‹ Essai sur la morale d'AristoteChapitre 5 sur 128 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

Si on leur prend quelque chose de leur Ame, on met en soi une force de plus pour faire ce métier d'homme où Ton ne saurait jamais trop exceller. Lacordaire dit ({uelque part que le Chrétien, a ces hauteurs où le placent la foi et la grâce, doit saluer avec respect Xhonnûtc homme ; il doit être lui-même honnête homme en perfection. Saluons aussi ces anciens Grecs si admiralîles, et sachons ([ue nous pouvons gagner quelque chose dans leur commerce. Nous ne renierons, nous n'ouhlierons rien de ce qui met notre civilisation moderne, malgré ses misères, au-dessus de la leur. Surtout nous ne méconnaîtrons, nous ne négligerons jamais ce que nous devons au christianisme. Mais, comme les types supérieurs dans Fanimalité renferment les qualités les meilleures des types qu'ils dépassent, ainsi la perfection et la beauté de l'homme tel que nous le concevons maintenant, doit contenir et non supprimer l'antique beauté qu'elle domine.

Tout ceci dit ce qu'est ce livre sur la Morale d'Aristote, et l'esprit qui l'a inspiré. J'ai étudié cette morale avec une sorte de passion, prenant plaisir à en saisir et à en rendre autant que possible le caractère grec, le caractère original; j'ai essayé de l'ex-

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poser on sa forme propre, iic lui imposant ni Jes proportions ni les apparences ni les préoccupations de la philosophie moderne. .Fai voulu donner une idée Araie de ce premier traité régulier de morale, et, si je l'ai commenté par le reste de la philosophie d'Aristote, c'est pour être iidèle à .Aristote lui-même, car ce grand esprit a parfaitement vu <]ue si les sciences doivent être distinctes, (.'lies doivent être unies : composant ce qu'il appelle une -rpxyu.x-iix, il n y veut traiter que ce qui est du sujet, clyMcj, comme il dit, et il écarte tout ce qui appartiendrait à une autre étude, àllc-oix; c"/i}îoj; àv Et/;; mais cela ne l'empêche point de porter dans cette étude particulière les principes généraux qui animent et gouvernent sa pensée . et des diverses sciences il fait un système où il essaie de reproduire Iharmonieux ensemble de cet univers qui est si varié et qui est un.

J'ai tâché de me faire grec avec Aristote, et je me suis laissé librement aller à ce plaisir de revoir vivante en quelque sorte cette grande philosophie , car les idées sont comme les hommes, elles ont une vie, et ici surtout comment séparer les hommes et les idées, puisqu'il sagit de morale, et partant, selon le mot d'Aris-

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tote, des choses humaines, ta àvBrM-ivxl Mais, en deA'enant grec, l'auteur de cette étude na pas cessé d'être moderne et d'être clirétieu. Indifférent anx doctrines elles-mêmes, il n'eut goûté dans son long commerce avec Aristote qu'un plaisir d'amateur. Ce n'eût pas été assez. Si le véritahle artiste ne se déprend pas de lui-même en passant dans les antres on mieux en les faisant passer en soi, comment le philosophe ponrrait-il, dans une étude historique, faire ahstraction de son esprit propre et de ses doctrines? On ne peut faire ime œuvre sérieuse qu'en demeurant soi-même : l'auteur a porté dans son appréciation son âme, sa façon moderne, contemporaine, de comprendre et de poser les questions, enfin son christianisme. Mais, en commentant Aristote avec ces ressources d'un autre temps, il a toujours cherché à ne le point dénaturer lui-même, et s'il a ici et là senti la joie d'avoir plus et inieux qu' Aristote, jamais, il en a la confiance, il n'a été injuste pour son génie ni pour sa philosophie.

Ce siècle a vu paraître heaucoup de travaux sur Aristote, et, en particulier, sur sa morale. Je les ai mis à profit. Il y en a d'illustres, et cette mention n'ajoutera rien à leur juste re-

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nommée. Mais la reconnaissance m'oblige à les citer, et si quelque apprenti philosophe lisait ce livre avant que ces commentateurs ou ces éditeurs de la morale d'Aristote lui fussent connus, je lui rendrais le service de les lui indiquer : je donne donc ici dansune note la liste des auteurs que j'ai consultés ^ Mais je dois signaler d'une manière toute spéciale la belle et savante édition de

1. J'iii consulté très souvent avec fruit l'édition lécente des Ethica Xicomachea, par Rauisauer (Leipsick, 1878, avec un commentaire perpétuel en latin) ; et le travail fort intéressant de Moore, édition des quatre premiers livres et du livre X de la Morale à Nicomaque, avec introduction et notes en anglais (2e édit., 1878, Londres). Citons encore le long et très important chapitre consacré à la morale d'Aristote, par Zeller, dans sa Vhilogophie des Grecs (nouvelle édition, 1879); la traduction française de la Morale et de la Pyh^î'pe, par Tlinrot, 1824; la traduction française des mêmes écrits, par M. Barthélémy Saiut-Hilaire, 1837 et ISaii; les précieuses indications de M. Ravaisson, dans son Essai sur la métaphysique d'Aristote, notamment t. I, p. 440-482; la traduction anglaise de VElhique à Nicomaque, par Drowne (Bohn's classical library, 1880, Londres); l'édition avec notes en anglais de la Politique, par Richard Congreve (2^ édit., 1874, Londres). Nommons aussi VExamen de la Morale d'Aristote, de M. Antonin Rondelet (Paris, 1849). Disons entin que nous avons usé en certaines occasions de la Paraphrase d'Andronicus de Rhodes (édit. publiée par Heinsius, 1617, Amsterdam). Je remercie .M. Laboulaye à qui je dois d'avoir ajouté à tant de secours celui de ce commentateur ancien. — L'Histoire des théories et idées morales dans l'antiquité, de M. J. Denis, contient, t. \, p. 189-190 de la première édition, Paris, 1856 (il y a maintenant une deuxièmeé dition), un brillant et vigoureux développement sur la conformité des théories d'Aristote au génie hellénique. En composant mon chapitre sur l'Accord de la conception aristotélicienne de la vie avec le caractère et le génie grecs, je ne connaissais pas ces pages éloquentes. Mon livre était fini quand elles m'ont été signalées. Mais un autre écrit de M. Denis avait fait, il y a longtemps, une vive impression sur mon esprit : c'est sa thèse intitulée Le Rutionalisme d'Aristote. Le « rôle de la raison dans les connaissances humaines d'après Aristole » y est étudié d'une manière très remarquable.

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