrine, tiennent au caractère national, au génie propre du philosophe, au temps où il a écrit, ces défauts se corrigent aisément.

La morale d'Aristote néghge trop les misères de l'homme; elle trouve la vie présente trop belle et s'y renferme à tort; elle semble ne considérer dans le

monde que des gens heureux, soucieux de mettre dans leur conduite un ordre et une harmonie cjui l'embellisse, et cherchant dans la haute philosophie un noble et délicieux emploi de la pensée; elle méconnaît trop ce que la vie humaine contient de souffrances et ce que la vertu a de rude; mais, malgré tout, elle repose sur une si profonde idée de la nature humaine que l'on peut en conserver le fondement, encore qu'on la déclare à bien des égards défectueuse. Mettez-y ce qui y manque, l'esprit de renoncement et de sacrifice, la lutte contre le mal, en soi et dans les autres, l'amoureuse et courageuse pitié pour les souf&*ances d'autrui, un sentiment vif de la rigueur du devoir, ce sérieux incomparable de la vie chrétienne pressenti par Platon, que sais-je encore ? une vertu plus austère^ avec quelque chose de plus rehgieux : redemandez à Platon son mysticisme, empruntez aux stoïciens leur sévérité, avec le christianisme placez Dieu partout, au principe et au terme, recevez de Dieu la loi, la règle, aspirez à Dieu comme à la fin suprême, et dites que la vraie vie, la vie parfaite et la vie bienheureuse, c'est celle qui est en Dieu; ajoutez que l'existence présente n'en donne que le prélude ou l'avant-goût, et que le souverain bien étant perfection et félicité, n'est pas de ce monde : quelles modifications n'apportez-vous pas alors à la doctrine morale d'Aristote ! Et .néanmoins elle demeure en ce qu'elle a d'essentiel. Ces conceptions plus nettes, plus sévères ou plus élevées l'améhorent, elles ne la détruisent pas. Certaines difficultés disparaissent; le système devient plus com-

plet et plus harmonieux; les belles formules du philosophe semblent prendre un sens plus riche et s'illuminer d'une plus éclatante lumière. C'est rester fidèle à Aristote que de le modifier ainsi. Son principe fondamental subsiste. 11 a vu que vivre pleinement selon l'idéal vrai, c'est être parfait et heureux ; il a entrevu que la source profonde de la vie est à la fois dans l'homme et audessus de l'homme. La félicité, c'est la vie pleine, parfaite, excellente : ainsi entendue, comment ne seraitelie pas la fin pratique elle-même ' ? Yoilà cet cudémonisme rationnel et moral, que l'auteur de la Morale à Nicomaqiœ a le premier exposé dans un traité spécial et régulier. Avant lui, Socrate et Platon avaient soutenu la même thèse ; son honneur à lui c'est de l'avoir reprise avec une précision supérieure, et l'œuvre originale où il l'établit et la développe est presque pour la philosophie morale ce qu'est sa Mêtaphijsiquc pour la philosophie spéculative. Œuvre maîtresse, savante, point pédante. Pascal a marqué vivement le caractère propre aux écrits des anciens philosophes en un temps où d'ordinaire on le méconnaissait. « On ne s'imagine, dit-il, Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes, et comme les autres, riant avec leurs amis, et quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leur politique, ils l'ont fait en se jouant. » Le mot est juste, et il dit tout, le fort et le faible. Ce que c'est que se jouer ainsi, je voudrais que cette

1. £(/(. IVfC, I, VII, 8. Tc'a-'.ov ôt, t: ^aîvcTx: y.al a-jTaoxe; f, ^ùSaifiovia.

étude eût réussi à le faire entendre. Elle aura pu montrer aussi que l'allure aisée et le demi-sourire du sage n'empêchent point son œuvre de répondre à cette belle parole qui est de lui : « La \ie heureuse est celle qui est selon la vertu, et une telle vie est sérieuse '. »

I. Etii. yic, X, VI, 0. A'jy.i: ô' 6 c'joa';j.wv |îio; /.t.-:' àoarr.v zhx:-

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