‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 2 sur 40 · LS PRE · texte numérisé non relu

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cette doxologie qui fait mieux que demander puisqu'elle est presqu'une sommation, la sommation des enfants cffrayés devant les désastres et les puissances du Mal, à la Justice et à la Miséricorde divines. « Ce genre de sommation que volontiers il accepte — écrit G. Goyau — la sommation de la détresse qui appelle, qui crie au secours, qui lui dit: J'ai confiance, aidez-mot! » (12). En un mot, la sommation qui n’est point celle, nee ou inconsciente de l’orgueil et dé la domination, mais celle de l’amour, la sommation que Dieu travaille à susciter dans la bonne volonté de ses créatures.

I n'y a rien là, je pense, qui soit en désaccord avec Port-Royal, puisqu il me semble qu'est gardée, dans ces vues sur les manifestations humaines du travail de la Grâce,

à l'humilité sa part légitime. D'ailleurs, un être qui pèche ne peut pourtant ignorer toute l’indulgence pour sa personne, toute la préférence pour lui-même qui le font se complaire, toujours un peu plus, dans tout ce qui le monte ou l’ennorgueillit. Sera-t-il sincère ? Sincère ou lucide ? On ne peut parler de sincérité qu'à partir de cette distinction de départ qui, il est vrai, ressortit autant au domaine de la lucidité psychologique qu'à celui de la vérité morale. Et c’est ici que revient jouer tout le mystérieux de la Prédestination. À quoi bon scruter ce qui ne peut l'être.

Pratiquement, s'il démasque aussi le tentateur en fuyant par avance sa volonté qui ne tend par de fallacieuses manœuvres qu'à remporter à son profit une âme qui ne doit être investie que de la seule volonté du Père, tout frère du Christ alors agit en imitant le Maître dans la condition et par les moyens qui sont en son pouvoir. En imitant le Maître pour continuer non seulement l'exemple mais aussi l'œuvre puisqu'il est dans les voies divines de faire coopérer le genre humain à la tâche du Rédempteur, ce qui donne peut- être encore plus de grandeur à l'élection. Il est bien évident que la méconnaissance d’une telle orandeur à laquelle est appelé tout être racheté de la masse pécheresse, — ce que toute âme de bonne volonté peut espé-

(12) Goyäu. Le Christ, p. 4x.

rer — serait une ignorance insensée. Plus fol encore cependant serait le juste et joyeux orgueil qui en dérive s’il ne s'exprimait dans l'élan d'une gratitude informée de modestie. Là sont de singulières rencontres qui paraissent impossibles aux habitudes du monde. De pareils accords — en effets inconcevables à la raison privée des lumières spirituelles — sont les secrets de la Grâce du Christ.

De la condition de pareils accords, les port-royalistes n'ont point douté. S'ils voyaient l'effet de ce don divin dans l’obéissance amoureuse aux préceptes ce qui leur faisait exprimer le sens de la Grâce du Christ par les mots de David : « A mandatis tuis intellexi », ils n'ignoraient pas que l'intelligence ainsi retrouvée était aussi l'introduction aux mystères, ce que soulignent aussi les paroles de saint Auoustin : « Non intratur in veritatem nisi per caritatem ». Et pourtant la règle pratique qui nous est proposée, conseillée, n'est que l’obéissance. Aura-t-elle l'avantage d’être l’'obéissance amoureuse, celle qui ne se lasse pas ?

C'est ici que, malgré la chaleur d’un Saint-Cyran et de quelques autres, les doctrinaires port-royalistes n’ont pas réussi à nous le faire espérer. Là ils échouent. Du moins je le crois. Ils échouent par faute psychologique. Non pas, si l’on veut, qu'il y ait des textes qui trahissent une maladresse, mais l’absence de textes nous invitant avec assez d’ardeur, assez de sagesse et aussi assez d’habileté, à amener toutes nos facultés, nos intérêts, nos sentiments, à travailler à la gloire du Verbe par l’obéissance à ses préceptes et la soumission à ses conseils... heureusement.

Pourtant, un bénédictin du xx° siècle, maître de la spiritualité contemporaine, pensa que ce ne serait là qu’ «imiter la sainte humanité de Jésus ». Elle appartenait si étroitement au Verbe, précise-t-il, elle Tui était livrée si absolument, qu'elle n'avait pas de personnalité propre. C’est là un des aspects essentiels du mystère de l'Incarnation. Proportion gardée, il doit en être ainsi de nous. » (13).

Cette conclusion de tendre à une parfaite humilité qui

(13) Dom Marmion. Le Christ dans ses mystères.

serait aussi un parfait abandon aux mains du Christ, les Jansénistes l'ont certainement voulu. Il y a des lettres de Saint-Cyran à ses «dirigés » qui reflètent de pareils désirs. D’autres port-royalistes d’un caractère plus doctrinal et surtout plus dogmatique l’ont voulu aussi mais n'ont pas su sans doute l’enseigner, le prêcher comme il le fallait, car c'est bien là qu ‘il y eut une faute. Contre leurs intentions venait jouer aussi ce que pouvait avoir d’exagéré dans l'application la très légitime mise en garde contre soi-même, la méfiance de l’amour-propre qui, à la fin, pouvait bien anémier les plus légitimes sentiments.

Ainsi voit-on qu'il n’y eut aucun parti-pris ou pour ou contre, et que l’on ne voulut déprécier une morale qui se peut enorgueillir de très belles conversions. Mais sous l'éclat de telles réussites, on n’a voulu non plus oublier ce qu’on est bien contraint d'appeler ses dangers.

Ces quelques pages, nous l’espérons, éclaireront le court avertissement qui précède l'étude que l’on s’est proposée et en atténueront la brutalité.

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