AU V° SIÈCLE
(Lettre de Saint Prosper contre Cassien et les moines de Lérins)
D'après l'Histoire religieuse de la Nation française de Goyau
Säint Augustin, saint Jérôme, le pape Zosime, la police impériale ayant fait bloc contre le pélagianisme, les Gallo-Romains du Midi qui avaient pu incliner vers la doctrine du moine Pélage faisant bon marché du péché originel, durent s’effacer, dit M. Goyau (Histoire religieuse de la Nation française, page 59) et il nous rappelle que si le moine gaulois Leporius rétracta son « pélagianisme » devant un concile africain, ce fut en Gaule aussi que Rome trouva des apôtres pour rappeler à la Grande-Bretagne, patrie de Pélage, la nécessité de la Grâce : saint Germain d'Auxerre et saint Loup de Troÿes, de 429 à à 431, et derechef en 447. Saint Germain d'Auxerre, accompagné cette fois de Sevère de Trèves.
L'on connaît la doctrine de prédestination de saint Augustin auquel l'Ecriture et la tradition révélaient la libre disposition des Grâces de Dieu à ceux de la « massa peccali » et la prédestination des élus avec leur concours libre et réel, ainsi que la prédestination, l'abandon des damnés, damnés pour leurs fautes librement commises et leur refus de Dieu, ce que Pascal exprime très exactement dans le . « Premier écrit sur la Grâce » quand il résume le sentiment des dis-
ciples de saint Augustin « suivant lequel on voit que Dieu a une volonté absolue de sauver ceux qui sont sauvés, et une volonté conditionnelle et par prévision de damner les damnés ; et que le salut provient de la volonté de Dieu, et la damnation de la volonté des hommes ». Comment la chose peut se faire, c’est là le mystère devant lequel il se faut arrêter, ce que firent aussi bien les Augustiniens que
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leur maître. Maïs on n’est pas sans immédiatement apercevoir quelles interprétations équivoques ou contraires ou exagérées pouvait susciter Ja pensée de l’évêque d’Hippone sur une question aussi délicate et à quels litiges elle pouvait alors, innocemment, conduire. Bien avant la querelle janséniste, bien avant aussi les discussions que ne purent terminer les réunions « De Auxiliis », avant même les déformations de la doctrine luthérienne ou celles de Gottchchack... dès le v° siècle, les moines de Lérins et de Marseille, penchant vers une conception de la Grâce moins dominante, laissant plus d'efficacité à la seule volonté humaine ; Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome — lequel ne se faisait pas la même idée du péché originel que saint Augustin — ayant, dans des Conférences écrites avant 429, exposé une doctrine de la Grâce faisant que celle-ci ne devançait pas nos mérites, mais les accompagnait et que la foi n'était plus une Grâce mais une disposition bienheureuse pour en profiter ...ces hérésies devaient amener des réactions contraires et les querelles, les premières querelles de l’Augustinisme, même parmi ceux qui, d'un seul bloc, s'étaient portés contre la doctrine pélagienne. Cassien, en effet, dans son livre contre Nestorius, combattait les pélagiens et proclamait la nécessité de la Grâce de Dieu. Cependant, il proclamait dans ces conférences, longtemps tenues à l’ombre des cloîtres dans lesquels commençait de vivre l’hérésie nouvelle — celle qu’on appellera plus tard le semipélagianisme — (il proclamait dans ces conférences) des convictions allant à l’encontre des doctrines augustiniennes.
Comme, à la même époque, on eut connaissance en Gaule d’un iraité d’Augustin pour les moines d'Adrumète dans lequel plusieurs de ces moines avaient cru comprendre dans la pensée du grand converti un fatalisme désespérant et fatal, deux laïcs gaulois, Hilaire et Prosper d'Aquitaine, demandèrent à l’évêque d'Hippone une explication. Gelui-ci les rassura, au moins s’y efforça dans ce qui devait être son dernier écrit, son « Traité sur la prédestination des sainis et les dons de la persévérance ». Saint Prosper entrait alors dans la polémique religieuse, reprochant aux provençaux, les moines de Lérins et ‘de Marseille, d’accorder à l’homme antérieurement à la Grâce, un bon vouloir initial méritoire pour le salut. Ici commence la première querelle de l’Augustinisme.
Comme à la fin d'août 430, là mort du Docteur de la Grâce laissait les moines plus libres dans leur combat, l’Aquitain restant seul, ils se sentirent pleins de hardiesse, De là la circulation de ce formulaire contenant quinze propositions soit-disant empruntées à Augustin et répulées condamnables, L’'Aquitain reprit la défense du Docteur de la Grâce, le justifiant par sa plume et allant trouver toujours avec Hilaire, le pape Célestin qui, bientôt, envoyait une lettre aux évêques gaulois, leur rappelant qu” « Augustin à toujours été en communion avec de siège de Rome » et que « jamais l'ombre d’un soupçon ne l'a atleint, Sa science était si grande que les papes l’ont toujours rangé parmi les maîtres les plus autorisés ».
Alors, nouveau formulaire des moines provençaux sur les quinze propositions soutenues par les Augustiniens, disaient-ils, qui abolis-
dus
sent ainsi la consolante doctrine de la Bonté d’un Dieu qui veut le Salut de tous les hommes. Nouvelle riposte de Prosper qui proteste, contesle et prend l'offensive contre les « Conférences » de Cassien, qui commençaient de se répandre, en accusant Cassien et ses amis de n'être que des pélagiens. « Chassez donc ces loups occultes », criait-il au pape Sixte. Réserve de Sixte, silence de Cassien. A son tour, Prosper doit se taire. Enfin, discrètement en 434, saint Vincent de Lérins, pourtant un « des loups occultes » dénoncés par saint Prosper, devait, dans son Commonitorium, viser les doctrines augustiniennes sur là prédestination en qualifiant de tentations les nouveautés doctrinales. Et M. Goyau nous affirme que ce petit écrit lérinien devait être considéré par l'Eglise de l'avenir «€ comme l'exposé le plus rigoureux et le plus autorisé de la notion de tradition et de développement dogmatique » (p. 61). |
Il est intéressant de remarquer que les novations doctrinales de saint Augustin sont qualifiées de tentations et non pas exactement d'erreurs. Ainsi, peut-on juger le caractère des condamnations de tendances que prendront nécessairement toutes les condamnations de cet ordre. Il en sera exactement, treize siècles après, de la condamnation de la morale port-royaliste. D’une certaine façon, on n’en peut nier en effet les dangers, ce que le moine de Lérin appelait des tentations.
Qu'ensuile le diacre Léon — le futur saint Léon le Grand — pour mettre une certaine clarté dans l’obscurité de ces différends, fît à son tour une espèce de formulaire des décisions papales et conciliaires dont on ne devait pas s’écarter : formulaire où était proclamée la nécessité de la « Grâce prévenante » incompatible avec les opinions de Cassien, mais où n'était point envisagé le problème de la prédestination, ne voulant pas entrer dans « certaines questions plus profondes et plus difficiles »... Que plus tard, au Concile d’Arles, l’évêque de Riez, Fauste, l’ancien abbé de Lérins, fit se rétracter le prêtre Lucidus, un théologien plus qu’augustinien qui allait jusqu'à nier la liberté humaine et à proclamer que la prescience divine poussait les damnés vers la mort éternelle... tous ces faits ne purent arrêter la querelle.
Dans les écrits de Fauste, en même temps que certaines idées fausses sur la nature corporelle de l’âme, on retrouvait le vieux péché d'opinion qui consistait à donner à la Grâce un rôle trop subalterne et niait sa seule efficacité salvatrice comme dans Cassien. Rome ménagea pourtant le saint homme. Le pape Gélase, en 494, qualifia bien de suspects les écarts de Fauste et les conférences de Cassien, sans cependant les condamner, En 520, quand les moines Scythes interrogeront le pape Hormisdas sur la doctrine de Fauste, il répondra que ses livres, sans faire autorité, peuvent être lus, mais avec une prudente réserve. Presqu'un sièele de débat, la querelle n était point terminée. Elle devait d’ailleurs souvent renaître ei dans l’axe augustinien les deux erreurs d'interprétation opposées représentées par les tendances de Lucidus et autrement par celles de Fauste, ne devaient trouver une trêve que dans la lumière d’un autre concile provençal à celui d'Orange, en 529, où saint Césaire, évêque d'Arles, présenta à dix-huit évêques l’orthodoxie qu'il avait résumée sous la forme de
dix-neuf projets de formules dogmatiques qu'il avait auparavant soumis par l'intermédiaire du clerc romain Boniface, à l'approbation du Pape Félix IV, qui les remania. Un an et demi plus tard, Boniface, devenu pape, donnait aux décrets d'Orange la portée d’un acte doctrinal de l’Eglise universelle, Et ces décrets proclamaient que la Grâce était indispensable à l'effacement du péché originel, au secours de notre volonté, à la prière, au salut comme aux débuts de l’acte de foi, de même qu'ils proclamaient hérétique de dire que Dieu prédestinàt les hommes au mal et qu'ils affirmaient que tous les baptisés ävaient la possibilité d'accomplir, avec la Grâce de Dieu, leur salut.
Cependant, quand, à propos des extrèmes que défendit Lucidus, on remarque qu'Augustin les avait soigneusement évités et que pour être exactement son disciple, il faut un certain sens de nuances comme le dit d’ailleurs très valablement M. Goyau, il ne faudrait pas non plus manquer d’un certain sens de nuances autres et ne pas dire comme il le dit beaucoup moins valablement, que ce sens manquait à Lucidus comme plus tard à Gotschalk, à Calvin et à Jansénius. Bon pour Lucidus et pour Gotschalk : fe sens leur manquait tout à fait. Pour Calvin, il fit plus que lui manquer. S'il manqua à Jansénius, ce fut tout de même un peu moins. Pour des choses qui réclament autant de précisions el de nuances d'interprétation, faut-il se garder d'exprimer librement son opinion et rapidement, ou la vérité vous défaut.