‹ Essai sur la morale de Port-RoyalChapitre 32 sur 40 · DATÉE DU 2 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DATÉE DU 2 DÉCEMBRE

J'ai Ju, Monsieur, le troisième volume des Essais de Morale qui m'a été envoyé de votre part, avec un plaisir et une édification que je ne puis vous exprimer, Toutes les vérités y sont pures et vives ; et vous les rendez si sensibles ét si palpables, que si notre corruption n'était pas telle qu'elle est, et que nos âmes fussent moins appesanties par le poids de nos cupidités et de nos anciennes habitudes, vous nous feriez faire un grand chemin en peu de temps. Cependant si le cœur n’est pas emporté, l'esprit est convaincu, et n’a rien, ce me semble, dont il puisse se servir pour combattre des principes si constants, et des preuves si solides et si évidentes, L’amour-propre, comme vous nous le faites toucher du doigt, se rencontre presque dans toutes nos actions et dans toutes leurs circonstances. On ne sçaurait faire un pas que l’on ne mette le pied dans quelqu'un dés pièges qu'il nous tend et le seul moyen de les éviter

serait de marcher dans la simplicité des Saints, ce qui est l'effet d'une protection de Dieu fort extraordinaire. Je vous avouë, Monsieur, qu’à l’usage que vous faites de votre santé, le public a grand intérêt que Dieu vous la conserve. Je puis bien assurer que j'y en ai plus que qui que ce soit, non seulement par la profession que je fais de vous honorer et par l'estime que vous sçavez que j'ai pour vous ; mais encore parce que Je me vois partout dans les Ouvrages que vous faites sur la direction des mœurs, que toutes les maladies que vous y traitez sont les miennes ; et que vous n’y dites rien, qui ne fasse sur moi de très profondes impressions.

Cet éloge des ouvrages de Nicole, qui dévoile aussi l’humilité du réformateur de la Grande Trappe, confirme le jugement de MM. d’Arras et de Saint-Pons. En effet, cela ramène à la nécessité du « tremblement » de la « crainte chaste ». Mais l’abbé de Rancé écrit que si le cœur n’est pas emporté, l'esprit est convaincu. C’est là que la chose est difficile: pratiquement il faudrait que le cœur soit emporté : ce serait l’essentiel. C’est ici que nous sommes ramenés à l’importun des choses : il eût été opportun que la manière de présenter les faits fût capable d’emporter le cœur avant de convaincre l'esprit. Peut-être était-ce là le secret pour réussir.

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