‹ Essai sur La Mothe-le-VayerChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

OB L'nfBimUGTIOH DU PEINCE.

« Je m'étais toujours persuadé, dit Gabriel Naudédans son ^ Mascurat, qu'une des difficiles choses qui fût en cour, était le choix des hommes. Mais je réprouvai entièrement, lorsqu'il fut question de donner un précepteur au roi. L*inten-

tion de la reine et de ses ministres étant de commettre à . cette charge i'un des plus suffisants et des plus lenommés

et estimés personnages qui fût en France , on jeta premièrement les yeux sur M. tie Mnthe-le-\'aver , comme sur celui que le cardinal de Richelieu avait destiné à cette charge , tant à cause du beau livre qu*il avait fait sur Tédu» catîoD de M. le dauphin , qu'eu ^ard à la réputation qu'il s^était acquise , par beaucoup d'autres compositions françaises , d'elle le Plutat (|ne de la France. Mais la reine ayant pris résolution de ne donner cet emploi à aucun homme qui fût marié , il fallut, par nécessité , songer à un autre,' qui fut M. Âubert, abbé, de Saint-Rémy , principal du collège de Laon , chanoine de ladite ville , et professeur du roi en langue grectjue; mais ni lui , ni M. Gassendi, cet unique oracle en notre siècle de la philosophie, des matiiématiques, de rastronomie , et de tout ce qu*il y a de meilleur , ùi aussi M. Rîgaud, quoiqu'il soit le coryphée de nos hunmnistes , après avoir été mis à la coupelle du cabinet, sans qu'euxmêmes en fussent avertis , n'v résistèrent pas si bien que M. l'abbé de Beau mont , docteur en théologie, et maintenant^ très digne évéque de Rhodez , qui fut aussi préféré à une .autre des plus brillantes lumières du clergé (1). »

Cette énumération n'est pas complète ; iL y faut ajouter un nom; ou plutôt trois noms seulement furent sérieusement, débattus, La Molhe-Le-Vayer , Aruauld d'Audilly et Hardouin de Péréfixe , abbé de fieaumont. Chact^i de ces l^ommes représentait un principe différent , qui donnait . une grande importance au choix qu'on allait faire.

Robert Ârnauld d'Andillv , conseiller d'état , ayant passé avec honneur par des fouclions considérables , chef de Tillustre famille des Arnauld , avût reçu de la reine,, avant la

(I) Masenni, p. 375 et suiv. L*Mlettr de b vie de La Holbe-le-Vayer, pbcée en tète de rédtiioii de Breade, ne cooipreDanl pas rexpresaîen de mûàia wufetie du etAM, tombe dans noe faute grave, en disant que tous ces persoanagea furent plaoés près du roi, les uns après les attires, et qu*ils ne purent de«> nieufer longtemps dans ce poste. 1 , 1** part., p. 48 et suiv.

mort de Louis XIII , Passurance qu die mellrait le dauphui entre ses mains, pour Télever comme il voudrait (1). Ses mémoires seuk\ rédigés en 1667 , imprimés en 1734 en Êûsaîent fot. Un savant et ingénieux écrivain , dans un livre dont Tunicfue tort est de conserver quelque rancune à des cendres refroidies, a découvert une pièce qui ne laisse aucun doute sur ce point (2). C'est un billet qui se trouve parmi les.papiers de famille de Robert y enveloppé dans une feuille ' qui porte ces mots : « Billet de feu M. de Saint-Ânge à Bf . d*Andilly , touchant le dessein qu'avait la reine de mettre le

roi entre ses mains. » Le l)illet est conçu en ces termes :

« Du premier juin 1644 , du cbàteau. J'ai reçu la vôtre par

ie pourvoyeur; je suis bien aise que vous ayez mandé à

qu^il envoyât du petit Muzac à sa maîtresse , et je sais qué, depuis douze jours , elle a dit , qu'un des plus grands regrets qu'elle eut, était qu'il eût de certaines opinions: et que, sans cela , il n'y eût eu personne en France, entre les mains duquel elle eût voulu mettre le roi , qu'entre les siennes. (3). »

En supposant que la reîne eût eu un tel penchant pour .

d'Andilly , qu'elle eût ierrnt its >t iix sur ses opinions religieuses , croirons-nous que Louis XIV eût apporté sur le trène les doctrines de saint Cyran et de Port-Royal , et que les destinées du jansénisme eussent été changées ? L'influence d'un précepteur, quand elle est combattue par tous les exemples , tous les conseils , toutes les séductions , toutes les in-

{\) Mém. de d Andilly, Collecl. Petitot., 2« S., t. 54, p. 75.

(â) La vériié sur ies Ârnauld, par M. Varia, aocien doyen de la faculté des lettres de Keooes , consermenr à la bibfiMhfeqiie de FAtsettàt.

(5) SoÎTaiii QDe habitude de ce temps là , qui faisait qu'oD employait les diiffires, et qu'oo prenait des manières détonraées pour écrire aw personnes, il faut lire ainsi le commencement : « Je suis bien aise que tous ayes envoyé du petit MnsM à voire maltresse. »

llniae était le secrétaire de Robert, et envoyer du peti^ Musac, c'était écrire à la reioe. T. Vérité sur les Amauld , I , p. SI -23 , il , p. S».

trîgues iTiêm<* ((ui entourefit le prince , est Irop inc:erlaiiie et trop peu durable pour triompher complètement de taut d'obfitacles. D'autre paît, Àmauld d'Audilly connaissait la cour autant qu'homtae du monde. Il eût été ce qu*ils*ëtait montré jusque-là près du ducd*Orlëans ou du cardinal de Richelieu, et ce que lui suii ills , Simon de Ponipt nie, près de Louis XIV ; grand seigneur et lionnctc homme , ami de Port«>Royai et courtisan , choses qui n'étaient pas incompatibles. Cependant il ne faut pas mite que, dans les fonctions oà il faillit être placé par la reine , le janséniste se fût entièrement effacé. Un Arnaukl . nomnié précepteur du roi , n'eût pas manqué de voir le doigt de Dieu dans sa nomination. Si Ton est curieuide savoir quel eût été Tesprit do^ rëducationdu prince, sous un mattre janséniste, on peut voir le livre de Nicole sur ce sujet. Par exemple, un tel maître n'eût jamais cessé de l'être , en quelque instant que ce fût; et c'eût été la première pierre d'achoppement. « Les précepteurs ordinaires « dit Nicole, ne se croient obligés d'instruire les princes qu'à certaines heures , et lorsqu'ils leur font expressément ce qu^ils appellent leçon mais I hoMiiue dont nous parlons, n'a point d'heure de leçon ; ou plutôt il fait à son disciple une leçon à toute heure, car il l'instruit souvent autant dans le jeu, dans les visites, dans lea conversations, etc.. (1) » Surtout ce pré> cepteur n'eût pas oublié de considérer , que le temps de la jeunesse est presque le seul temps , uù la vérité se présente aux princes avec quelque liberté ; il eût regardé cet enfant- • roi commis à ses soins , comme approchant sans cesse d'une nuit profonde, où la vérité l'abandonnerait un jour; il.se serait hâté de lui dire, et<ie lui imprimer dans l'esprit tout ce qui lui était le plus nécessaire , pour se conduire dans les •ténèbres, que sa condition apportait avec soi par une es^

* (I ) De rËdQcalion d*aii prince , Ptris , 1 670 , p. 1 0.

pècede nëceflsilé ( l).'A coup sûr , il eut combAitu cette disposition naturelle de Louis \IV aux mouvements vifs et viùltiUs , aux t^rands divertissements , aux grandes passions, qui agitent beaucoup le cœur et l'esprit (2). Le succès en aurait été fort iDcertaio; mais, eùt4i réussi, qu'il ne fût parvenu peut-être qu*à jeter Tâme du prince en des oom* bals et (les tiraillements perpétuels , avec la perte (le son re[K>s personnel , et la perte beaucoup plus gjuve de tant de chefs-d'œuvre et de monuments , que nous devons aux goûts, aux plaisirs et aux passions même de ce monârque. il eut hâté ce temps de dégoût et d*ennuî qui prit en elfet Louis XIV vers la fin de sa carrière ; ce temps , où il était devenu in a mus ah le ^ et qui a toujours coutume tle venir , ([uand on a renonce à la dissipation d'une vie très agitée. La vieillesse de Louis XIV, poursuivi par Tennui au sein même de la dévotion , peut nous donner une idée de ce qu'eût été tout d'abord Louis XIV , élevé par un parfait janséniste.

^'oublions pas cepeudanl que tout ceci n'est .qu'hypothèse. Quand même Amauid d'AndiUy, à force de prudence et de tempéraments se fût maintenu en un poste si difficile pour lui , Texpérience de Bossuet et du grand Dauphin ,

l'expérience de tout le monde et de tous les jours permetelle d'asseou^ sur les éléments, même connus, d'une éducation, quelque conjecture des fruits qu'elle peut un jour porter?.

D'Andilly raconte ainsi comment la Reine abandonna les vues qu'elle avait sur lui. « Le fantôme du jansénisme em-, pécha Sa Majesté de continuer dans ce dessein. Mais y eûtelie persévéré, M. le cardinal Mazarin aurait41 pu y consentir? Ceux à qui Dieu fait la grâce de mépriser tout ce qui les regarde en particulier, pour ne considérer que lui seul , et

(1) De l'Éducation d'un prÎDOe, p. S3.

(2) Ibid., p. 29 61 sniv.

lie penser qu'à s^acquitter de leur devoir, ne sont pas propres a des lavoris [\ ). »

Il ajoute encore une petite anecdote , qui nous parait dé> oisive. « Je revins de Pompone , dit-il , pour aller rendre mes remerctments à Sa Majesti^ ; et, sur cequ^elle médit : Vous aimiez donc bien M. de Saint-Gyran? et que je lui répartis : Je lui avais , Madame , de si grandes oblisjationè , que je l'aimais plus que ma vie; il y a même ajouté celle de me donner son cœur par testament , et j'estime plus cela...>Sur ce mot de cela SaBlajesté, par une présence d^esprit admirable, me répondit en serrant le bras du roi , qu'elle menait par la main : que d'être cela. » « I luc ironie , dit M. Varin, ^ qui sous le voile du badinage , annonçait a Koberl qu'il avait choisi entre Tamitié de Saint'-Cyran et la royauté. » N'était-ce pas plutôt dire que d'AndUly avait sacrifié à Saint«Gyran., l'espoir d*ctre précepteur du roî , et les mots d'être cela au lieu de s'appliquer a la jjersonneiïiènie du prince , ne doi- " vent-ils pas Tètre à l'action que faisait la reine , de conduire le prince et de le mener par la main ? Mais n*insistons pas sur . un si petit fiiit , et ne prétendons pas avoir plus de sagacité que M. Varin et d'Andilly.

La Motlie-Le-Vayer était tout l'opposé d'Arnauld d'An- . dilly. C'était un philosophe , peu courtisan , qui avait renom de vertu , mais d'une foi un peu équivoque , plein d'érudition et de souvenirs payens. Il avait conubattu les doctrines de Saint-Gyran , tandis que Tabbé était au donjon de Vincennes ; il était Tami du P. Sirniond, qui avait pris sa part du combat: tous deux avaient lutté sous les auspices du cardinal de Richelieu , et le jeune frère de d'Âii-

(I : Mém (le d'Andilly, Collecl. Peiiloi, i« S., i. 54, p. 75.

Il ( al à remarquer que la page qui suit rcilc réflexion, fui destinée par Louis XIV à i'trc insérée dans les instniriious dressées par lui pour le dauphin. V. Oeuvres de Louis XIV, i. 11, p.

dilly, «Vntoine Arnauld , leur avait tenu tète à tous fieux (! ). Le Vayer avait publié beaucoup de livres qui méritaient leur récompense. Plusieurs écrits contre TEspagne et la maison d'Autriche , lui avaient gagné la bienveillance de ' Richelieu; c'étaient les Discours sur la contrariété €t humeurs y sur labaiaâle de Lutzen , sur la trêve des Pnj s-Bas ; le Discours de V histoire, dédié au ministre , et où Ton répondait aux accusations des Espagnols , en réfutant les er- * reurs de leur historien Sandoval ; enfin le tndté^ quoi la pie'té des Français diffère de celle des Espagnols, ou Ton examinait les reproches faits par l'Espagne à la France , et en particulier par les universités de Salamantjue et de Louvain , sur les alliances que nous avions avec les Hollandais , les Suédois et autres peuples protestants. . .

Quand Ui naissance d'un dauphin , en retirant au duc d'Orléans sa qualité d'héritier présomptif, promit un long avenir à la [puissance du niijiistre, celui-ci dut songer a le mettre un jour en des mains qui auraient toute sa confiance, n y a toute apparence que le livre de Tlnstruction de Monseigneur le Dauphin fut entrepris , pour donner à Le Vayer Toccasion d'essayer ses forces et d'établir ses droits. Ce livre parut en 1640 avec révideute protection du Cardinal. 11 est offert à Richelieu. « J'entreprends , dit l'auteur, de traiter ici de rinstruction du prince, et d^y employer les heures ' de mon étude , qui vous sont dédiées , crc^nt que je ne saurais choisir un sujet , qui donne à votre Eminence une plus solidr satisiaction. » Le Vayer semble parler pour lui-même, quand il assure que ceux qui seront honozés de la chaige d'instruire le Dauphin , y apporteront une extrême diligence, jointe à une parfaite connaissance de tout ce qu'il y fiuit observer. S'il ne craint pas de traiter d'une matière pr^que épuisée par tant d'autres, il y est convié par le désir de s'oc-

(1) V. leebaipilrelll.

cuper aux choses qui doivent plaire àSoq Ëiniiieiice(l). Il sait toutes les grâces que le Cardinal demande à Dieu pour le Dauphin dans ses ardentes prières ; il yeut témoigner son

propre zèle par cet écrit, si Sou Elmiueuce permet qu'il sorte sous l'autorité de son nom (2).

Une lettre de Balzac que nous avons cit^e dans la biographie de Le Vayer donne à penser que le Cardinal avait d*au- * très vues sur notre auteur, qui n'étaient pas moins avantageuses. Mais on y voit que, dès l'année 1641 , tout le monde pensait que Le Vayer serait chargé de Tinstruction du prince. La Vertu des Pàyens,qui parut, comme nous croyons Tavoir prouvé , ep 1641, fut une preuve de plus du dévouement de Le Vayer, et de sa liaison avec le Cardinal. Le succès de ce livre , qui fut trouvé trop favorable au paganisme , diminua-t-ii la confiance que le Cardinal avait dans notre philosophe? Il n'y paraîtrait guère, d*après la dédicace du Traité de la Liberté et de la Servitude. Ce livre ayant été publié en 164,*{, peu de temps après la mort de Richelieu , est dt diè au cardinal Mazariu ; mais on y rappelle que Richelieu l'avait pris eu sa protection, et que IMazarin lui-même l'avait Vu entre les mains du Cardinalduc.

Mais en 1644, sous un autre ministre, fort indiffèrent sur les matières de la grâce, sous une régente qui avait quelque amitié pour d' Andilly , au milieu du bruit que sus> citait encore le livre de la Fréquente Communion, ptdolié Tannée précédente, après la délivrance de l'abbé de Salnt- Cyran , il était presque impossible d^espérer que Tauteur de la Vertu des Payens fût nommé précepteur du roi. Sans que le conseil entrât dans Texamen des principes du philosophe, il était de la prudence la plus vulgaire, de ne donner gain de cause ni aux jansénistes ni à leurs adversaires

(1) OKuvros, I, Ire pari., p. 5, 10, 17.

- (i) Ibid., p. 322.

les plus compromis, et de regarder comme périlleux au milieu des hasards d'une régence [iial atlbrmie, ce (jui avait paru pialicable sous Teaipire d'un tout puissant ministre; et , pour rappeler ce que nous avons déjà dit , Le Vayer ne hkl pas choisi y par cela même qu^il était Topposé d'Amauld d'ikndiUy.

Mais il y a toujours quelque avantage à être désigné d'avancé pour quelque fonction. On en relient je ne sais quel droit de priorité; le public s'accoutume à vous tenir pour nommé , et quand ce choix n*a pas de suite ^ il semble que vous souiYnez une injustice. L'honneur d'avoir été choisi par Richelieu ne laissa pas d*accompagner La Mothe-Le- Vayer; li lui d'aïUtnis hirn ;k( ueilli, récompensé même par le cardinal Mazariu; nous en a vous la preuve dans plusieurs dédicaces de notre auteur, et dans un passa^ du Mascurat de Gabriel Naudé (!).• .

D'autres considérations plaidèrent encore eu sa faveur. l>e 1644 à 1647, il publia un grand nombre d'écrits, où il fit de nouvelles preuves de son immense savoir et de la variété de son érudition , en évitant avec soin les matières chatouflleuses , ou en mettant ses pensées dans un jour plus favorable. Nous voulons parler de presque tous ses Opuscules, du premier recueil de ses lettres, et, en particulier , de ses lettres sur les Remarques de Vaugelas. 11 ne publia, dans cette période, qu'un ouvrage de quelque étendue , et c'est le Jugement sur les anciens historiens, où il ne touche pas un mot de philosophie ni de théologie ; c'est un pur livre de science, où Le Vayer mettait le premier en français et dans , un seul volume commode pour Télude , ce (|ui u était écrit qu'en latin et fort di^rsé dans les ouvrages des savants (2). On ne vit de Le Vayer, pendant ces quatre années, qu'un traité philosophique, mais fort court et sous forme de

n Mascurat, p 237, (2) (JËufrea, IV, 2* pan., avant-propos.

badiiiage. Cesi le Petît traité sceptique sur cette commune façon de parler : .Wwoir pas le sens commun. Il est dédié, non pas à la reine , il est vrai , mais à M. de Lionne , secré- >taîre des commandements de la reine. L'intention de Tau- 'teur, comme il le fait voir dans^PEpitre préliminaire, est d'expliquer sa philosophie aux honnêtes gens di la cour, qui sont peu versés en ces matières, et de leur montrer qu'un peu de scepticisme , dont on use en raillant et sans conséquence , vaut mieux que les maximes hardies des docteurs qui se tiennent pour infaillibles , et surtout s'accorde mieux avec Tesprit de la religion. Il enseigne comme il faut prendre du bon biai^, sa doctrine de la Vertu des Payens. « n y a , dit-il, des opinions étranges et particulières, qui ne souffrent pas que la moindre lumière du del ait éclairé les ténèbres du Paganisme. Mais vous n'ignorez pas aussi , Monsieur , de combien d'inconvénients sont suivis de tels sentiments , nouveaux dans lecole. » Enfin , et c'est ce qui nous parait le plus important . une seconde édition de la Vertu des Payens parut en 1647 , augmentée des preuves des citations, c'est-à-dire d'un supplément de notes, où Fauteur répondait aux objections des adversaiiCh, t L donnait à ses opinions un tour beaucoup plus avantageux , expliquant quelques endroits , qui pouvaient donner de l'ombrage^ accusant Jansénius , qu'il avait jusque-là négligé, et s'attaquant même au docteur Antoine Arnauld ainsi que nous l'avons démontré.

On ne s'étonnera pas désormais qu'ayant manqué en 1644, la première place qui fût dans le royaume, pour un homme de lettres, il 'ait obtenu la seconde en 1647. il fut nommé cette année-là précepteur de Philippe, duc d'Anjou , frère unique du roi. Placé sous les yeux delà reine et dtt ministre , il gagna sans doute toute leur confiance , et cinq ans après , il fut appelé près 4u roi lui-même pour un certain temps.

Hardouin de Péréfixe , abbé de Beaumont , ne le cédait ni pour la naissance, ni pour le mérite, à ses compétitenrs.

11 était d*une ancienne maison du Poitou, qui fournissait au roi des ortlciei's distingués (1). Elevé près du cardinal de Richelieu , il avait donné les preuves de son savoir sur les bancs de Sorbone, et avait été reçu docteur. De là, il était passé dans la maison du cardinal , avec le titre de maître de la chambre (2). Richelieu au lit de la mort , avait recommandé au leu rui de le nommer évéque ; il avait même témoigné le désir que Tabbé de Beaumont fondât réglise.de la Rochelle-, la ville calviniste , en qualité de pre^ mier évéque. Péréfixe avait fait voir beaucoup de modestie dans cette occasion ; et comme, après Texpédition de son brevet, on avait trouvé quelque difTicuitédans l'exécution, il s'était retiré chez lui pour se dérober à Thonneur et au fardeau de l'épiscopat (3). La recommandation de Richelieu était id encore plus puissante. L'abbé de Beaumont avait vécu dans son intimité; il avait reçu des preuves non équivoques de sou allection.

Mais ce qui devait emporter la balance en sa faveur^ c'est qu'il appartenait à l'Eglise. Il n'est pas douteux que le conseil examina ce o6té de la question. La difficulté qui s'éleva contre Le Vayer sur ce qu*il était marié, semble l'indiquer, et comme tous ceux qui, selon Gahi icl Naudé, furent débattus après lui , étaient dans les ordres , il est visible qu'on résolut d'abord de choisir un précepteur dans l'Église y et qu'entre tous les abbés qui furent proposés y. on pr^éra Péréfixe. Dans le siècle précélent, les précepteurs des rois étaient gen^ d'église, sans doute ; mais ce n'était

(1) Orais. funèbre de Hardouin de Péréfixe, par de Fromenlières, Œuvres mè» lées, Paris, 1690, p. 68, 69. Cf. Gallia Christ., VU, 180.

(2) De Frorueaiières, Œuvres mêlées, p. 71 , Oallia clirist., .Vil, 180i Mém. de Mootglat, CoUcci. Pciiiol, 2« S., l. 40, p. 4.*)!>.

(3) De Fromealières, p. 86.

pas à ce titre qu'on les choisissait , et il n*y avait guère d'hommes , qui eussent les connaissances requises pour cette fonction , si ce n'est dans Tordre ecclésiastique. Ainsi

quand Jacques Amyot était chargé d'instruire les enfants de France, c'était beaucoup moins le prêtre que 1 homme de lettres, qui était nommé précepteur. I4us tard, Henri . IV .choisissait un laïque , d'ailleurs plein de vertu et de rdigion, pour instruire le prince deCondë ; c'était Nicolas Lefevre , l'ami de P. Pithou. Marie de Médicis, après la mort de Henri IV , n'hésita pas à nommer ce même savant, précepteur du roi Louis XIII (1). Anne d'Autriche, Espagnole, et petite fille de Philippe 11, n'avait peut-être pas beaucoup de pente à suivre ces exemples* Mais une cause plus génénde et plus élevée devait influer sur le choix du conseil. Les Prolestants coiiiniençaient à perdre leurs franchibei» et leui& privilèges ; la religion de l'Ëtat exerçait un empire à peu près absolu, et le règne qui commençait devait voir la révocation de. l'édit de Nantes. Du moment qu'une alliance intime allait unir la société civile et la société religieuse , dans le temps même du triomphe du druil divin , quand le roi , pt^isoiiniiianL en lui l'état, attachait à lui l'église de France [>ar le lien des libertés gallicanes, était*il possible, était-il raisonnable d'élever le roi, comme tout autre de sies sujets, sans le concours spécial de TégUse, d'instruire sans l'intervention desévêques, cet évéque extérieur? Sans doute le conseil d'Anne d'Autriche ne pouvait avoir que le vague sentiment de cette nécessité. Mais après la destruction des foi^ teresses calvinistes, quand le schisme janséniste commençait à inquiéter F Église , la lni;i([iif des lails et du gouvernement voulait qu'on demandât u i'ÉgUse, un précepteur pour le roi.

(1) V. Moréri, arliclc Micobn I.ctovrc, el Baillrl.

Cette idée encore confuse en 1644 , apparut dans toute son évidence, en 1671 , quand il fallut designer un maître

poiu le liis de Louis XIV; et sur qui tomba le choix de ce prince, qui savait si bien choisir? sur Eossuet, sur celui qui devait faire la Politique sacrée^ et attacher son nom à la déclaration de 1682. £a cette année même, mourut le précepteur de Louis XIV) Péfëfize; et Torateur qui prononça son oraison funèbre a Notre-Dame , en présence de plusieurs év( tjues, du Parlement , de l'Académie française , des dignitaires du royaume, de Fromeutiéres, dont nous avons tiré déjà plusieurs détails , ne manqua pas d^inaister sur cç pri* vilége qui appartenait à TEglise, d'éleverles rois très chrétiens. Après s'être demandé de quelle profession doit être le précepteur d'un roi , unissant les deux exemples donnés par Anne d'Autriche et par Louis Xi V, et les deux noms de Péréfixe et de Bossûet, « je ne croîs pas, dit-il , que Ton puisse davantage disputera TEgUse Thonneur dlnstruire les souverains, le Roi paraissant avoir décidé la chose en sa iaveur, et par ce qu'il a éprouvé lui-même, et par ce qu'il vient de Êdre. » £t plus loin : « Nos Rois sont les fils aînés de PEg^ ; n W-il donc pas bien juste que la mère qui les enfante les élève (1). »

Et ce n'était pas une question de convenance ou de |)i ivilége. Il fallait instruire le roi en des matières, où les laïques, manquaient de Pautorité nécessaire. Il le fallait préparer à gouverner les af&irès de PEglise. En effet, l^abbé de Beau* mont ne faillit pas à cette partie de ses devoirs.; et Louis XIV fit voir une parfaite connaissance de l'administration ecclésiastique (2). Il n'est pas de notre sujet d'examiner le bon ou le mauvais côté d'une politique , qui enchaînait ensèmble le roi et l'£giise , qui donnait à la majesté royale un carac-. tère religieux, et faisait du souverain non seulement Pimage ,

(1) De Fromenlières, Œuvres mêlées, p. 76, 7S.

(2) Ibid., p. 80.

mais le lieutenant même de Dieu. Il nous suffit de pouvoir

dire que cette politique dicta désormais les choix que l'on fit , de précepteurs pour les rois,

Hardouin de Përéfîze fut nommé précepteur de Louis XIV , âgé de sept ans, le 28 mai 1644 (1).

Quand Philippe, duc d'Anjou, eut le même âge, on lui duiiiia pour iiiaiUe La Mi)tlie-lje-Vayer (1647).*

Le Yayer écrivit plusieurs ouvrages pour l'éducation du prince ; quelques-uns sont adressés directement au roi. Comme il fut pendant quelque temps le précepteur du roi H de son frère ensemble, et que les mêmes traités étaient destinés à Louis XIV et à Philippe, nous les examinerons tous à la fois. Notre philosophe s'appliqua , peut-être sans beaucoup de fruit, à faire naître dans le duc d'Anjou le goût des lettres, et de ceux qui les cultivent. « Je donnai, dit Tabbé de MaroUes, en 1653 , une traduction de Perse et de Juvénal , que je dédiai à Monsieur , <(ui la reçut pai les mains de M. La Motlie-Le-Vayer , son précepteur , et eut la bonté de me faire savoir par un gentilhomme de sa maison , cpi'ii m'en savait gré. Je le fus remercier d'une si grande grâce , et je puis bien croire que les bons' offices de M. de La Mothe me l'avaient procurée, lui qui avec tant de générosité a toujours fait profession d'obliger ses amis , et surtout ceux qui s'appliquent aux lettres (2), »

L'abbé Le Vayer sjecondait son père dans ses fonctions. I U publia en 1656 une traduction de Florus, à laquelle le ' prince avait travaillé; elle parut sous le nom de Philippe de France, duc d'Orléans. « Cette veii>i(>ii qui est bonne, dit Lengiet-DufresQoy , a été formée sur les traductions de Monsieur (3). n

(1) V. la Gazette et le Gallia Chrisiiana» VII, 180.

(2) Mém. de Maroltes, abbé de Villeloia, t. I, p. 568.

(3) Lcnglelr-IhirresDOj, Méthode, t. p. 217; LeUres de Gui Palin, 1. 11^ p. 240.

Cependant les efforts de Mothe-Le-Vayer , pour faire aimer le travail à son élève, étaient conibatLus pai- diverses influences. On dit que Mazarin , qui s'était établi surintendanl^de TéducatioD des deux frères , s*appliquait, de Taveu de la leine^ à viriliser Tun , et à efféminer Tautre. Il disait à Le Vâyer : « De quoi tous avisex-Tous de ikire un habile homme du frère du roi? S'il de xcnait plus savant que le roi , il ne saurait plus ce que c'est d'obéir , aveuglément (1). » . .

« Ce prince , dit M' de Motteville , eut de Tesprit aussitôt qu*il sut parler. La netteté de ses pensées était accompai^née de deux belles inclinations , (jui commençaient à paraître en lui (1647) , la libéralité et 1 liumauilé. il serait à souhaiter qu'on eût travaillé à lui èter les vains amuse- .mentSy qu'on lui a soufferts dans sa jeunesse. Il aimait à être avec des femmes et des filles , à les habiller et à les coiffer. 11 savait ce qui seyait à l'ajustement , mieux que les femmes

les plus cuiieuses On pouvait croire que si les aimées

ne diminuaient point la beauté de ce prince, il en pounàit disputer le prix avec les plus belles dames (2). »

La Porte , premier valet-de-chambre de Louis XIV , se j)laignait à la reine, que le roi demeurât chez lui le moins qu'il pouvait, qu'il était toujours chez sa mère, où tout le monde l'âqpplaudissait, et où il n^ëprouvait jamais de contradiction (3). Gela était également vrai de Philippe de Fran* ce; Anne d'Autriche était fort aise que ses enfants s'amusassent chez elle , eu sorte que ces princes ne sortirent jamais tout-4-fait des mains des femmes. Phihppe, d'un caractère beaucoup moins solide que son frère, entraîné par les exemples et les conseils de jeunes courtisans , poussé peut-être par une volonté supérieure, qui le livrait sans frein à ses

(1) Biographie Universdle, an. Philippe de France, duc d'Oiiéens. (S) Mém. de H* de Mottevine» Gellect. PeUtot, 2« S., t. 37, p. 867.. (3) Hém. de U Porto, Gollect. Pelitot, 2> S , t. 2^, p. 419.

peDchants frivoles; Philippe, qui apparienait beaucoup plus . à ses jeunes compagnons, et à quelques femmes intrigantes

(|n a son précqjteur , reçut de bonne heure les premiers germes de la corruption. Le joug salutaire du travail , le noble aiguillon de l'émulation eussent pu le sauver; mais il ne tint pas à notre bon phflosopbe , qu'il prit en sa compagnie Tamour de Tëtude et des m&les occupations. Les séductions , les intrigues, les calculs même de la politique furent contre lui. De même , quand des serviteurs dévoués ou habiles pour tirer le prince de Tespèce d'abaissement où il était plongé , firent briller à ses yeux la gloire des ary mes , à plusieurs reprises, il trouva des forces qu'on ne lui aurait pas crues, et parut avec honneur à la tête des armées françaises. Mais la raison iullexible du gouvernement absolu le fit bientôt rentrer dans sa malheureuse mollesse, et dans ses honteux plaisirs. Ce n*était plUs la politique de Màzarin ; c'était la jalousie de Louis XIV , qui le condam* nait à Tinaction , où il se flétrissait de plus en plus. Etrange destinée d'un prince retenu des sa première enfance dans • une vie méprisable , par la fatale condition de frère cadet du roi !

Philippe de France, dès Tàge de treize ans, jouait un rôle dans le ballet de La Nuit de Benserade; le jeune marquis j de Vilieroy, fils de son gouverneur, élevé avec lui , était habillé en femme, tandis que Monsieur représentait son galant. Philippe lui-même aimait à paraître sous les vêtements de femme; la beauté de son visage en était souvent le prétexte. Ces sortes de déguisemenls i nrent l'influence la plus liicheuse sur les mœurs de la cour, et particuiierenieiiL sur celles du jeune duc d'Anjou et de ses favoris. On peut voir dans les mémoires de M*"* de Montpensier le détail de ces mascarades , beaucoup moins innocentes au fond qu'elles ne paraissaient (1). Nous ne transcrirons pas la belle et terrible

(1) Ném. de H«n« de Monlpe«sier, Collect. Petiiot, S« S., i. 4S, p. 406-40é. Cf. Walkenter; Mém. sur Sévigné, Il, 106, 4S2 el saiv.

page de Saint-Simon sur le caractère de Monsieur, frère tlu roi; c'est une de celles par où il mérite le mieux le nom de Tacite français (1). Mais nous plaindrons le vertueux La Mothe-Le-Vayer^ vertueux malgré son imprudent pyrrho* nisme , d'avoir eu pour élève ce prince chargé de tant de flétriàsureh, (|ui duiiua Texemple des débauches grossières, et des plaisirs réprouvésj rejetaut même ce voile de décence, dont Louis XIV du moins couvrait la volupté. Il n'y a sans doute ici qa*un rapprochement fortuit ; mais ii semble que le lien, qui existe entre cette corruption et celle du siècle suivant , rattache par un nouveau côté les doctrines de Le Vayer à celles des philosophes du dix-huitième siècle. Des deux parts un scepticisme insensé dans les lecoiis des maîtres; d'aiireux dérèglements dans les disciples. Les maitres,^ il est vrai, valaient mieux en général qne leurs leçons; mais les disciples se montraient beaucoup plus consé' quents.

Nous avons dit que Le Vayer fut quelque temps précepteur du roi; il n'y a pas d'apparence qu'il en ait jamais eu le titre; mais fl en remplit au moins une année les fon* ctions , et s(^ travaux servirent également à l'instruction des deux frères. Pellisson nous apprend qu il a rempli celle charge auprès du roi pendant un an. Le clu'ouiqueur, Pierre de Saint-Romuaid , nous fait «avoir que cette fonction commença au mois de mai 1652 , et qu'elle fut donnée par le pi opre choix de la reine mère à La Mothe-Le- \a)er (2). Comme Pellisson écrivait un an après, en 1653, on ne peut pas conclure de son texte, ainsi que Bayle en fait l'observation, que cette fouction n^ait duro qu'un an. De plus les traités composés par Le Vayer pour l'instructH>n du prince depuis 1652 jusqu'à 1657, c'est-à-dire la

(1) Mém. du duc de SainuSimon, édil. de i8S9, t. S, p. i66.

(2) Hist. de TAcad., I, 352. — Pierre de SaînuRomaald, Continuât ehronic. Adcmar, p. S34, 5^. — ^ Bajle, art. Vayer, note C.

Politique y Y Economique ^ la Logique et la Physique sont adressés au rof, tandis qu*U n'en est pas de même de la Géographie^ de la Rhétorique et de la Morale, qui ont paru eii 1651. Mais les Etats de^la France que nous avons parcourus, portent toujours dans la charge de précepteur du roi, Messire Hardouin de Péréfixe, abbé de , Beaumont , et ensuite évéque de Rhodez. Le Vayer n'y iigure pas ; il n'est même pas marqué comme précepteur de Philiji])c de France. En revanche les plus petits officiers de la maison du duc d'Anjou y trouvent leur place, avec leurs qualités et le chiilre de leurs gages. Le N'ayer fut donc appelé, soit à seconder, soit à suppléer Péréfixe dans les fonctions dont celui-ci retint toujours le titre et les principaux soins. Nous avons un texte de Le Vayer pour nous confirmer dans cette opinion. «Vous savez, dit-il, dans le neuvième dialogue de la Promenade, comme je suis souvent intervenu aux divertissements studieux de notre incomparable monarque (1 j. »

En elTet, l'abbé de Beaumont fut désigné évéque de Kbodez, le 10 juin 1648, et consacré àRuel, le 18 avril 1649 (2), 11 se trouva di s lors partagé entre son <lit>i eseet ses devoirs de précepteur du m. L'évéque se rendit plusieurs fois dans son église , quand les voyages et les expéditions du roi, que les événements rendirent fréquents, lui donnaient quelque liberté. Il y fit même un assez long séjour à Toccasîon de la peste, dont la ville de Rhodez et les environs lurent ravagés (3j. On peut supposer que La Mothe-Le- Vayer le remplaçait, et en particulier durant cette absénoe prolongée.

Péréfixe ^ que IMP" de Motteville repr^nte comme jaloux de ses fonctions de précepteur, mais qui était simplement homme de conscience, reprit auprès du roi se&

(11 Œuvres, IV, 1'" part., p. 259.

(â) Galiia Christiana , I , â51 .

(5) De Frouieouèrei», Œuvrer mêlées» p. 87-8U.

travaux interronipus. II se démit de l'cvèche de Rliodez, et se renferma peudaut quelques anuées daus ks limites de sa chai^ , donnant une belle preuve de sa probité d*évéque èt de précepteur. L'évéchë valait plus de quarante mille livres de jdiie, et le précepteur n'est porté sur TEtat de France que pour six mille livres (1). Cependant, comme un précepteur du roi ne saurait déroger, La Mothe-Le- Vayer qui en avait rempli les fonctions, en conserva pour ainsi dire le titre honoraire. Après s*étre employé dé sa personne à Finstruction du roi, il s'y employa par ses livres, et il eut sou rôle dans cette éducation royale, quoique ce fût un rôle secondaire.

G*est une opinion généralement ^admise , que l'instruction du jeune roi fut négligée. Les uns en rejettent la faute sur les troubles et les brouilleries de la Fronde; les autres ont voulu dire que Mazarin et Àuue d'Autriche ont favorisé cette Diligence , Tun par calcul, Tautre par faiblesse. Nous avons sur ce point deux témoignages importants, qui s'accordent à peu près à reconnaître que Téducation du roi laissait à désirer; mais (jui sont entièrement opposés sur les personnes, qui eu doivent supporter le reproche. L'un de ces témoignages vient de la maison de la reine , l'autre de la maison du roi ; nous voulons parler de M* de Bfotteville et de La Porte.

« Le marfjiiis de Villeroy, dit M' de Motteville, était rhomme le plus sage de la cour; il avait commandé des. armées; mais sa plus grande qualité était de connaître mieux que personne le dedans du royaume, et d'avoir de la

(1) De F^omenli^^cs , p. 90, Elals do Ja France de la Harinière. Les gages de La Mothe-le- Vayer devaient donc ôlre au-dessous de 6,000 liv. Les gens du roi avaient des appointements bien plus considérablM que ceux de Honsieur. Ainsi Je maréehil de Villero; , gourernettr de Louis XIV, recevsit 36,000 livres, et te nfirtebsl Dofdessis-Pnidio, gonTeraeor de Philippe de France, n'en to«diail<ine 6,000. V. Etats de France de 1688.

200 • capacité et de la lumière pour les aflaires de TEtat. Le précepteur qui était sous lui, fut Tabbé de Beaumont, docteur en théologie , élevé auprès du cardinal de Richelieu , qui avait de la probité, mais qui, ne s t Lan l [ms trop adonné aux belles-lettres , était par conséquent peu capable de s^appliquer à rembellisseinent de Tesprit d'un jeune prince, et au soin de Toocuper des grandes et agréable choses, qui doivent n*étre pas inconnue» aux souverains. L'un et Fautre disaient à ceux (lui venaient leur faire des propositions , que leur conduite était réglée par le supérieur (Mazarin), qui s'était réservé l'intendance de Téducation royale. . . et je dois rendre ce témoignage à la vérité, que le marquis de Villeroy m^a dit en ce temps-là , parlant du Roi dont il admirait les lumières naturelles, qu'il n'était pas le maître de la manière dont il était élevé, et que s'il en avait été cru , il n'au- ^ rait pas laissé un aussi bon fonds sans le cultiver dans le temps qui j était le plus propre... ... Il est vrai qu'il aimait

à lui présenter ceux qui excellaient en quelque science ou art... au lieu que son précepteur, jaloux de son enij)loi, ne prenait pas plaisir à faire parler au Hoi les gens d'esprit, qu*il aurait peut-être goûtés , et qui lui auraient donné eu* riosité d*apprendre mille choses qu'il né savait pas (1). »

Ecoutons maintenant La Porte. « M. de Beaumont prenait grand soin d iii.strOire Sa Majesté, et je puis dire avec vérité, qu'à toutes les leçons où j étais présent, j'étais témoin qu'il n'omettait rien de ce qui dépendait de sa charge ; mais ceux qui étaient auprès de sa personne, au lieu de lui faire pratiquer les préceptes qu'il avait reçus , s'amusaient à jouer ou à épier ceux ([m Teutretenaient , ou i solliciter leurs affaires M. de Beaumont me donna i histoire faite par

Mézeray, que je lisais tous les soirs d'un ton de conte ; en 4M>rte que le roi y prenait plaisir, et promettait bien de res-

(1) Mém. de M« de MoUcvillô, Coliecl. Peiitoi , i- S., t. 37, p. 16U et suiv.

207 • sembler au plus généreux de ses ancêtres , se mettant fort en colère, lorsqu'on lui disait quHl serait un second Louis-le-

Fainéant La lecture de Phistoire ne plut point à M. le

Cardinal. Car un soir, a I ontauiebleau , le Hoi étant couchéf et moi déshabillé eu robe de chambre^ lui lijiant Tbistoire de Hugues Capet , Son Ëminence vint à passer , me demanda quel livre je lisais...., et après ma réponse, partit fort brusquement sans approuver ce que je faisais... Il dit à sou coucher, à ses familiers , que je faisais le gouverneur du

Roi y et que je lui apprenais Tbistoire M. de Beaumont

disant un jour à Son £minence » que le Roi ne s'appliquait point à r^de, qa*fl devait y employer son autorité, et lui en faire des réprimandes , parce qu'il était à craindre qu'un jour il ne Ht de même dans les grandes aiîaires, il lui répondit : « Ne vous mettez pas en peine ; reposez-vouspen sur moi ; il n*en saura que trop ; car quand il vient au consefl il me fait cent questions sur la chose dont il s*agit.i» «Ce quinui-

. sait encore beaucoup à l'instruction du Roi , c'est que ses véritables serviteurs ne lui laissant rien passer, cela lui faisait une peine extrême , de sorte qu'il demeurait chez lui le moins qu'il pouvait, et qu'il était toujours chez la Reine, où tout le monde Tapplaudissait (1 ). »

Ces d^x juî^ements si divers se corrif;ent l uii par l'autre. L'enfant-roi était partage entre les influences les plus contraires. D'une part , la reine était jalouse de l'amitié de son enfant ^ et peu capable d'apprécier le d^ré de connaissances nécessaire à un souverain. Les personnes de sa- maison , ou flattaient cette faiblesse maternelle , ou faisaient trop peu d'état des hommes chargés de l'éducation royale. D'autre part, les serviteurs du roi chargés de sa maison et de sa

• personne, ou se montraient fort occupés de leur intérêt et de leurs privilèges 9 ou se trouvaient obligés déménager à ia

(1) Mém. de La Portf!, Collect. Pelilol, 2« S., i. 5U, p. 412, 415, 4U,

fois les prétentions de la maison de la reine , et les soupçons de l*ombra^eux cardinal, ou fondaient sur Tamitié même du jeune roi , Tespoir d'élever leur fortune et de ruiner celle du ministre.

La savante et ingénieuse M™ de Motteville ne pardonne pas à Péréfixe d'avoir tenu à Técart les gens d*esprit ; le précepteur manquait même à son avis de littérature. Mais il ne faut pas oublier qu'elle avait un frère, pour lequel elle réservait tous ses projets ambitieux; que ce frère était lecteur de la chambre de Loub XIV; qu*il ne négligeait de son côté aucun effort pour se mettre dans les bonnes grâces du roi; qu'il lui faisait des lectures amusantes, entre autres celle du roman c()Uiit|ue de Scarron. 11 n'est pas iiiijjossible que ces lectures n'aient plu que de sorte à l'évéque de Hhodez. D^ailleurs introduire des gens d*esprit près d*un jeune roi, sans l'agrément du premier ministre, c'est chose grave; et le frère de BI^ de Motteville en fit bien l'épreuve. Ses assiduités auprès de Louis XIV donnèrent de rond>rage à Mazarin, qui le contraignit à vendre sa cbai^ge en 1657 (1).

La Porte n'accuse guères que Mazarin ; s'il l'eu fallait croire, le ministre mettait tout en oeuvre pour empêcher, non seulement que le prince devint un bon roi, mais en« core un honnête homme. Mais La Porte trahit a chaque instant sa haine pour le cardinal; il a bien osé l'accuser d*une infamie, qui manque de toute vraisemblance (2). U poursuivait sans cesse le but de rendre le ministre odieux à Louis XrV. « Nonobstant tous les soins des surveillants, je ne laissais pas de frapper de petits coups si à pi-opos, dans . les heures où je. n'étais observé de personne^ que le roi avait conçu la plus profonde aversion contre le cardinal (3).»

(4) Notice sur de Motteville, CoUect. Petitoi, 2« S., t. 36, p. 297.

(2) Mém. de La Porte, GoUect. Petitoi, 2* S., I. 59, p. 4S3. €f. Voluire, siècle de Louis XIV.

(3) Ibid., p. 415. .

2oy

Maiariu pouvait-il ignorer les senliments du premier \aiet de chambre du roi? Lui qui voyait tout, qui se mêlait dans tout , qui avait voulu être surintendant de rêducatkm du

roi, pouvait-il iiégli<?er les lectures de IMézerai? des lectures accompagnées de commeiilaires , où déjà Von lepro chait à un roi en&nt de mériter le nom de Louis le fainéant (1)? 11 est à regretter que P. De la Porte ne songe qu*à l'intérêt de sa baine et de son amour-propre. Avec d'autres sentiments, il nous t at «iuiuic sur 1 » diu afion, sur le& études de Louis XIV, sur les premières dispositions, qui devaient annoncer le grand roi, des détails dont nous manquons, et qu'il pouvait mieux que tout autre nous fournir.

On [)eut reprocher à Mazarin cette politique soupçonneuse qui se souciait peu de multiplier lés amis et les conseillers du roi; on peut reprocher à Ânne d'Autriche cette faiblesse, qui permettait aux deux princes de finr Tétude. Mais ni l'un ni l'autre ne fit ce détestable calcul, (fuVn favorisant la paresse des deux enfants, on assurait ou i on prolongeait la puissance du ministre et de la régente.

Mazarin a notre avis pourrait se défendre de cette accu* sation, avec le seul témoigitage de M"* de Dfotteville, qui ne Taime pas, qui ne le justifie pas, mais qui a trop d'honnêteté pour le calomnier. Il s'en pourrait défendre avec ses propres lettres. 11 écrivait à la reine en 1651. a 11 faut prendre garde que le roi ne s'abandonne en sorte à ce qui est du parent de... que cela Tempéche de s'appliquer à ce qu'O doit, et le jette dans une paresse, de laquelle on ait peine après de le retirer : car en ce cas tout seraii perdu. A présent on doit s'appliquer à lui faire prendre une conduite telle que les peuples le considèrent , et aient de l'estime pour lui : car vous devez être assurée qu*on n'oubliera

(1) UéuK de U PorU), CoUecl. Petitoi, p. 418.

rien pour le décrier et le mettre dans le mépris , aiin que d*autaDt plus aisément on se porte à lui perdre le respect , et à parler contre la reine comme la cause de ce mal (1). » Ajoutons que le bon et vertueux Përéfixe a témoigné aussi

en faveur du ministre. « ^u^ seulement, dit-il, Votre £miaence a toujours porté le roi à s'instruire parfaitement des dioses, dont la connaissance lui était nécessaire; non seulement elle lui a souvent représenté, combien il lui était important de s'attacher de bonne heure aux fonictions de la royauté; mais encore elle m'a sollicité moi-même, dt tu acquitter soigneusement de mon devoir. Combien de fois m*a-t-elie dit que je n'avais rien de plus important à faire^ que de gagner sur Tesprit du roi , qu'il s'appliquât bien aux choses qu'il faisait , et qu'il s'adonnât aux dioses sérieuses (2)? n

Faut-il parler d'un autre témoin, qui est M. De Villeroy, archevêque de Lyon, fils du |;ouverueur du roi, et qui di« sait à Brienne du vivant même de Mazarin , et avant que Louis XIV fit voir ce qu'il deviendrait un jour : « Je vous apprends qu'encore que l'on fasse courir le bruit , que M. le maréchal mou pere a donné au roi, par l'avis du cardinal, une très-mauvaise éducation» cela est faux? Vous verrez si le roi ne sera pas le plus grand princ^e? et le plus., brave héros qu'ait eu la France depuis Clovis et Charlemagne (3). »

Mais ce qui e$t plus décisif, c'est que Mazarin tenait le conseil, et délibérait sur les grandes affaires, en pr^ence du jeune roi (4); c'est qu'il lui fit partager toutes les peines ,

(1) Lettres inédites de Mazarin, pnWicPs par M. Ravcnel , Parifi 1836. f5) nist. do roi Henri-le-Orand , épUre au carflinal Mazarin. (5) Mém. inédits de Lcuis-Heori de Loménie, comte de Brieone, Paris, 1828» 11. 297.

(4) Môm. de Choisy, Collect. Petitol, S., t. 65, p. 190, 492. — Mém. de Duplossis, ibid., t. f»7, p. 419, 420.

tous les périls, .tous les enseignemepts des troubles et de ia guerre crvile; c'est qu'enfin pour dernière instruction, il lui recoiumauda de n'avoir jamais de pt f mier ministre.

Ces leçons de la pratique et de la nécessité valaient bien UD peu de science ou de littérature sans doute; les événe* * ments redirent à Louis XIV en expérience , ce qu'ils lui pouvaient ôter d'instruction. L'éducation de ce prince se lit surtout dans le conseil ; c'est ainsi qu'il laut entendre ces paroles de Mazarin que La Porte a détournées de leur vrai ' sens : « Ne vous mettez pas en peine, Tepo8eB»vous-en sur moi (1). 9 *

Il n*est pas plus juste d'accuser 4nne d'Autriche. En pkh çant près de ses enfants, Péréfixe et Le Vayer, la vertu et le savoir, elle remplissait son devoir, et satisfaisait aux convenances. Si elle manqua de vigilance ou de fermeté, quand il fallait maintenir les jeunes princes dans l'application au travail , si sa maison devenait pour eux un asile contre les sévérités de 1 élude, du moins il faut reconnaître qu'ils y trouvaient encore de quoi s'instruire , et que leur temps n'était pas tout à lait perdu. Jamais cercles n'égalèrent, suivant Saint-Simon, ceux de la reine Anne d'Autriche; Louis XIV y fut en qudque sorte nourri : c'est là qu'il puisa, beaucoup plus que dans la société de la comtesse de Soissons, cette politesse et ces grâces qui assuraient son empire. Louis XiV regretta toujours la splendeur de ces •réunions, où sa mère déployait l'art d'entretenir, et de faire éntretenir un si grand monde (2).

A cette époque on lisait peu , ou on Usait ensemble ; on conversait beaucoup plus, on se plaisait aux récits et aux discussions. Aucune matière , même sérieuse n'en était ban- . nie. Quelquefois le cercle de la reine était converti en auditoire ou en académie. Les mémoires inédits de Henri de

(1) V. plqs hMt

(2) Ném. de Saint-SimoD, édit. de 1SS9, (. p. S92 et soiv.; t. 43, p. 3.

Loméaie de firieune en fonrnisflent on singulier exemple.

Rien de plus curieux que sa digression sur ses voyages en Lapouie. La reine lui déclare qu^elle renteiidra au milieu de son cercle; le jour est marqué , afin que le narrateur ait le loisir de se préparer; le «ecrétaire d'ambassade, jeune homme de dix-neuf ans, commence en rougissant sa narraf ion ; tout le monde admire les? merveilles de ces pays du septentrion, legoHe deMémel traversé sur la glace, la nature et les mœurs des Lapons , les traîneaux rapides comme le • Tent, les rennes, ces animaux inconnus jusque là; il donne enfin à cette briUante assistance une leçon de géographie et d'histoire naturelle , au milieu des applaudissements unanimes (1). Les cercles offraient un supplément d'éducation; souvent on commençait par le supplément, pour finir par le principal. C'est dans ces assemblées, en présence des dames, que les gentil^ommes prenaient le goût des lettres, en sorte que ce qu^ils avaient de connaissances leur venait plus souvent du monde que de leurs précepteurs.

Le dix-septième siècle vil de grands changements dans l'éducation. C'est dans ce siècle que la pédanterie disparut peu à peu. Les universités opiniâtres dans leur fidélité aux traditions, lui servaient encore de refuge; elles recevaient dans leurs écoles les enfants de la bourj^eoisie, et conune la pédaulerie était volontiers confondue avec la sévérité même, et avec les difficultés de l'étude, il semblait que le travail étant réservé aux bourgeois et roturiers, les classes élevées * de la nation devaient s'instruire sans tant d'efforts et de peine. La réforme commença donc par l'éducation des rois et de ianot)lesse, et elle se fit jour soit tiaiis les maisons princières, soit dans les collèges de jésuites, qui seuls

(1) Méro. ioédils de Brienne, Paris, i828. •

avaient le privilège d'élever les enfants d ilhisUe uaissatice. A la vérité la pédanterie y était plutôt déguisée qu ellacée. C'était du (irillant^ c'étaient des fleurs de mauvais goût, à la place de je ne sais quel air gothique et barbare. Nous en donnerons un exemple assez curieux, et qui nous écartera peu (lu sujet de celte éducadon royale.

Gaston, duc d'Orléans, Toncle de nos deux princes, avait uo iovincible dégoût pour la grammaire. Pour vaincre celle répugnance^ un de ses instituteurs, profitant de son penchant décidé pour les armes, imagma d'imposer des noms militaires à toutes les règles de la syntaxe, et composa un rudiment, (jui existe encore, où des ligures emblématiques représentaient les différentes parties d'oraison. La particule on devint un régiment^ le gîte retranché une citadelle; le nom une brigade; le verbe une division. Le capitaine Folo fut mis à la tête de tous les verbes anomaux, qui soiJt les volontaires de l'art grammatical. Le régiment des adverbes est formé de plusieurs compagoies, de celles des gens de pied qui marquent les adverbes communs, de celles des capitaines qui dénotent les adverbes de gualits\ Le pays des conjonctions est une campagne charmante , remplie d'onvriei s et d'objets uliies, réunis {)our les besoins de la vie, et appliqués à toutes les espèces de constructions grammaticales. Il y a encore la légion des genres, la* province du p€uticipe, la flotte chargée de cas et de nombres, les combats des verbes he'te'roclites et des verbes défectîfs, les trompettes et les timbales des L^ero/idifç.

il Quelles plaisantes leçons ou vous donne là , dit le duc ' d'Ëpernon , admis un jour aux exercices du prince ! Par saint Denys Paréopagite , -ce n'est pas ainsi qu'on à élevé Henri ill, mon bon maître, ni votre brave père , ni mon

ennemi Monsieur de Guise, ni moi-même Etant encore

tous quatre jeunes gai çouuiers, le premier lisait Machiavel, le second la Bible , le troisième les Commentaires de César ,

et moi les Décades de Titus Livius. Kois et gentilshommes , . nous sommes de la même pâte que les autres. . . Pour n'être pas sots y il &ut que nous ayons de la peine, ainsi que les fils de bourgeois, qu*on envoie aux études (1). »

Ce que les précepteurs particuliers des princes , ce que les jésuites, instituteurs des genlilshoiniiies , paraissent avoir fait de plus considérable en éducation , c'est d'avoir donné le signal, et cherché les moyens de satisfaire au goût du siècle. Mais c'est de Port-Royal que sembla sortir renseigne» ment selon Tesprit nouveau ; ennemi de là scholastique , il le fut également de la pédanterie ; adversaire non moins dé. claré du siècle et du monde , il condamna aussi les études superficielles : « dérouiller le pédantisme sans ruiner la solidité, telle pouvait être sa devise (2). »

Les livres classiques de Port-Royal , excepté la Méthode latine, sont postérieurs à ceux de La Mothe-Le-Vayer. Tan^ dis que celui-ci écrivait ses traités pour T instruction du prince , Pôrt-Royal faisait sans édat et sans bruit Texpérience de ses méthodes , qui devaient paraître plus tard dans ses livres, et surtout pénétrer dans les écoles publiques par le vertueux Rollin. !l ne faut donc pas chercher dans Le Vayer Talliance parlàile de la piJilesse el de la science; ici comme partout il se sent de la transition. 11 fuit la scho. lastique qui était dans le mépris général} il n'y échappe que par la légèreté. Pour n'être pas pédant, il est souvent ^ sec où superficiel.

On a déjà vu que son premier Hvre dans ce genre parut sous les auspices de Richelieu. En effet, il portait ce titre, de l'Instruction de Monseigneur le Dauphin à Monsdgneur

(1) Bîbliothèqiie .vniveneQe det rasm» Boveabre 1779, p. 187 et saiv. — l/anteitr d« cet article assura que le rodinent de Gaston est aux mamiscrUs de la bibliothèque du roi, et que les paroles du doc d*Epernoii sont tirées d'une longue lettre, qtt*il éerivait au connélaUe Henri de MontmOTen^.

(2) Sainte-Beuve , Port Boyal, 111 , 421 . V. tout ce diapiùe et le suifaut».

rËminentîssime Cardinal Duc (IV Bayle et Maudé en ont porté UD jugement très favorable. Balzac témoigne que oe livre lui a appris beaucoup de choses qu*il ne savait pas ,

et Fa confirmé dans quelques unes qu*il savait ; qu'il ne se peut voir d'ouvrage plus riche ni plus rempli que le sien; el (jue Le Vayer l'a iiifiniiiient obligé' de lui en taire part (2), Biais le publiciste de Real, auteur de la Science du gpmernernerU, pense que Naudé ni Bayle, n*ont lu Tlnstruction du Dauphin , pour en juger de la terle ; il néglige , ou il ignore Fopinion de Balzac (3).

Après quelques considérations générales sur Futilité que les princes peuvent tirer des lettres , Le Vayer examine si Ton peut user de contndnte ou de sévérité avec eux. Il trouve que ces demi- Dieux ne doivent pas être conduits par un tel cheiiiiii ; mais que c'est par celui de la complaisance, qu'il faut tàclier d'obtenir d'eux ce que Fou désire. Le dessein de son ouvrage est de commencer par ce qu'il appeUe les quatre colonnes de FÉtat, la religion , la justice , les finances et les armes , et de passer ensuite aux préceptes qui r^ardent particulièrement la personne du dau{)liin , dans ses exercices, et dans la règle des occupations de sa jeunesse (4).

A F^ard de la religion , les Rois doivent chercher les bénédictions du chef visible de l'Eglise , en conservant cepen-

daiU les libellés de FEglise Gallicane et les privilèges de leur pouvoir temporel. Ils se doivent bien garder d'être ni de paraître amb communs de deux créances diverses. Néan*

(1) Paris, 4640, chez Sébast. Cramoi&y, imprimeur du roi. U conliept uae

belle gravure allégorique. ' *

(â) Bayle , art. Vayer. — iSaudé, Uascurat, 375. — > Halzac, lettres à Chapelain, Elzevir, 1656.

f3) Science du gouvenieineni, par de Réal, grand sénéchal de Foiicalquicr, - Amsterdam, 1764, i. 8, p. 254 et suif.

(4) Œuvres, t. 1 , 1" pari., p. i8.

moins , pour amener la fin du schisme ^ ils doivent plutôf employer les docteurs que les bourreaux .

justice, seconde colonne de TEtat, est inséparable de la royauté ; elle dispose des grâces comme des châtiments ; • elle doit servir de règle à la générosité des princes. L'auteur prend ici occasion de justifier la puissance illimitée du ministre. On ne saurait, sans crime de Use-majesté , condamner la faveur que les plus grands princes ont accordée aux plus digues de leurs sujets. Jupiter iaisant soutenir le ' ciel par Atlas et par Hercule , comme s'il avait besoin de Taide d^autnii pour gouverner son Olympe , montrait assez ce qu'il fallait penser des royaufnes de la terre (t). Le supplice récent du dernier des Muiitmoreucy , exemple de châtiment nécessaire, fournit aussi matière à des louange» un peu déclamatoires.

A l'article des finances, Le Vayer n'a garde de ménager les partisans; ce sont les sangsues du peuple et les harpyes des rois. Il faui éviter rétablissement de nouveaux impôts; leur nature est d'aller toujours. croissant : Pbilippe-le-Long^ fut le premier qui mit un denier, sur chaque mînot de sel ; Philippe de Valois y en ajouta un autre ; Charles VI le fit aller jusqu'à quatre ; Louis XI crut combler la mesure en It^ taxant a douze (irnici's ; du temps .de l'auteur, il n^en sortait plus de la gabelle a moins de douze écus le minot. £n recommandant que les impositions se fassent avec une proportion plutôt de géométrie que d'arithmétique, ne dirait-on pas que Le Vayer connaissait ee que nous avons inventé tout récemment , Vimpôt progressiP. Il est vrai qu'il l'entend singulièrement. Suivant lui, ceux qui font beaucoup de sang peuvent mieux porter les grandes et fréquentes saignées , que ceux qui sont d'un autre tempérament , et les marchands qui profitent joumdllement, en beaucoup de

(1) Œuvres, t. i , pari., p. kk.

façons, par le moyen du trafic , sont tout autrement capables d'aidrr le prince en sts nécessités, que ceux qui u'oiil nulle ludusU'ie , pour réparer le préjudice ils reçoivent d'un nouvel impôt.

La guerre est un art essentuellement royal. L'exemple delà guerre présente contre TEspagne est une preuve de la néoes* sfté des armes. La 1 rauce se doit opposer à ces desseins d^une maison qui teud à la monarchie universelle. Après quelques détails sur la discipline , les récompenses , les volontaires, les passe-vobms (1) , Le Yayer se livre à une digression sur le feu roi de Suède, et se propose la question de savoir si G us lave- Adolphe devait s'exposer à la mort dans la bataille de Lutzen (2). En parlant de Gustave-Âdolphe et des grands capitaines, qui se sont le plus librement exposés aux périls de la guerre , Fauteur accorde beaucoup de louanges à Julien Tapostat ; ce qui donna matière aux personnes cpii ne Taî^ nKiif'iii pas, de dire qu'il avait ramassé les cendres de Julien pour les consacrer, et qu'il leur élevait des autels. C'est Le Vayer lui-même qui nous l'apprend dans la Vertu des Payens, ou il explique son intention (3).

Abordant les sciences qui doivent être admises dans l'éducation d'un jeune prince. Le Vayer estime qu'il faut suivre une voie moyenne entre ceux qui lui refusent quelque teinture des bonnes lettres , et ceux qui le. voudraient rendre trop savant. U examine les sciences, suivant Tordre de r£cole, dans la distinction qu'elle fait des arts Ubéraux et de ceux qu'elle nomme iUibéraux et méchanîques ; et il fait observer qu'il en est certains de la seconde classe, qui conviennent mieux à un roi que tels autres de la première.

(1) Oû â|^tit ftfDsi des soldats qui, après «voir passé la revue, revMaieut d'autres halùts pour être représentés; on lalsait croire ainsi aux rois et aux généraux, que les troupes étaient au complet.

(S) CCttvres, 1. 1 , 1*« part., p. 121-139.

(S) Vcritt'des Payens, t. SP, K** part.,- p S9é et suiv.

Sur la grammaire, il ne partage pas i a\is de Mariaua , • qui voudrait emeiguer à un prince les foudemeiits de la langue latine y aussi régulièrement que s'il s'en devait servir un jour sur les bancs ^ à la prise d*un bonnet de docteur (1). La noblesse fait difficulté de se charger de tant de latb , et avant la venue des ambassadeurs de Pologne, sous Charles IX , elle en avait encore plus d'aversion ; quelle appa- . réDcé y auratt-ii d'y assujétir le génie d'un grand roi (2)?

La rhétorique est une faculté si royale qu'elle donne Tem-' pire sur les hommes. L'éloquence est dtjnc nécessaire aux rois; ils doivent aussi combler de leur estime les personnes qui excellent dans la profession d'écrire. Ni la logique, ni rarithmétique ne doivent beaucoup arrêter un roi. La première vît sur des subtilités de collège , qui ne peuvent être bonnes qu'à ceux qui sont du métier de les faire valoir ; la seconde convient mieux aux marchands ou aux mathématiciens. Il est permis à un monarque d*aimer la musique, et de s'y appliquer avec une certaine réserve. £n ce qui regarde la géométrie , il n*est pas bienséant que la pourpre royale soit tenue longtemps parmi la poussière géométri(|ue ; et à l'endroit de 1 astronomie , bien que des rois l'aient cultivée, il faut tenir peu de compte de leur exemple, et ne pas condamner les jeunes princes à supputer des éphémérides. L'auteur voudrait qu'au lieu de certaines parties de ces arts qui sont inutiles à on prince , on substituât des notions de physique , de géogi apliie et de morale.

Dans les arts méchaniques , ni l'agriculture , ni i'archi- < tecture, ni la chirurgie, ni l'art des tisserands, ni l'art des ^ pilotes , ne sont faits pour un 'monarque. Biais la chasse et la guerre sont des occupations de roi. L'auteur a parlé de la guerre au chapitre des armes. La chasse est tellement

(1) Œuvres, i. 1 , 1« pari., p. 164.

(S) Ibid. On sail que Louis XIV apprit les élémeuts de grammaire dans la Mé- * ihode latine de Port-Royal, qui eal de 1614. T. la pr6liMe et le privilège.

l'exercice de la nublesse, que Tusage eu est interdit aux roturiers eu beaucoup de lieux ; et là volene , qui était tenue pour servile du tonps de Platon , est aujourd'hui la plus noble de toutes les chasses. Ces divertissements sont utiles et bienséants à uurui, pourvu qu il n y sacrifie pas le soin de ses affaires (1).

L'ordre de Técole suivi par Le Vayer n'est pas favorable à l'intérêt de ce livre. En suivant de cette façon la série des arts libéraux et des arts méchaniques , il est obligé de parler de clioses lu utiles, ou de placer sous des litres étrangers, des matières qui en sont fort éloignées.

Il y a encore beaucoup d*exen»ces et de passe-temps, dont la jeunesse des rois ne doit pas être privée , non plus que ceUe des autres hommes. Telles sont la poésie et la peinture. Sans sacrifier les laui iers de la victoire à ceux du Parnasse, ni descendre à broyer lui-même des couleurs , si ce n'est sôus forme de jeu et de divertissement , le prince peut recevoir quelques éléments de ces arts , pour apprendre à les goûter et a savoir estimer ceux qui s*y distinguent.

Mais la plupart de ces arts ou sciences regardent l'esprit ; il faut passer aux exercices du corps. C'était ici la partie es- ^ sentielle pour les gentilshommes , à plus forte raison pour les princes. Les jeunes gens de qualité ayant appris un peu de latin , s'adonnaient de bonne heure à monter à cheval , au maniement des armes, à la danse, à la j)au[iie, loutcs choses où il fallait exceller pour entrer dans le monde avec la r^utation d'un homme du bel air. Alors les cercles, les sociétés , quelques romans leur 6taieut ce qu'on appelait la rouille des collées.

Aussi Le V ayer accorde-t-il une place à cette p;ii iit de l'éducation. On sait que Louis XIV aimait avec ardeur ces différents exercices, et qu'il était l'homme de son temps

(l)OEQvtos, 1. 1 , pan., p.

t|ui s'en tirait avec plus de grâce. Les noms des luailres chaînés d'enseigner ces exercices à Louis XIV, sont couchés dans ies États dje la France pour des appointements fort honorables. Le maître d^armes et le inaltre à daaser sont cotés pour deux mille livres ; le maître d*écriture seulement pour trois cents. 11 y a aussi un maitre pour enseigner le jeu de paume. A la paume, où l'agitation est fort grande , Le Vayer ajoute le mail qui est fort reposé, et qui souffre la conversation d^un coup à l'autre. Quant à la course » elle est beaucoup moins estimée qu'autrefois ; c*est un mérite laissé désormais aux Bas(|ues et aux vali ts de pied (1). Il touche aussi quelques mots des autres jeux , comme les cartes , les dés, le tric-trac , les échecs , et les jeux de pure récréation , ou jeux d'enfants, et ajoute quelques réflexions sur la part qu'il a faite aux sciences et aux divers exercices , soit du corps soit de l'esprit (2).

Le Vayer termine son ouvrage par un très long article, où il combat les rêveries de l'astrologie judiciaire , de la cJii" mie (3) et de la magie. L'auteur de la Science du 'gowernement, de Réal , estime cette espèce de digression fort inutile. Elle 1 eùl t'Lc sans doute un siècle plus tard; mais Bossuet, plus de quarante ans après Le Vayer, n'a pas jugé hors de propos de revenir sur ces vieilles erreurs, dans la Politique tirée de l'Écriture sainte (4). C'était surtout à l'ombre de la protection royale que prospéraient ces ténébreuses sciences. C'était donc aux rois qu'il en fallait surtout dé^ voiler les folies et les mensonges.

Nous sommes entrés dans les détails de Tlnstruction du

(i) On avait rhabiliide de donner le nom de Basque aux valets qui faisaient les courses. V. les comédies de Molière.

(f) Œuvres, t. 1 . 1« pari., p. 247 , 284. j

(3) Les cbimistes d'alors désignsieDi du nom d*sldiimie la partie de leur science qm coDeemait la pierre philosophai; nais les roots de diimie ei d*aldiinie, dans l'usage vulgaire, étaient encore synonymes.

(4) Politique tirée de TEcritare sainte, V, 3, L -

dauphin , parce que c'est le plus important de la série d'ouvrages qui nous occupe ici, et parce que l'analyse de ce traité donnm line ic^e suffisante de la composition de tous les antres. L'auteur ne s'affiraocfait pas entièrement des formes de r^ole ; il en retient non-seulement l'ordre et la suite, mais encore beaucoup de termes et de raisonnements. Il présente sur chaque point les opinions contraires avec les arguments dont on les peut soutenir. Son style est simple et fieicile ; mais y selon sa coutume , il accumule les exemples et les citations.

La Géographie du prince parut en 1651 . Le Vayer ne faisait pas sa inoindre étude des progrès de la géograplne ; mais il se pique beaucoup moins d'exactitude dans la science, que de variété dans les connaùsanoes ; lisant avec intéiét toutes les relations de voyages, et se'formant de toutes ces lectures un butin beaucoup plus riche que bien -choisi. Il avait publié en 1643 un opuscule sur les voyages, ou Ton voit quelques erreurs qui sont celles de ses contemporains, comme l'existence d'un passage au nord de TÂmériquey pour aller en Chine par le second lac du pays des Hurons^ou comme rétendue immense d'une terre australe aussi grande toute seule que les quatre autres parties du monde ensemble (1 ). Cependant l'auteur y itidique bien les lacunes de la géographie de son temps , et présente quelques considérations intéressantes sur la nécessité des voyages et des découvertes, et sur les moyens dont le gouvernement se pourrait servir pour l'avancement de la science. On retiuuve les mêmes erreurs dans la Géogmphie du pmice. On pourrait même s'étonner qu'en 1651 , quand on avait déjà fait le tour de la Nouvdle Hollande , il ne donne pas au prince une idée plus juste des Terres Australes. Mais ce n'est que trentecinq ou quarante ans plus tard , après les voyages de Dampier , que ces régions furent mieux connues en France.

(1) reuYros, i. Il, S* p«n., p. 8t , 87.

' Ici moins que partout aiUeur» , Le Vayer redierdie Teiac-

titude ; son but est beaucoup plutôt d* intéresser son lectear ; et pour y atteindre, il met dehuis tontes les ressources de SOD érudition. Fictions des voyageurs, mythologie des poètes, rêveries des anciens géographes , ou naturalistes, il recueille un peu de tout. Pline et Marco P<^ contribuent ^;alement à grossir sa ^eograj)hie. Il n'oublie ni la terre d'Irlande qui fait mourir les serpents , ainsi que celle de Crète ; ni le bois de ses forets qui n'engendre jamais de vers. Il raconte aussi qii'en fichant une perche dans le fond de Tëtang d'Armagh y on la retire après quelques mois , ayant la partie qui était en terre convertie en fer, celle qui trempait dans l'eau, changée eu pierre , et le reste qui était à l'air , sans altération.

Il fiiut tenir le mémè compte du boranetz ou zoopbyte planle-agneau , de la fable de TËldorado , de celle du Négus

d'Ethiopie , ou Prêtre-Jean , aulaiiL d imaginations auxquelles il ne croit pas sans cloute, et qui doivent beaucoup plus être imputées à son mauvais goût qu'à son ignorance* A cet égard , la Géographie du prince rappelle ces vieilles cartes géographiques, où Ton voyait des dieux marins nager au milieu des lies , et les monstres homériques encombrer les mappemondes.

Ce livre n'en est pas moins une bonne géographie pour* le temps. Il a cet avantage que Tauteur n'a pas copié ses dèvanciers ; mais qu'il a écrit d'après les cartes et les relations, soit anciennes, soit modernes. Il en est résulté qu'il commet beaucoup d'erreurs et même de contradictions , mais aussi qu'il évite des fautes où les autres étaient tombés. Aucun tirait de cette géographie n^avertit le lecteur qu'elle est laite pour le roi. Le Vayer ne parie même pas de l'ordonnance de l/>uis XIII sur le méridien , et l'auteur de la Géograpliii- du roi ne se conforme pas aux termes de cette ordonnance , qui faisait défense à tous pi*

ioles , géographes et compositeurs de cartes , de constituer

le premier méridien ailleurs qu'en l'île de Fer ( i).

Il faut penser que ces livres classiques dont nous nous occupons, étaient la substance et le canevas des leçons que le prince recevait avec plus d*étendue. Cependant on aimerait à entrevoir dans ces pâles résumés , les linéaments que la parole du maître venait animer. Combien ces simples paroles de Bossuet en disent plus sur sa manière d'enseigner la géographie : « Nous voyions la géographie en jouant , et comme en faisant voyage \ tant6t en suivant le courant des fleuves, tantôt rasant les côtes de la mer, et allant terre a terre , puis tout d'un coup cinglant en haute mer, ou traversant les terres, nous voyions les ports et les villes, non en les courant , comme feraient des voyageurs sans curiosité , mais examinant tout , recherchant les mceura , surtout celles de la Jrance, etc... (2) » C'est encore ainsi sans doute qu*on étudiait la géographie à Port-Royal ; Nicole, du moms , nous autorise à le penser dans son traité De l'éducation du prince (3).

La Rhétorique du prince est de 1651, quoique Gibert dise qu'elle ne fut imprimée qu'en 1670. Selon Gibert, on y trouve des idées assez justes de la rhétorique et de ses parties, des parties du discours, des devoirs de l'orateur, et de quelques moyens de les remplir. « Les principes , dit-il , y sont bons et puisés dans les squrces d'Hermogène , de Quintilien et d'Âristote. » On peut supposer que Le Yayer n^a pas tiré sa rhétorique d*Hermogène même , en considcraut qu'il ne dit rien des trois genres d'élocution , rien des qualités esseulieUes ou particulières du sLyie^ rien enfin des états de cause; et sur ce point il se rencontre avec

(1) OEitTres, t. i , 1» part., p. 12. Cf. Journal des savants, 1700, p. 246.

(2) LcUre à Innocent XI sar rinsiroeiioa da dauphin, édit. de Vers., t. 34,

(5) i)e l'Education d'un prince, par le sieur de Chanteresne, p. 37.

Nicole ( 1 ) . Il est piutèt redevable à Georges de Tr^isoode, de tout ce qui rappelle les livres d'Hermogène (2). On pei. diviser les ouvrages de riiétorique el les cahiers qui étaient dictés dans les collèges » en deux catégories , ceux qui suivent i*onlre solennel et antique de Tinvention , de la disposi^» tion et de Télocution , et ceux qui commencent par Félo^ cutiou. Au fond, rien n était changé, c'était la même rhétorique retournée. Les premiers procédaient de Georges de Trébisonde, c'est-à-dire d'Hermogène, en mettant partout Cicëron à la place de Démosthène. Les seconds dataient d'une époque plus avancée de la Renaissance, et se recommandaient des meilleurs ouvrages de rhétorique de Cicéron, où l^^locutioii occupe presque toute la place. Les uns avaient pour eux Tantiquité; les autres tix)uvaîent plus de faveur; tous étaient dans une erreur qui dura longtemps; c'était que les destinées de l'éloquence dépendaient de la méthode qu'on mettait dans la rhétorique proprement dite. Les rhétoriques de la première espèce fleurirent toujours dans les universités. Les Jésuites s'attachèrent à la seconde manière. Quoi qu'il en soit, Le Vayer est demeuré fidèle à l'ancienne méthode. Il ne rapporte point d'exemples, parce qu'il veut être court ; c'était mal l'entendre, si des lectures suffisantes ne suppléaient pas à cette sécheresse de préceptes, fiossuet se servait beaucoup moins de précités que d'exemples , et mettait en œuvre les analyses oratoires, qui ont passé depuis dans les habitudes de l'enseignement public.

L'idée la plus remaïquable de ce livre , c'est que la philosophie est nécessaire à la rhétorique (3). En effet, la rhétorique n'est que la philosophie même de l'éloquence. Platon et Âristote ne Tentendaient pas autrement ; et c'est ce

(I) De PEducttion d'un prince, p. 6f .

> (i) V. sur Hemogtoe, h thèse latine de H. Rébilté. <3) OEavres, 1. 1 , S* part., p. 179.

que veut (lue Bossuet dans ces paroles : « De cetlf suiuc c 'j^ la logique , nous avons tire la rhétorique , pour Jonuer aux aliments dus, que la ciialectique avait assemblés comme des os et des neris, de la chair , de l'esprit et du mou* < cernent. Àussi nous n^en avons pas fait une discoureuse , dont les paroles n*ont que du son, etc.... (1) »

Si nous reconnaissons le philosophe dans cette juste part que Le Vayer accorde a la philosophie , nous sommes obligés de reconnaître Tadversaire de Yaugelas , dans les instances qu'il fait pour garantir son élève de Texcès de la correction. Nous avons déjà parlé de cette tendance vers la négligence , en fait de style et de langue , et nous en avons recueilli les traits principaux , soit dans cette Rhétorique , soit dans les Considérations sur l'éloquence française , soit dans les lettres à Naudé sur les Remarques (2). Ce point n'a pas été saisi par Gihert , laule peut-être* d'avoir rapproché des deux ouvrages de Le Vayer sur la rhétorique , les lettres à Naudé oii il s'explique ouvertement contre Yaugelas. Nous pensons l'avoir suffisamment éclairci dans le précédent chapitre.

Selon sa coutume, Le Yàyer a laissé dans son livre quelques petites fleurs d'éi udilioii , dont quelques unes même ne sont pas bienséantes, et rappellent les gaillardises de certains traités de rhétorique galante du même temps (3).

La Morale du prince est aussi de 1651. €*est un mélange des Ethiques d'Aristote et de la seconde partie de la Somme de saint Thomas ; ou plutôt c est un résumé de morale qui ressemble à tout ce qui s'enseignait dans les écoles , sous Tàutorité du saint docteur, ad mentem dm Thomœ, Seule- .

(1) Lettre k lonoceot XI, l. 34, p. 52.

(2) V. le ehapitm IV.

(5) V. CEanes, t. i , S* part., p 199, 205, 228. On peut prendre pour terme de comperaisoD «ne Hiétenque maniiseriie qui provient de le bibliothèque de Racine, et qoi est k la biUiotfaèque de l'Arsenal. BL. n. 540, in-S».

ment Fauteur s elîorçant de sinipiiiier sa matière , et d'éviter un air trop scientifique , supprime les considérations utiles, et ne retient cpie des divisions aussi tristes qu*arides; son Uvpe est plein de définitions et d'explications de mots , , ou 1 âme non plus que l'esprit de son élève ne pouvait guère trouver de nourriture. Et qu importe en elTet la division *' des passions en onze primitives et générales , dont les six premières dépendent .de la partie coiMupiscibley et les cinq, autres de la partie irascible , et en passions mixtes , qui tiennent de l'une et de l'autre partie , s'il ne j>ersuade pas son disciple de la nécessité de vaincre ses passions ? A quoi bon même une morale, s'il n'en fait sentir la nécessité, ou s*il n*en fait aimer les lois; s*il ne la fonde pas sur une obligation quelconque , pas même sni' ce principe d'4ristote que l'homme doit chercher son bonheur; ou s'il ne la fait pas aboutir a une sauclion, pus même à celle des plaisirs du corps et de l'esprit , qui est la sanction dont s'est contenté Âristote.

Cette morale n*est qu*un manuel pour apprébdre des

niotii. On voit que le philosophe n'est pas sur son tcM t aii). Son travail aurait eu un lueilleur succès, s'il avait faiJ une morale dans ses principes, une morale à la pyrrhonienue, avec -la réfutation des principes d'Âristote, d'Epicure ou de Zénon , pourvu du moins que ses doutes se fUssent arrêtés sur le seuil de là religion. Hais c'est faire une supposition unpossible. Le Vayer s'est propos/' (le Oure connaître à son élève les termes dont on se servait dans l'école; et il a rempli son but. La morale n*est pas chose d'érudition ; c'est une science sy[ri|)athique ; il y fiiut surtout de la foi.

Plusieurs passages de ce livre rappellent au lecteur qu'il est écrit pour un prince (1 }. C.onune dans le précédent, Le Vayer veut égayer son sujet par des détails de mythologie

(1) Œuvres, i. 1 , 2*^ part., p. 252, 25S, 261 , 263, 27S, 278.

ou par des rapproclieiueiUs. Mais ni (berbère, ni les Sybarites « ni Prométhée, ni les Furies, ni les Géants ne jettent beaucoup d'agrément sur cet abrégé. On en peut dire autant de ce petit caprîoe de galanterie. « G*est une diose plus excellente et plus iiohlr d'aimer, que d*être airné; de mé- ^ me qu il y a plus d'heur aussi bien que d honneur à donner qu'à prendre L^amour donne la loi à toutes Jes au*

très passions De même que la création d*un dictateur à

Rome faîsail cesser tous les antres magistrats , cette pas- ^ siou amoureuse étoufTe toutes les autres, et demeure seule puissante dans no!» âmes , quand d lui plait. » Ces galantes réflexions sentaient alors 'ie gentilhomme;. on se déroliait ainsi à toute appArence de pédanterie; mais c'était une autre espèce de pédantisme, pour lequel Malebranche créait un mot quelques années plus tard^ quoiqu^il ei'it le tort de l'appliquer à Montaigne; c'est ce qu'il appelait un pédant à la cavalière.

L'Ëoonomique ayant paru en 16à3 , c'est-à-dire quand *r Le Vayer avait déjà été appelé près du Roi, est adressée au Roi lui-même, ainsi que les traités qui suivent. L'auteur

confesse que l.i plupart des lois écononntjues ne rej^ardent que les particuliers. Cependant il avertit le prince que le nombre de ses officiers doit être borné dans une certaine mesure , et qu'il doit regarder l'épargne comme une source de richesses. Il y a apparence que Louis XIV ne tint guères de compte de ces préceptes. Ce traité qui n a que dix pages est extrait d'Aristote, qui était seul enseigné dans les écoles. L'Economique de Xénophon » ou plutôt le cinquième ~ livre de ses Mémorables^ est en quelque sorte un éloge de Tagriculture. L'ouvrage d' Aristote ou de celui qui a pria son nom, (1) ayant un caractère plus général, fut préféré pour

(i ) Les deux Kfnt anr rEconoinie m» «ont pas d*Artstole, s'il en fsai croire l. G. Schneiiler, dans son édition spéciale, qui porte ce titre : iiwmyflij«wiMNii^ fua «H^ iiritloKiif /Mm /Smtenliir, Leipiig, 1815, in-8«.

renseignement. Mais les Economiques des anciens étaient faits pour une société toute différente de la nètre. C'est une science qui s^est transformée; les lois qui concernent la fa» mille trouvent mieux leur place dans la morale; celles qui regardent l'acquisition , et la conservation de la propriété , ont formé autant de sciences à part, quïl s'est formé d^espeoes de prc^riétés.

La Politique du Prince est de 1654; non seulement Fauteur, dans le cours du livre, adresse souvent la parole à Louis XIV; mais il se fait dire pai un de ses amis dans une de ses homilies académiques , qu'il composa la Politique pour le roi , lorsqu'il eut l'honneur d'être approché de sa personne (1). Nous avons vu dans Tanalyâe des dialogues d'Orasius Tuhero les préc eptes de cette science discutés soepti(|ucnient. Le Vayer fait ici la contre-partie de son dialogue de la Politique. Il y a peu d'idées qui appartiennent à l'auteur. Le Vayer a profité de Bodin, de Juste Lipse, et de tous ceux qui ont traité de la politique au seizième siècle ^ et dont il avait nié la science, ou réfuté la doctrine dans Orasius Tubero. Comme tous les auteurs de Politiques de son temps, et du temps qui a précédé, il a fidelemeiil suivi Aristole (2). Comme eux il donne plus d'étendue aux divisions qui r^rdent la monarchie. Il renvoie pour les développe* ments à son livre de Flnstruction du Dauphin. Sans doute cette politique venait à la suite des leçons, que le prince recevait sur l'histoire de France, soit par les exiraiis dont Péréfixe parle dans la préface de la Vie de Henri IV, soit par les médailles que Ton avait fuites des différents rois de France, et dont Pbaramond de douteuse mémoire commençait la série (3).

La véritable politique est dans l'étude de l'histoire, et ttles

(t) Œuvres, lU, 2» pa^.^ p. 569.

(2) V. Politique d'Arisioïc, par M. Barlhélemy-Saint-Hilaire, inUodoclion. (5) (EuTTcs, I, 2« pari., p. 339.

leçons de Thistoire sont eiles-méiues au-dessus de la portée d'un enfanty qiie dire de cette science qui ne oontieDt que les lois générales, sans les faits qui leur servent de soutien?

Bossuet n*a fait de sa politique que le couronnement des études du prince (1). Comme le Discours sur l'histoire universelle contient la pensée générale et philosophique de tous les livres^ de toutes les leçons, de toutes les paroles du maître , la Politique tirée de FEcriture sainte renfenne les applications particulières , et comme le dernier mot qu*il désirait laiiiser à son disciple. C'était sou ouvrage favori, et la mort le vint surprendre, comme il y travaillait encore. Voilà une véritable politique, vivante et animée, qui a sa raison d*être dans les dits et dans les circonstupoes^ tout le reste jus^jue là n'était que vaines compilations et pâles reflets d'une société qui n'était plus. Mais à quoi pensons-nous de comparer La Mothe-Le-Vayer à Bossuet?

La Logique du prince parut en 1655, sept afts avant TArt de penser, c*e5t-à*dire,' avant qu*on eût fait le discernement du bon et du mauvais dans Tancienne logi([ue, et indu} ué les accroissements dont elle était capable. Pour La Mothe-Le-Vayer, la logique était encore l'art de bien raisonner et de distinguer les bonnes et les mauvaises consé^ quences; et la science était tout entière dans le s) Ilogisme. Le livre de POrt-Royal fit voir que tout n'était pas dans la manière de tirer une conclusion; que les erreurs de la logique consistaient plus souvent dans les prémisses fausses, que dans les fausses conséquences (2). 11 ne faut lire les Logiques anciennes, et par conséquent celle de Le Vayer, qu'en mettant en regard TArt de penser. Les trois parties qui composeiiL toute la Los^ique de Le Vayer forment aussi les trois premières de celles de Port-Royal. Dans la première partie , Le Vayer réunit selon la coutume les dix catégories

(1) V. Leltre à liuiocciu XI, t. 54, p. 3li, 40.

(2) V. l'Art de Penser, premier discours.

ou pi'édicatueiis d'Arislote^ les ciuq voix de i'orpliyre, qui soDt les cinq univenaux, les termes transcendants qui ne lODt poi oat^riqiies, c*est-à-<iire qu*eo raison de leur immense étendue , ils ne peuvent être placés dans les caté> gories. Les auteurs de FArt de penser ont fait une classification des idëes, qui est beaucoup plus philosopiii(|ue, les rangeant ou les divisant selon leur nature , leur orir gine, ou leur objet. La plupart des critiques qu'ib fiwt de la logique enseignée dans les écoles conviennent à Le Vayer; il en est ainsi de la l isibilité employée comme exemple d'une propriété de Thomme, propnum quarto modo (1).

Dans la seconde partie Le Vayer supprime presque tout ce qui s'enseignait sur les propositions, sur le verbe; il ne fait même pas mention de Tattribut; à plus forte raison ne parle-t-il pas des modales. Suivant i usage du temps, il introduit dans cette partie, l'analyse et la synthèse. Ârnauld et Nicole rendant cette seconde partie à sa véritable destination, c'est-à-dire à Tétude des jugements et des propos!^ tions; ils n^admettent pas ce qui regarde les propositions affirmatives ou négatives et la conversion des propositions; mais ils ixrmettent aux lecteurs de négliger tout ce détail.

Passant à la troisième partie, Le Vayer se borne aux quatre principaux arguments, il laisse de c6té la disposition des trois termes du syllogisme, ses conditions, ses trois figures, sans parier de la quatrième de Gallien, et ses dixneuf modes, parce que la difiiculté de toutes ces choses est telle qu'elle liésesp^e ceux même qui en font métier. Mous ne pouvons nous empêcher d'être de son avis. L'Ârt de penser ajoute aux modes et aux figures des syllogismes, les principes généraux qui peuwnt tenir place de toutes ces règles intraitables, ou en lui moL les moyens de se tirer des syllogismes embarrassés, par les simples lumières du bon sens.

Mais où la Logique de Port-Royal se sépare de toutes les

(I) Œuvres, t. 1 , i' pail., p- 370. — Ari tle l'enser, second discours.

autres, c'est daus la création d'une quatrième partie, celle de la méthode; c*est là Je plus beau titre de la Logique car* tésienne. Avoir placé au-dessus des jugements et des rai» sonnements, l'art de lier et d'ordonner les uns et les autres, avoir fait de celle partie iiou\elle de la logique le but même où elle doit aboutir, c'est non seulement avoir donné à la logique une plus haute destinée, c'est encore avoir préparé l'organisation nouvelle des sciences, c'est avoir fourni le moyen de recommencer l'édifice de la science. Recommencer l'édifice de la science, tel était le but du cartésiaiiisiiie. Avec cette quatrième partie , la logique cesse d'être seulement un art de raisonner; elle fut ce que Port»Royal l'appelait excellemment, un art de penser (1).

La Luj^iquc du pnoce pèche surtout par les définitions, il semble que l'auteur ait si fort redouté d ennuyer son élève, qu'il ait renoncé à lui donner les explications les plus né* cessaires. 11 laisse encore à désirer pour Texactitude des termes. Il témoigne peu d*estime pour la Logique de Técole. Il n'était pas nouveau, depuis la renaissance, de la décrier; mais Le Vayer en voulant fuir latidite de ces matières, l'augmente encore à force de réduire les développements, et de supprimer les détails utiles. Il a augmenté le nombre de, ces logiques toutes sèches, dont parlent les auteurs de TÀrt de penser, avec les exemples ordinaires d'animal et de cheval , ou même privées de toute espèce d'exemple , logiques dont le monde était plein, et qui ne se lisaient pas (2).

Le dernier de ces livres classiques, la Physique du prince, parut en 1658. Gui Patin écrit à la date du 10 août 1657: «M. de La Mothe-Le-Vayer qui vient de sortir de céans, avait 1:k soin d'un livre rare, que je lui ai prêté : c'est Ocellus Lucanus, de Natura unà'ersali; c'était un ancien pliilosophe pythagoricien, qmscnpsUde Phjrsicis ante Aristoi^em,

(1) V. An de Pensçr, second discours.

(2) An de Penser , second discours.

n ni*a dit qu'il transcrirait une Physique française, qu'il a faite en faveur de son petit prince, laquelle par ci-après on imprimera. Il a été dispensé d^aller eu campagne cet été , nomme et prœtextu morbi (1). »

En effet, Tabbë Le Vayer publia cette Physique, avec une épitre à Mazarin, où il avertit que son père l'avait composée dans un temps de maladie: et quand son indisposition ne lui permettait pas d'être à la suite de la cour, duraut la cam-pagne. II ne voulait pas être absolument inutile au prince, qu^il ne pouvait accompagner que de ses vceux (2).

Les termes dont Gui-Patin et l'abbé Le Vayer se sont servis, joints à cette considération , que la Pliysique n'est pas adressée au roi comme les livres précédents, peraiettent de croire que cet ouvrage n^était pas destiné à Louis XIV. Le livre même qu^il empruntait à Gui Patip , avec les deux mots que Patin y ajoute, donnent d'abord une idée de la manière (i(»nt Touvrage est conçu. C'est un résumé de la vieille physique suivant Âristote et les philosophes de la scholastique. Pour enchérir sur les Physiques vulgaires, ét pour faire mieux, I^a Mothe-Le- Vayer, suivant ses habitudes d'esprit . s'avise naturellement de remonter au-delà d' Aristote, au lieu de redescendre jusqu a ses contemporains. Gui Fatin lui-même n'était pas fait pour le tirer de son erreur; il est probable qu'il n'entendait pas la physique autrement que Le Vayer. Il ne nous dit pas ce qu'il pensait de Copernic , de Galilée , de Torricelli , ou de Pascal ; mais la manière dont il juge Descartes ne laisse aucun doute là dessus (3).

. Si des hommes de science et de réputation comme Gui Patin n*ouvraient pas les yeux à la lumière qui commençait à

se faire de tous côtés, on peut aisément pardonner à uni

(1) Lettres de Gai Patio, II, 33i.

(2) Averlissemeift de Tédiieur, 11» 1" part.

(3) lettres de Gni Patin» II , 436 ; Ul, 710 , im.

homme de lettres, à un. érudit comme Le Vayer, d'avoir écrit un traité de philosophie avec saint Thomas, Aristote

et Ocellus Lucanus^ surtout quand il était chargé d'enseigner à un jeune prince, non j)as tout ce qu'il y avait de plus vrai en soi , mais ce qui était le plus généralement reconnu comme tel.

On entendait alors par la physique , la philosophie de la

nature, aussi bien que de llionnne. C'était Penseuible des sciences naturelles, de la physiologie et de la [)sychologie. Jusqu'à la physique de Rohault, tous les ouvrages classiques sur ces matières^ toutes les Sornmesàsmesaxèteot fidèles au péripatétisme refondu par saint Thomas, et 'corrigé ou développé pour mettre d'accord Aristote et les conciles. Le' Vayer a suivi l'Ecole et les opinioLis communes. Il ne parait connaître de Galilée que l'idée du mouvement de la terre , ou plutôt le système de, Copernic, et il n'a ^rde de se ^ prononcer là dessus. On sait que Richdieu avait poursuivf la condamnation du système de Copernic en Sorbonne, que Gassendi , l'ami de Le Vayer, n'osa pas soutenir ce système ouvertement, et que les idées de Copernic ne triomphèrent qu'en 1680, grâce aux travaux des académies (1). Le Vayer ne connaît pas davantage les découvertes de Galilée sur la chute des corps graves, qui furent soutenues par Gassendi et Fermât ; ni le tube de i orricelli , que le P. Merseune avait fait connaître en France en 1644. Notre auteur avoue seulement qu'il y a des expériences qui tendent à éta* hlir que le vide existe ; mais pour plus de sûreté, il se range à l'opinion générale. 11 ignore également le vrai usage du cristallin et de la rétine , Texisteiice des images, leur inversion, toutes choses reconnues par Kepler dès 1604 (2).

Le Vayer a le mérite d'avoir écrit en français sur des matières qui n'étaient guère traitées quVn latin. Encore n'est-il

(1) V. Vollairo, s\ov\c rli^ [ nuis XIV.

(2) Monluda, Hi&t. dus Maihém., Il, p.

pas le preuuer. bcipion 1 )upleix^ par exemple , et le ministre Dumoulin eo avaient déjà iait autant. Il a banni de son livre ce qui sentait trop Técole , et Ta grossi de citations , de rapprochements et de curiosité de toute sorte. Nou&voyons par uu passage de ce livre, que V a- \ ayer composait d'abord ces ouvràges classiques, qui servaient ensuite comme de thème à ses leçons (1).

Dans ce livre non plus que dans les autres , notre auteur ne s'est interdit les agréments ou la galanterie. Sans compter les détails d'érudition , il raille la gabeJe à propos du sel , et la loquacité des dames à propos de la langue \ il cite le poète Marini , et décrit la puissance des yeux en amour. Enfin il tire de saint Clément d'Alexandrie un songe amoureux, qu'il rapporte en termes si crus que nouslui ferons l'honneur de penser c^u il ajoula ce morceau pour le public

Nous remarquerons (]ue la Physique est le seul livre où lie Vayer ai( lait une allusion directe à Descartes. Il s'agit de la glande pinëale, où ce philosophe plaçait l'âme. de préférence* « Mais comme cela parait avancé, dit-il, sans grand fondement , aussi est-il pour demeurer sans suite (3 » Ënfiu Le Vayer ne craint pas de laisser dans cet ouvrage qnelqui[9 traces de sa sceptique, soit qu'il lui pesât heau* coup d'être dogmatique depuis si longtemps, soit que la raison de l'élève, et la réputation du maître fussent trop avancées pour soulTrir de si peu de chose.

Après avoir parcouru les ouvrages que Le Vayer fit pour rinstniction du prince, quand pu se demande quel est l'esprit de cet enseignement , il est assez difiîcUe de trouver à cette question une réponse , si ce n'est que le maître a surtout en vue d'éviter Tair de pédanterie et la mine d'un pédagogue. Ses ellbrts pour y échapper n^ont pas eu Un

(1) (JFluvres, t. 2, pari., p. 25.

\%) Otliivrci, t. 2, l'e pan., p. t>4, lî»0, 103, i >5, 17Ù.

(3) Ibid, p. 1«3.

piein succès. Â notre «vis k pédanterie consiste dans une finisse science , et nous appelons ainsi ceUe qni n^est pas

animée de certaines pensées morales, de certaines maximes qui font la vie d'un enseignement. Mais où Le Vayer pou- Yait-il puiser de tdles pensées, lui qui n'avait aucune foi dans ses propres leçons , et qui méprisait en son particulier, ce qi^il enseiîjnait officiellement? Bossuet nous a donné son secret dans le Discours sur Thistoire universelle , et dans la Politique sacrée; une même idée était au bout de toutes les perspectives, qu'il ouvrait au prince. Partout il lui montrait la Providence , et au dessous d'elle TEglise et le Roi liés indissolublement pour accomplir ses desseins. Nicole , l'auteur de TEducation d'un prince, diminue raïUorité des écrivains payens, et s'attaque à la morale desphilosophes(l) ; il eût élevé son disciple avec le livre des Pensées de Pascal (2). Pénelon , précepteur aussi d'un royal enfant , a confié non seulement sa pensée , mais ses espérances , el même ses chimères à un livre immortel. Sa pensée c était l'amour, un amour inépuisable. Tout venait de là, et ses cbimères elles* mêmes. Montaigne a aussi son idée morale, qui sert de soutien à son chapitre de TEducation ; c'est le bon sens qui secoue le joug de la coutume, ou plutôt son chapitre n'est que le développement de cette idée. Rousseau lui-même , malgré ses erreurs , a ses principes et sa foi ; à torce de haïr la coutume, son élève sera un ennemi de la société. Le fonds du livre d'Emile , c*est si l'on veut ,* autant de haine et d'orgueil que d'amour de la liberté; mais encore c'est là l'esprit qui l'anime et lui donne la vie.

Les traités classiques de La Mothe-Le> Vayer sont absolument dénués de cette vie morale, qui demeure même après que la science est transformée. Le moyen qu'il en fut autrement, s'il n'y pouvait mettre son pyrrhonisme? Aussi

f1) Ohs(^rvaiions sur Sénèque, qui font partie de son Education d*an prince, (â) Y. Éducation d'un prince.

serioD^nous téîilés de plaindre le grand roi, pour avoir été réduit à étudier dans des livres, où le vide de la pensée est

si mal déguisé par rtrudition. ^

Mais nous nous trompons ; il était entre les mains d'un homme mieux inspiré que notre sceptique j et Péréfixe fit pour lui un livre, qui valait mieux que tous ceux de Le Vayer, rhistoire de Henri4e-6rand. lii'il trouvait parmi une simr pticité de narration, et une grâce de style admirables, les exeiii|jles d'iiu roi tluut la jeunesse était entourée de dangers comme la sieune^ doutla gloire et les malheurs étaieut uue étemelle leçon à ses descendants; il y trouvait cette morale à la fois mâle eMiaïve, qui ne fiude pas la vérité;' et cette leçon répétée en vingt endroits , qu'il fallait tenir le timon des affaires, et jouer lui-même sou personnage, au lieu de ' le laisser taire à un favori. Le sentiment qui respire d'un bout à Vautre de ce livre, c*est Tardent désir dumattre^ que le jeune roi confié à ses soins ne soit pas un roi fainéant et méprisé comme les derniers Valois, comme Henri IIL Ce noble vœu méritait d'être comblé.

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