‹ Essai sur La Mothe-le-VayerChapitre 1 sur 13 · Essai sur La Mothe-le-Vayer · texte numérisé non relu

Essai sur La Mothe-le-Vayer

LVpo<|ue de Louis XIII est comme le crépuscule du grand fflècle de notre littérature ; de beaux rayons percent déjà les ténèbres ; ce sont ceux de la poésie et spécialement du geoie de Corneiil^. La philosophie a aussi des traits lumineux. Mais rëloquence et presque tout le domame de la prose est encore dans l'ombre. Quelques noms, il est vrai, ont triomphé de cette obscurité, tels que Balzac et Voiture; mais d'autres moins heureux , ou demeui enl dans l oubli, ou paraissent à demi-elTacés. Cependant c'est dans ces ombres que se trouvent les origines de tout ce que le règne de Louis XIV a vu de plus brillant; la mauvaise phîlo^ Sophie elle-même prépare le terrain pour une doctrine nouvelle et féconde; la ibéologie prend sa part dans reiiij>iie ■ de la littérature. Toutes les sciences se dégagent de cet antique vêtement de la langue latme, et deviennent plus populaires. La langue française profite de tous ces travaux , et à travers mille changements parvient à se fixer. '

Tels sont les traits principaux de l'histoire littéraire de ce temps , si l'on met de côté la poésie et le tliéàtre. Un personnage a touché à toutes ces matières, et s'est mêlé aux controverses qu'elles soulevaient; c'est I^a Mothe^Le^Vayer.

Philosophie , théologie , langue française , sciences morales et métaphysiques, dous trouvons tout cela dans ses ouvrages. Une étude approfondie de La Mothe>Le-Vayer ne sera donc pas inutile ; elle pourra donner quelque idée de cettç époque , et en quelque sorte des destinées de la prose française , en un temps dont on ne connaît guère que la poé- , sie. Un autre motif nous a dicté ce choix \ c'est le désir de faire mieux connaître un écrivain , qui ne mérite pas entièrement Toubli, et de faire servir à d'autres le soin que nous avons pris , de lire la volumineuse collection de ses œuvres.

La Mothe-Le-Yayer appartient à Fhistoire de la philosophie, par le pyrrhonisme qu'il a répandu dans ses écrits. Nous le rétablissons à sa vraie place, avant Tavènement du

cartésianisme y et nous le mettons à son rang, dans la série des sceptiques français.

il s'est mêlé de théologie dans une seule question , celle de la Vertu des Païens ; nous lui rendons ici son véritable I r61e; il est Tadversaire de Saint«Cyran et de ses disciples, et combat sous les auspices de Richelieu. Cette stion est le point même de la querelle entre la philosophie et le jan^ sénisme.

Il s'est opposé aux efforts qui se faisaient de tous c^lés I pour fixer la langue \ il a lutté pour Tancienne et lacile manière d'écrire contre la nouvelle , plus correcte et plus

pure , et s'est montré Tantagoniste de \ augelas. Par là nous assistons pour ainsi dire à la fixation de la langue.

U a été précepteur de Philippe de France, iîrere de Louis XIV ; il a été «qqpelé aux mêmes fonctions près -du Roi , et à ce titre il a écrit une série de livres sur les sciences qui appartiennent a 1 t ducation d'un prince. Nous y trouvons Toccasion de recMeîliir quelques témoiguages sur réducation du grand Roi et de son frère.

Ces quatre points de vue divefs nous fournissent la division

la plus naturelle de notre sujet . L'ordre chruuologique favorise également cette division. Ëneflet , Touvrage principal où | Le Vayer a exposé sa philosophie est de 1632 ou 1633 , ainsi que nous rëtabliroos ; œ sont les dialogues d*Orasius Tu- ' bero; la Vertu des Païens est de Tannée 1641 ; les lettres où il fait la critique des remarques de Vaugelas sont de 1647. Ëniiu il est nommé précepteur de Monsieur , frère du Roi , en cette même année de 1647 , et prend part à Téducation du Roi lui-même en 1652.

Tel est aussi Tordre de ce travail. Après un abrégé de la vie de La Mothe-Le-Vayer, nous traiterons successivement de son scepticisme , de la Vertu des Païens , des disputes relatives à la langue ^ et de riostructiou du Prince.

La vie de La Mothe-Le-Vayer a été racoutée par quatre ou cinq auteurs, qui se sont plus ou moins suivis les uns les au* très : PellisBon et d*011ivet , dans THistoire de TAcadémie; Perrault , dans ses Hommes iUustres ; Bayle , dans son Diôtioiiiiaire critique , à l'article Vayer; le P. Niceron , dans i^es Mémoires; et enfin Tauteur de la Vie placée en téte de réditiou de Dresde , édition dont nous nous servons dans tout le cours de cette étude. Nous ne pouvons guère ajouter à ces biographies. Le Vayer est Tauteur du monde qui parle le moins tie lui-même , de ses amis et de la société dont il est entouré. Nous avons cependant réuni les traits épars et les rares détails fournis par les contemporains , qui pouvaient donner quelque intérêt à cette notice.

François de La Mothe-Le-Vayer naquit à Paris en 1 588. Sa famille était du Mans , et fort connue dans la lua^istrature, il eut un cousin lieutenant-général du Mans, un autre, président à mortier à Metz ; il comptait encore parmi ses parents un conseiller au grand conseil , un aumônier d*4nne d'Autriche, et enfin Le Vayer de Boutigny, qui fut intendant de .

Soissons (1) , auteur de livres estimés sur radniiiiistration , et qiii fournit les éléments nécessaires pour une édition complète des oeuvres de Le^Vayer (2). Son père , Félix de La

Mothe-Le-\ ayer, conseiller du lUn, et substitut du procureurgénéral au Parlement , s'était donné à la jurisprudence civile ■et canonique , et aux mathématiques. La Chronologie universelle de Pierre de Saint-Romuald fait Télogedu père et du fils (3).

Le Vayer confesse que sa jeunesse eut ses transports et ses saillies , et qu'il ne se remettait jamais en mémoire ce temps passé, sans admirer les mauvais pas qu'U y avait faits. Mais cet aveu plein de franchise a moins de rapport à ses mœurs , qu*à la licence de quelques écrits de jeunesse. En effet , il donna dans ce temps-là une interprétation peu décente de l'antre des iSymphes, décrit par Homère au troisième livre de l'Odyssée (4). Cet ouvrage , qu'il supprima , reparut avec plus de ménagements dans THexaméron rustique. Cest une pièce très malséante encore , et qui ne lit pas plus d'honneur à sa vieillesse qu'à son adolescence. Quelques uns ont jugé que c'était profaner le nom d'Homère (5). Le Vayer fait encore la peinture de sa jeunesse et de «es inclinations , sous le nom d'Hesychius, dans un dialogue d*Orasius Tubero , et il avoue qu'il fut retiré de ses égaréments par quelques personnes de bon esprit , qui lui firent voir les premières lumières de la vraie philosophie (6).

(1) Mercure galant, mars 168â.

(2) Œuvres, l. 1 , l""* pnrl., p. 20, 50.

Chronolog. univers, de P. de S. Honiuald, 111, 874; Cf. Perrault, HommM illustres, et LamooDoye, bibliotb. de la Croix du Maioe, p. 84.

(4) V. Hexaméron rustique, p. 9G et suiv.

(5) Voici comment un auteur s'en explique : Hoc illù ad eslremam vecordiam rtstabal. ul qui ralioni humanœ et scientiU bellutn indixissent , liUeras quogueomnes. infamalo earum principe, quantum in ipsis essel, pcrderenl. Petrus Ptlitos, de Sybilla, llb. II, cap. 10, p. 234. V. BajJe, art. Vajer, note G.

(G) Orasius Tubero, 1, 230.

Dès rannée 1633 , il a^t la réputation d*un savant.

Mademoiselle de Gournay, fille d'alliance de Montaigne y comptait déjà Le Vayer au nombre de ses iiiedleursainis(l). 11 cultiva cette amitié jusqu'à la mort de cette savante fille, qui lui légua sa bibliothèque.

La Hothe^le-Vayer succéda à son père , en 1625 , dans la charge de substitut du procureur-général 11 était versé dans la jurisprudence , mais son caractère et ses opiuious s'accommodaient mal avec l'esprit de la magistrature. « Jamais , dit-il , je n*eus que de Taversion pour la chicane et pour les aflàires de Thëmis (2). » Ses biographes n*ont pas dit à quelle époque il se démit de celte charge; mais sans doute ce fut peu de temps avant dN tiiier eu tonctions près de Philippe de France (1647). Car le privilège de son livre de l'Instruction du Dauphin , qui est de 1640 , lui donne encore la qualité de substitut du procureur-général , et nous voyons par Tépitre »i M. Molé, premier président , en téte de son premier recueil de lettres , qu'il ne siégeait plus au parquet en 1 647 .

Le Vayer épousa la veuve d'un Ecossais, fdie aussi d'un Ecossais, conseiller au Présidiai de Poitiers; elle avait refusé M. de Cadenet , frère de Luynes , celui qui devint duc et connétable (3). De ce uianage^ natjuit , vers Tan 1629 ou 1630, l'abbé Le Vayer, dont nous aurons sujet de parler. Sa femme vivait encore en 1644 , puisque la Reine , n'ayant pas nommé Le Vayer aux fonctions de précepteur du Roi , donna pour raison qu'elle ne voulait pas d'une personne qui fût mariée. Mais elle dut mourir quelque temps après , puisqu'on ne fil pas d'obstacle au choix qui fut fait de Le Vayer^ en 1647, pour instruire Philippe de France.

Le Vayer commença fort tard à donner ses ouvrages au~ public. Le P. Siraiond , qui fut confesseur de Louis XIII,,

(1) Mém. de MaroUes à l'aonée 1683.

(2) V. OrMÎM Tubero, Diilogiie de la vie privée. — Cf. lettre CIX. (S) Notice eo Mte des Œuvres, 1. 1, l** part., p. 49.

et dont le neveu , le P. \nioiue Si r moud , fut Tanii de l.e Vayer , lui avait donné ce conseil , la première fois qu'il Ta vait vu , de ne pas publier trop tôt de livres. « 11 h*y a rien dans les sciences, lui disaît-il, qui n*ait ses coins et ses recoins, où la vue d'un jeune homme ne perce pas; attendez que vous ayez cinquante ans sur la tête , pour vous faire auteur (1). » C'est en 1632 et 1633 qu'il mit au jour ses premiers ouvrages. C'étaient , d'une part , des dialogues sous le pseudonyme d'Orasius Tabero(2), qui lui donnèrent brait . d*esprît fort et de philosophe sceptique. D'autre part, il fai- . sait paraître des opuscules politiques et de circonstauce , comme le Discours delà bataille de Lutzen, et les Réflexions sur la trèue de^ Pays-Bas , qui , selon toute* apparence , lui valurent la faveur du cardinal de Richelieu. A partir de ce . moment, jusqu'à la mort de Hichelieu, ses livres parurent avec une épitre au ministre , et en quelque sorte sous son autorité.

Vers cette époque, Le Vayer fit plusieurs voyages à la suite de quelques ambassadeurs. Les voyages tournaient au profit de sa philosophie sceptique. La diversité des moeurs et , des coutumes était, comme nous le verrons, le répertoire intarissable de sa dialectique. Déjà , si nous l'en croyons dans le Dialogue de la Vie Privée, il avait vu les principales parties de l'Europe , avant d'écrire l'Orasius Tubero (3). Il se rendît en Italie en 1635 avec M. de fieUièvre; c'est Chapelain qui nous l'apprend par une lettre à Balzac. « Vous trouverez ici un livre de M. de La Mothe-Le-Vayer , personnage de grande vertu et de beaucoup de savoir, lequel me l'a mis entre les mains, pour vous le faire tenir de sa part; c'a été son occupation de cet automne, au retour du voyage

(1) Lettres de Gui Patin. '

(2) Orastus Tubero est anc manière de iraduclkm htine de son nom. V. plu» bat.

(3) .0ra8itt5 Tubero , I , p. !23L

d*Jtalie^ où il était allé secrétaiie de M. de Belliavfe, ambaasadetir extraotidînaire prudes Princes Italiens. Vous n*y

trouverez point votre style, ni œs grâces qui vous sont particulières; mais vous y trouverez le buu seiis partout, etc. i^l) » Le Vayer (ait lui-même allusion à ce voyage dans la troisième {Hurlie <ie sa Prose chagrine (2).

Nous pensons que le livre dont il est parié dans cette lettre est celui de la Conirariété des humeurs. Cet ouvrage, tout poiitique , est dirigé contre les Espagnols et la maison d'Âutricbe. Il en est de même du Discours de rhistoire, et de récrit qui a pour titre : En quoi la piété des Fronçait " , diffère de cette des Espagnols, etc.,.. Cette dernière pièoe | ^ . est en effet du temps de L<Hiis XIÏI . quoi eu disent Pellisson , IVicerou et les autres. Toutes ces publications étaient destinées à servir les desseins du ministre.

Le Yayer suivit en Espagne Bautru , qui avait la oonfiancer • du cardinal , et qui fut chargé d^une mission près d*Oliva> rès , en qualité d'envoyé seulement , dit Tallemant des Réaux. (3). Ils virent tous deux L'£scurial, et Le Vayer rapporte ce mot de Bautru au ministre espagnol : « Qu'en reconnaissance de la bonne chère que sa Majesté Catholique, lui avait &it faire, il souhaitait que tous ceux qui maniaient ses finances, sV comportassent comme les moines de L'Escurial dans la bibliuthèc}ue, dont il les avait rendus gardions; parce que , possédant un si grand trésor , il avait remarqué qu*aucuii d'eux n'eût voulu en fiiire son profit particulier, ni s'en prévaloir (4). »

Le Vayer avait aussi fait le voyage d'Angleterre ; il vil à ^ 3

' (I) Letiro dn 11 février 1636, Mélanges tirés des letices mattuacntes de Chapdaio» p. 96.

(2) (Ettvres, t. III, I" pert., p. 385.

(3) Mémoires de TeHemaet des Réem» II, p. 108.

(4) (MiqervstioBS sur la coniposil. des livres. CEwres, 1. II, i** pari., p. 375 cT. MéDagiaiia, Il , SI , et lettres de Le Va^, HI, el Ll; t VI, 1** part., p. 33 et 471.

. Londres cks escfimeurs qui avaient beaucoup de l'air des gladiateurs romains, et admira le plaisir que ce spectacle donnait aux Anglais (1). Enfin il dit dans une de ses lettres^

qu'il a passé ses meilleures années hors de son pays (2). Cependant sa réputation et !a faveur du ministre allaient

. toujours croissant. Le V'ayer lut appelé e n 163 8 à faire par^ tie de T Académie française , établie déjà depuis trois ans, mais qui ne comptait pas encore quarante membres; et sa jcéception eut lieu le 14 février 1639. 11 y trouva des rivanxv Bayle estime que la plupart de ses collègues écrivaient mieux que lui , mab que personne n'avait autant de lecture et de savoir ; et stinrant Vigneul>Aiarville , qui est très-défavorable à Lé Vayer, T Académie le regardait comme un de ses premiers sujets (.'} ;. On sait que le principal objet des travaux de celte compagnie fut le Dictiouuaire, et qu'elle avança fort lentement dans cette entreprise , au gré du Cardinal. 11 y a qudque apparence que Le Vayer partageait l'impatience de Richelieu. Il ne devait pas comprendre qu'on agit avec tant de sf nipules et de oirmnspection à l'égard des mots et des questioQS de langage ou de grammaire , dont il faisait si peu d'état» Q est probable encore que , dans cette division des opinions, qui parut au sujet du plan du Dictionnaire , Le iVayer futpourle dessein de Chapelain , qui voulait accompagner les mots et les phrases d'exemples tirés des auteurs.' Le système contraire délendupar Vaugelas triompha , et nous eûmes le Dictionnaire de la langue et de Tusage , ce qui valait beaucoup mieux. Nons donnerons, dans le quatrième chapitre , le détail de la controverse littéraire qui fut soutenue par Le Vayer contre Vaugelas et les plus autorisés des acadé-

j miciens. Nous verrons aussi comment Kicheiieu prêterait Le Vayer à Balzac.

(1) OpuoiilMy t. m, 2« ptrt., p 51.

(2) Lcure VI, t. VI , part., p. 56.

(3) Mélanges d'histoire ei de Uuéntare» t. II, p. '310.

Au oominenoeiiieDt de Taniiée 1640 , notre auteur donna

au public son livre de 1 Instruction du Dauphin. Dès ce moment , il parut désigné pour être le précepteur du jeune prince (1). Peut-être même le Cardinal songea-t-il à remployer dans des affaires d*Elat. Cest ce qu*on peut inférer d*une lettre de Balzac à Chapelain, du 25 juillet 1641. « Je ne pense pas que celui sur qui on jette les yeux pour l'instruction du prince , soit un autre que celui qu'on voudrait employer pour la négociation de la paix Ce sont des pensées qui ne lui font point de tort , et cette destination , qui le juge digne de choses si hautes et si importantes, ne lui doit pas être désagréable, quoiqu'il n'ait pas dessein d*aider à la faire réussir. En cela, Monsieur , mes sentiments seront toujours conformes aux siens ; et , soit qu'il aille à Cologne , soit qu*OD le loge au Palais-Royal, soit qu'il tienne bon dans son cabinet, je croirai qu*il ne se peut mieux laire que cequ'il aura fait. M. de La Mothe-Le-\ ayer ni a appris beaucoup de choses que je ne savais pas , et m'a confirmé quelquesHones que je savais , etc. . . . (2). »

Mais Le Vayer fut employé bientôt dans un office tout différent. L*abbé de'Saint-Cyran était enfermé au donjon de Vincennes. Aucune charge ne pesait sur lui; mais il nourrissait des projets de relormatiun, qu'il ne pouvait entièrement étouffer, et il était Tami d'un évéque belge , héritier déguisé des doctrines de Baius. L*évéque d*Ypres venait de mourir, mais son livre, diversement reçu dans les écoles , trahissait les doctrines des nouveaux réformateurs. Richelieu , qui s'entendait en théologie , appela la doctrine au secours de la force. Tandis que son- confesseur Lescot tenait en respect les opinions téméraires, qui se faisaient jour à la Sol'bonne , en matière de grâce , il chargea deux écrivains de combattre ceux qu'on appelait les Çrranistes , et qui

(1) Gibriel Nadié» Mascunt, p. 378.

(S) Lettres à Chapelain , EIxevir , p. 309.

fuimit il» jansénistes peu de temps apm. L*uu des deux, k jésuite Antoinfi^Simiond,' neveu du confesseur du Roi,

prit le côté théologique de la question , et traita de l'Amour de Dieu; l'autre, La Mothe-Le-Vayer , prit le côté philosophique , et composa pour' les hommes de lettre» et les gens du monde la Vertu d^ - Païens (1641). Nous nous sommes eflbrcés d'édairoir ce point dans le troisième chapitre.

A la mort de Richelieu , la foi Lu ne de La Mothe-Le-Vayer parait soufTrir quelque éclipse. On choisit le précepteur du Roi en 1644, et ce ne fut pas lui; nous en avons indiqué les raisons au cinquième chapitre. Cependant si Mazarin ne hii fut pas un protecteur aussi déclaré que le cardinal de Richelieu , Le Vayer n'eut pas à se plaindre de lui. Naudé

.nous appreud daus le dialogue du IVlascurat, que Le Vayer reçut du nouveau ministre plus d'un témoignage de l'estime qu'il faisait de ses exceUentes eomposiiions (1). Notre au-

/teur fut nommé, en 1647 , précepteur de Philippe de France , duc d'Anjou, frère unique de Louis XH . Cette charge était d'autant plus importante , que le Roi paraissant d'une faiUe santé , fit craindre plusieurs fois qu^il ne conservât pas lon^^emps la couronne. Le Vayer fut même appelé près du Aoi en 1 652, et s' il ne fut pas précepteur du Roi , comme l'ont voulu dire quelques uns de ses biographes , il intervint plusieurs fois dans cette royale éducation. Nous en verrons les preuves et le détail au cinquième chapitre.

De 1647 à 1657 Le Vayer suivit la cour- dans ses voyage et ses vicissitudes. C'est aussi pendant ces courses différentes qu'il eut l'occasion de reuipiacer l'évéque de Rhodez," précepteur de Louis XIV. A partir de 1657 , sa santé ne lui perinit plus de si grands dérang^nenta (2). Alais ce n'est qu'après 1659 et le mariage de Louis XIV , qu'il parait avoir quitté la cour.

. (i) Nascum, p. S57.

(S) V. rsvertisseaent qui précède la Phytique da prince, 1. 11, 1» part.

Le séjour qu*il y fit iie|cliaiig«A rien- à m habitude».

« Mon âge et mon naturel, dH>41 dan» se» lettres, m'âoi*

gnent de ce que la cour j>eut avoir de pins ( hannaiit Il

n'y a rien que J'observe plus inviolablement, depuis que j'y suis, qu'un silence approcbant du pythagorique. Mes yeux et mes oreilles me servent dans leurs fonctions accontumées ; mais pour ma langue elle aurait sujet de se plaindre , ' si elle n'avait pris goût à l'agréable taciturnité , que je me suis prescrite... La cour qui m'oblige à quelque contrainte, pour ce qui touche l'extérieur, n*aura jamais le pouvoir d'ébranler tant soit peu mon âme aux choses d'importance , 111 lie iui taire prendre d autre assiette, que celle où vous l'avez vue (1). »

Aussi ses lettres, qui sont de cette époque, sont-elles dé^ nuées de tout intérêt historique. On lui écrivait pour lui demander des nouvelles de la cour. «Ce n'est pas de moi , répondait-il , que vous devez attendre les plus curieuses nouvelles du cabinet, quand même il eu viendrait quelqu'une à ma connaissance (2). »

n .songeait beaucoup plus à faire le personnage de Sâiè» que k la cour, que celui d'un courtisan ; et ses lettres, comme il l'avoue lui-même, s ont composées sur ie modèle de$ lettres à Lucile. 11 a même ôté le nom de ceux à qui dles étaient adressées (3).

Àu milieu de ses emplois Le Yayer n'était pas riche , et quaild il faisait Téloge de la pauvreté volontaire, il ne prêchait pas, suivant son expression, assis sur la vendange.. Il se comparait à Lactance Firmien , qui était pauvre , malgré la charge qu'il avait auprès du fils de Constantin-*le-

. (I) Uure LXVI, t. VI, part., p. UI^U5; cf. Uttra LXll, L VI, 3« put.» p. 99—100.

(S) Uure LXVI, m., p. 142.

(5) V. Lettre I, t, VI, it part.

Grand (1). La considération de son fils que ses amis faisaient valoir, ne changeait pas ses seutiments à cet égard (2).

OtT.tnd f ^ Vayer sortit de ses fonctions , il lui sembla qu'il trouvait le port , après avoir éprouvé la tempête ; la cour était pour lui iine servitude ; il la quitta avec. un .empressement cpii fut blâmé par quelques uns (3). Est-ce quelque déplaisir secret qui le iil renoncer aux avantages qu'il çn pouvait encore espérer? Quelques passages de ses œuvres sur Tingratitude des grands et des princes y ont une pQrtée trop générale pour qu'il soit permis d'en tirer aucune induction particulière. Quoi qu*îl en soit , Hardouîn de Pérëfixe fit fnnjouis partie de la maison du Roi, jusqu'à ce qu'il iùt promu à l'archevêché de Paris.

Rien ne ressemblait moins à un courtisan que Le Vayer. Il ne pouvait s^ plier à suivre la mode des habits. « Il y a des personnes en France, dit-U, qui ne trouvent rien de j)ius galant qu'un pied de longueur monstrueuse , ou qu'un . pied de marais, pour nous servir de leurs propres termes ; ni rien de plijs séant qu'un soulier quatre doigts plus long qu'il ne faut, avec un vide , qui ajoute Beaucoup de peine au marcher. » et ailleurs : « Je me formalise de ce rond de botte, fait comme le chapiteau d'une torche, et dont on a tant de peine à conserver la circonférence..... Ën vérité je crois que c'est l'invention de quelque infortuné débauché ^ qui ne pouvant plus aller droit, s'avisa de feindre qu'il cheminait ainsi pour ménager ce tour de bottes et ce rond mystérieux (4). »

«Le monde, dit Vigneul-Marville, le regardait comme un bourru qui vivait à sa fantaisie et en philosophe scep-

(I) V. Leim LXXin, t. VI , 2e part., p. tOI. Pétrarque , de Renied. ulriusq. fprliiine, lib. S, c. 9« (S) OpusealM, t. U , 2* part., p. 269.

(3) Lettres XGIV, t. VII , 1" part., p. 1— t*. {A) Opascnles, I, IL 2" part., p. 110^12.

lique Il marchait toujours la téte levée et les ymix attachés aux euseigiies des rues par où il passait.» C'est par cette raison que le même critique ,* avant de le connaître , le pre^ naît pour un astrologue ( 1 ).

«Maintenant , dit Tallemant des Réaux , tout le monde n'a plus que des souliers , non pas même des bottines. Il n'y a plus que La Mothe-Le-\ ayer, prëcepieur de M. d Anjou , qui ait tantôt des bottes , tantôt des bottines ; mais ce *

n'a jamais élé un homme comme les autres lihuillier ,

père de Chapelle, disait que La Mothe-Le-Vayer était vétu comme un opérateur, laid de visage , petit avec cela , et

crachottaiit toujours ; qu'il était prêtre ou charlatan ;

qu'il avait des souliers noircis , avec un habit de panne.... ^ Enfin un jour la servante de Gombauld, qui savait son mattre secrètement protesbint, chassa La Bfothe>Le-Vayer, le prenant pour un ministre (2). » Les témoi^^na^^^es des con- ' tenipoi ahis sur Le \ ayer sont si rares qu'on nous pardonnera d'avoir recueilli 'ces détails.

Quand Le Yayer quitta la cour, il avait déjà plus de soixante<lix ans ; Oui Patin écrivait de lui , en 1658 r « U est vieux, et je pense qu'il ne nous donnera plus rien (3). » Il avait perdu la meilleure partie de î»es amis. Il en fait luimême le dénombrement dans sa lettre XCVir, où il annonce la mort de Gassendi. C'était le P. Baranzano, dont il parle dans son discours de l'Immortalité de VAme , et qui lui avait promb de le venir voir après sa mort, poui i instruire de l'état des âmes après le trépas ; c'était Chantecler, qu'il désigne sous le nom dç BAelpoclitus, dans son traité de la Li* berté et de la Servitude , et peut-être aussi dans les dialogues d'Orasius Tubero; c'était Feramus, avocat, auteur d'une •

(t) Vigneal-Harville. Mélanges déliai, et àe tKléntnre, t. II, p. 310.

(2) Mémoires de Tallemant des Béaux , 1 , 270, 11. 396, 400, III,

(3) LetM de Gui Patin , III , 95.

satire en vei^ latins contre Pierre de Montmaur (1); c*ëtait Waudé , sceptique érudit comme Le Vayer , qui lui écrivait ' de Suède pour l'engager à le rejoindre près de la reiue ChristiDe(2).y el auquei notre auteur adressa ses Lettres sur les Remarques de Vaugdas y quand il était déjà bibliothécaire de Mazarin. Nous aurons occasion d*en parler au second chapitre ; c'était François Guyet , helléniste et poète latin , celui qui disait , s'il en faut croire Taliemaut des Réaux , que , s'il, eût été juif , il aurait appelé de la sentence de Pilaie à minima (3) ; c*était le P. Mersenné , Fauteur de rHar?- " monie universelle , qui avait écrit contre les Pyrrhoniens , qui n'en aimait pas nioiiis Le Vayer, et se contentait des réseryes que faisait son sceptique ami en faveur de la religbn(4).

Il lui restait son fils, Tahbé Le Vayer , homme d'esprit et '

de goût, qui 1 avait secondé dans ses fonctions près de son élève. On lui attribue le conte du parasite Moi mon , dirigé contre Pierre de Montmaur , et où l'on trouve quelques traces de la manière de Molière (5). L'abbé Le Vayer avait * un attachement angulier pour notre grand comique, dont il était l'admirateur. C'est à lui que Boileau adresse sa quatrième satire (6). Il mourut en 1664. tt Nous avons ici , dit Gui Patiji , un honnête homme bien a£Uigé ; c'est M. de La - Mothe-Le-Vayer. Il avait un fils unique d'environ trente^ cinq ans , qui est tombé malade d*une fièvre continue,, à qui * im. E^rit , firayer et Bodineau ont donné trois fois le vin

(1 } HUt* de Pierre de llontmaur , par de Sellengre , t. II. (2) Y. Dans la correspoudaiice de Gassendi.

(5) CEttvres de Le Vayer. t. IV, S» part., p. 166; Baillel, Jugemenl dtis lavMito, II, p. 449 ; TaUemant des Réaux , III , 221.

(4) Dtiéonrs soepttqne sur la manque; C&ivres de Le Vajer, t. V, 2* part., p. 120.

(5) Jonmal des aavants» 1716 , p. 24; Mém. de llareUes, p. 194.

V. BkOKette sur la qaatnème satire de Boilean, t. V, p. SO, et t. IV , p. 44.

énnétîque , et Font envoyé au pays d*où penonne ne revient (1 ). » Molière vengea sun ami des médecins , et il ^rivit à La Mothe-Le-Vayer une lettre et un sonnet que Ton a re- , trouvés depuis peu (2). »

Le Vayer se femaria à soiiante-dÎK-liuit ans. «C'est une faiblesse , dît on critique , que les philosophes ne lui pardonneront jamais (3). .Mais il faut songer qu'il avait perdu son Bis y presque tous ses anciens amis ; qu ii se voyait aban^ donné du public; qu*il conservait sous les cheveux blancs , je ne sus quelle ardeur juvénile, qui se voit encore dans ses derniers écrits. Ajoutons qu*il épousait une demoiselte qui avait bien quarante ans. Elle était fille de M. de la Haye, jadis ambassadeur à Constantinople (4j.

Le Yayer chercha d*autres consolations dans la société de quelques amis et gens de lettres (5). L'Hexaœéron Rua» tique on les six journées passées à la campagne avec des per- ^ sonnes .studieuses , nous offre un tableau de la société , qui ' charmait encore les ennuis du vieux pliUosoplie. Six personnages prennent successivement la parole dans ces six jour^ nées, i£gisthe, qui n'est autre que Gievreau ,et Marulle^

cpii est Tabbé de Miirolles , traitent deux questions ,de cri*

li) UtiN» de Gui Ms, Hl» p. 484.

^ Jls oot élé déoooverts p>r M. de Momnerqaé, dans les mentucriis de Coq< rarl. On peut ? oir le sonnet dans les dernières éditions de Molière. Voici la lettre d'envol t «yons wjet bien, MoDsieor, que je m'écarte fortdn chemin qu'ao soit A*enlinaire en pareille leneooire, et que le-aonnet que jfrTonS envoie n'eit lien moins qn'nne consolation. Mail j'ai ero q«*il fallait en oser de la sorte avec voos, et qne c'est consoler un pbilosopbe, que de loi justifia ses larmea, et de mettre aa doolenr liberté ; si je n'ai pas trouvé d'asses fortes raisons pour affranchir votre tôidresse des sévères leçons de la philosophie» et pour vous obli> fer k pleurer sana eontninte, il en faut accuser le peu d'éloquence d'au homme qui ne saurait persuader ce qu'il sait si bien Êûre. »

(3) Nouv. de la republique des leUres, ociob. 1686, 1118, 1119.

(4) Ultres de Gui Paiin. Bayle, art. Vayer; le Mercure galant de 1072, t. II, p. 39, fait remarier Le Vayer h quatre-vingts ans; c'est une erreur.

(5) Uomiliea académiques, t. lU, 2« part., p. 210.

tique où IVruditiou de Le Vayer se donne carrière. Racemius ou Bautru et Tubertus Ocella , ou La Mothe-Le-Vayer choîsififient deux sujets fort licencieux ; c'est ici que notre auteur a reproduit cet ouvrage de jeunesse dont nous avons parlé; Ménalque ou Blénage fiût une critique de Tâoquenee de Balzac et de quelques-uns de ses écrits. Le Vayer conserve encore une jalousie posthume conU*e Balzac ; il rappelle avec complaisance le peu d'estime que le cardinal de Richelieu fiiisait de son rival« Il faiit observer que Ménage se plaignit du rôle, que Le Vayer lui donne dans THexaméron rustique. « 11 était trop ami de l>alzac , disait-il , pour tenir de lui les discours que lui prétait notre auteur (1). » Ëniinla sixième journée est occupée par Mn discours, de l'Intercession de quelques saints particuliers , par Simonide * ou Tabbé Le Camus. Ce discours contient une énumération des saints invoqués parle peuple dans les circonstances les plus diverses delà vie. Il y a beaucoiqi de saints fort douteux ; il y en a dout Torigine semble ridicule : quelquesuns ne doivent leurs attributs et leurs honneurs qu'à de simples hafiards ou à de mauvais jeux de mots. La docte compagnie prend occasion de là pour blâmer les abus qui s'introduisent dans la religion , sous l'apparence d'une dévotion zélée. Hors ce qui est esseutieliemeiit de la Foi , où Ton ne peut apporter trop de respect ni trop de soumission

d'esprit y rintérét même delà Foi leur parait exiger qu'on examine le reste, et qu'on n'admette pas indifféremment tout ce que l'esprit humain est capable d'inventer. Ces réflexions sont fort sensées ^ mais nous y voyons un penchant qui n'abandonna jamais notre auteur et ses amis, de se plaire en des sujets qui flattaient leurs goûts de liberté, et les séparaient du vulgaire ignorant. C'est par de tels propos , joints à son système de Pyrrhonisme , que Le Vayer s'était fait la réputation d'un esprit fort.

(1) V. le Ménagiana.

Gui Plitin, qui ëtait son ami, le aoupçoiine même d*étre

un ath^ (1). Mais Gui Patin a le défaut de heau(Miup de geos d'esprit ; il est indiscret , et il en dit plus qu'il n*en ^ penie. Il a fiut dire de lui-même à Bayle, que son Credo vlMx (NU duungé de beaucoup d'articles. Desmarets de SaÎDt-Sorlîn voyant un jour passer Le Vayer, ne craignit pas de dire : tf ^ Oila un h(jriime qui n*a pas de religion; » «Mon ami, répondit Le Vayer, j'ai tant de religion, que je ne suis pas de ta religion, j» C'est Voltaire qui rapporte ce mot , sur la foi d*un ouvrage curieux qu'il n'indique pas (2). Toutes ces accusations ne nous semblent pas sérieuses ; les Irondeurs de religion dans ce siècle étaient plus K imprudents que libci tins ; et \)0\\t nous en tenir à Le Vayer^ Tesprit général de ses ouvrages^ des amis tels que - Meneane, un fils unique qu'il mettait dans les ordres, le | cboix d'une Reine qui frisait très-grand cas de la dévotion , \ un accord manifeste avec son confrère le veiiueux Péré- / iixe , le témoignage entier de sa vie , ne permettent pas de | le regarder comme un ennemi de la religion .

La Hothe-Le-Vayer finit sa carrière en 1672.

Page 1