EJJki fur la nature
lent , & à leurs Infpe&eurs , qui doivent être entendus dans les Métiers , une fubfiftance plus forte à proportion que celle des Efclaves laboureurs , &c. à caufe que la p:rte d'un Artifan feroit plus grande que celle d'un Laboureur , & qu'on en doit avoir plus de foin , attendu qu'il en coûte toujours pour faire apprendre un métier pour les remplacer.
Dans cette fuppofition , le travail du plus vil Efclave adulte , vaut au moins & correfpond à la quantité de terre que le Propriétaire eft obligé d'emploïer pour fa nourriture & fes commodités nécefTaires , & encore au double de la quantité de terre qu'il faut pour élever un Enfant jufqu'à l'âge du travail , attendu que la moitié des Enfans cjui naiffent , meurent avant l'âge de dix-fept ans, fuivant les calculs & obfervations du. célèbre.
du Commerce. I." Part: 4.5 Docteur Halley : ainfi il faut éfe ver deux Enfans pour en conferver un dans l'âge de travail , & il fembleroit que ce compte ne fuppléeroit pas affez pour la continuation du travail , parce que les Hommes adultes meurent atout
âge
Il eft vrai que la moitié des Enfans qui nahlent & qui meurent avant l'âge de dix-fept ans , décèdent bien plus vite dans les premières années de leur vie que dans les fuivantes-, puifquil meurt un bon tiers de ceux qui naiflent, dès la première année.
Cette circonftance femble diminuer la dépenfe qu'il faut pour élever un Enfant jufqu'à l'âge du travail : mais comme les Mères perdent beaucoup de tems à foigner leurs Enfans dans leurs infirmités & enfance 7 & que les Filles mêmes adultes n'égalent pas le travail des Mâles , & gagnent à peine de quoi fubfifter 5
4*F Ejfai fur la nature ii femble que pour conferver un de deux Enfans qu'on élève jufqu'a iJàge de virilité ou du travail , il faut emploïer autant de produit de Terre que pour la fubiîiîance d'un Efclave adulte , foit que le Propriétaire élève luimême dans fa maifon ou y faiTe élever ces Enfans , foit que le Père efclave les élève dans une Maifon ou Hameau à, fart. Ainfi je conclus que le travail journalier du plus vil Efclave , comfponâ en valeur au double du produit de Terre dont il fuhfifle , foit que le Propriétaire le lui donne pour fa propre fuhfiftance <jr celle de fa Famille ; loir qu'il le fade Habiliter avec fa Famille dans fa Maifon.
Oeft une matière qui n'admet pas un calcul exaft , <5c dans laquelle la ptécifion n'eu* pas même fort néceiTaire , il furïit qu'on ne s'y éloigne pas beaucoup de la réalité. .
Si le Pxopriétaire. emploie à..
du Commerce. T; Part. 47^ fôn travail des Vafiàux ou Païfans libres , il les entretiendra probablement un peu mieux qu'il ne feroit des Efclaves , <5c ce , fuivant la coutume du lieu f mais encore dans cette fuppolition , le travail du Laboureur libre doit correfpondre en valeur au double du produit de terre qu'il faut pour fon entretien ; mais il feroit toujours plus avantageux au Propriétaire d'entretenir des Efclaves, que dçs Païfans libres , attendu que lorfqirtl en aura élevé un trop grand nombre pour fon travail , il pourra vendre les Surnuméraires comme fes beftiaux , & qu'il en pourra tirer un prix proportionné à la dépenfe qu'il en aura faire pour les élever jufqu'à l'âge de virilité ou de travail ; hors des cas de la vieilleflè & de l'infirmité.
On/ peut de même eftimer le travail des A rtiiàns efclaves au double du produit de terre qu'ils cor-
4$ Èjjai fur la nature
fument 5 celui des Infpe&curs de travail, de même, fuivanc les douceurs & avantages qu'on leur donne au-deflùs de ceux qui travaillent fous leur conduite.
Les Laboureurs ou Artifans , lôrfqu'ils ont leur double portion dans leur propre difpofition , s'ils font mariés emploient une portion pour leur propre entretien , Se l'autre pour celui de leurs Enfans.
S'ils font Garçons, ils mettront à part une petite partie de leur double portion 5 pour fc mettre en état de fe marier , & faire un ' petit fond pour le ménage 5 mais le plur grand nombre confumera la double portion pour leur propre entretien.
Par exemple , le Païfan marié fe contentera de vivre de pain , de fromage ; de légumes , &c. mangera rarement de la viande ; boira peu de vin ou de bière, n'aura guère que des habits vieux &
mauvais ,
du Commerce, I. Part. 49 mauvais , qu'il portera le plus long-tcms qu'il pourra: il emploiera le furplus de (a double portion à élever & entretenir Tes Enfans $ au lieu que le Païfart garçon mangera le plus fouvent qu'il pourra de la viande , & fe donnera des habits neufs , &a & par conféquent emploiera fa double portion pour fon entretien 5 ainfî il confumera deux fois plus de produit de terre fur fa perfonne que ne fera le Païfan marié.
Je ne confidere pas ici la dépenfe de la Femme , je fuppofe que fon travail fuffit à peine pour fon propre entretien , & lorsqu'on voit un grand nombre de petits Enfans dans un de ces pauvres ménages , je fuppofe que quelques perfonnes charitables contribuent quelque chofe à leur fubfiftance , fans quoi il faut que le Mari & la Femme fe privent d'une partie de leur necef&irc
50 Ejjaifur U nature pour faire vivre leurs Enfans.
Pour mieux comprendre ceci $ il faut favoir qu'un pauvre Païfan peut s'entretenir , au plus bas calcul , du produit d'un Arpent & demi de terre , en fe nourrifîànt de pain & cle légumes , en portant des habits de Chanvre & des fabots , &c. au lieu que s'il fe peut donner du vin & de la viande , des habits de drap, &c. il pourra dépenfer , fans ivrognerie ni gourmandife , & fans aucun excès , le produit de quatre jufqu'à dix Arpens de terre de moïenne bonté , comme font la plupart des terres en JEurope , Tune portant l'autre 5 j'ai fait faire des calculs qu'on trouvera au Supplément , pour conftater la quantité de terre dont un Homme peut confommer le produit de chaque efpèce de nourriture , habillement, & autres chofes néce£ fkires à la vie, dans une znnéç,
du Commerce. I.Part. 51 fuivant les façons de vivre de notre Europe \ ou les Païfans des difFérens Pais font fouvent nourris & entretenus afièz différemment.
C'eft pourquoi je n'ai pas déterminé à combien de Terre le travail du plus vil Païfan ou Laboureur correfpond en valeur , lorfque j'ai dit qu'il vaut le double du produit de la Terre qui fert à l'entretenir ; car cela varie fuivant la façon de vivre dans les difFérens Pais. Dans quelques Provinces méridionales de France , le Païfan s'entretient du produit d'un arpent & demi de Terre , & oh y peut e'ftimer fou travail , égal au produit de trois arpens. Mais dans le Comté de Middlefex , le Païfan dépenfe ordinairement le produit de 5 à S arpens de Terre , & ainfi on peut eftimer fon travail au double.
Dans le Pais des Iroquois, oit £ij
52 Effki fur la nature
les Habitans ne labourent pas la terre , & ou on vit uniquement de la chafïè , le plus vil Chaffeur peut confommer le produit de 50. arpens de terre , puisqu'il faut vraifernblablement ce nombre d'arpens pour nourrir les bêtes qu'il mange dans Tannée, d'autant plus que ces Sauvages n'ont pas Tinduftrie de faire venir de l'herbe en abbattant quelque bois , & qu'ils lait fent tout au gré de la nature.
On peut donc eftimer le travail de ce ChafTeur , comme égal en valeur au produit de cent arpens de Terre. Dans les Provinces méridionales de la Chine , la Terre produit du Ris jufqu a trois fois Tannée , & rapporte jufqu'à cent fois la femence , à chaque fois , par le grand foin qu'il ont de T Agriculture , & par la bonté de la terre qui ne fe repofe jamais. Les Païfans , qui y tramlknx prefijue tout tms , nç
au Commerce. ï. P à r t. f$ vivent que de Ris , & ne boivent que de l'eau de Ris 5 & il y a apparence qu'un arpent y entretient plus de dix Paifans : ainû il n'eft pas étonnant que les Habitans y foient dans un nombre prodigieux. Quoi qu'il eu foit , il paroît par ces exemples * qu'il eft très - indifférent à la nature , que les Terres produifent de l'herbe , des bois ou des grains , & qu'elle entretienne un grand ou un petit nombre de Végétaux , d'Animaux , ou d'Hommes.
Les Fermiers en Europe femblent correfpondre aux Infpecteurs des Efclaves laboureurs dans les autres Pais , & les Maîtres Artifans qui font travailler plusieurs Compgnons , aux Inspecteurs des Efclaves artifans.
Ces Maîtres Artifans favent à - peu - près combien d'ouvrage un Compagnon artifan peut fefc.
repar jour dans chaque Métier,
Eiij
54 EJJai fur U nature & les paient fouvent à proportions de l'ouvrage qu'ils font 5 ainfi ces Compagnons travaillent autant qu'ils peuvent , pour leur propre intérêt , fans autre infpeftiom
Comme les Fermiers & Maîtres artifans en Europe font tous Entrepreneurs & travaillent au hafard , les uns s'enrichiffent & gagnent plus qu'une double fubfiftance , d'autres fe ruinent & font banqueroute , comme on l'expliquera plus particulièrement en traitant des Entrepreneurs ; mais le plus grand nombre s'entretiennent au jour la journée avec leurs Familles , & on pou rr oit eftimer le travail ou infpedtion de ceux-ci , à- peu-près au triple du produit de Terre qui fert pour leur entretien.
Il eit certain que ces Fermiers 6c Maîtres artifans , s'ils conduifent le travail de dix Laboureurs .ou Compagnons , feroient éga-
du Commerce. I.Part, 55 îement capables de conduire le travail de vingt , fuivant la grandeur de leurs Fermes ou le nombre de leurs Chalans : ce qui rend incertain la valeur de leur travail ou infpe&ion.
Par ces inductions , & autres qu'on pourroit faire dans le même goût , Ton voit que la valeur du travail journalier a un rapport au produit de la Terre , & que la valeur intrinfeque d'une ehofe peut être melurée par la quantité de Terre qui eft emploïée pour û production , & par la quantité du travail qui y entre , c'eft-à-dire encore par la quantité de Terre dont on attribue le produit à ceux qui y ont travaillé; & comme toutes ces Terres appartiennent au Prince & aux Propriétaires , toutes les choies qui ont cette valeur intrinfeque , ne l'ont qu'à leurs dépens.
U Argent ou la . Monnoie j qui E iii j
56 EJJai fur la nature trouve dans le troc les proportions des valeurs , efl la me fur e la plus certaine pour juger du pair de la Terre & dit travail , & du rapport que l'un a à V autre dans les différens Pais ou ce Pair varie fuivant le plus ou moins de "produit de Terre qu'on attribue à ceux qui travaillent.
Par exemple , fi un Homme gagne une once d'argent tous les jours par fou travail , & fi un autre n'en gagne qu'une demionce dans le même lieu ; on peut déterminer que le premier a une fois plus de produit de Terre à dépenfer que le fécond,
Monfieur le Chevalier Petty , dans un petit Manufcrit de Tannée 1685 , regarde ce pair, en Equation de la Terre & du travail , comme la confidération la plus importante dans T Arithmétique politique; mais la recherche qu'il en a faite en panant , n'eft bifarre & éloignée des re~
du Commerce. I.P'ak. t. $f gïes de la nature , que parce qu'il ne s'eft pas attaché aux caufes & aux principes , mais feulement aux effets > comme Meilleurs Locke & d'Avenant , & tous les autres Auteurs Anglois qui ont écrit quelque chofe de cette matière, ont fait après lui,
C H AP ITRE XII.
Tous les Ordres & tous les Hommes d'un Etatfubfiflent ou sen* richiffent aux dépens des Pro*> prie i air es des Terres.
A L n'y a que le Prince & les Propriétaires des Terres , qui vivent dans l'indépendance j tous les autres Ordres & tous les Habitans font à gages ou font Entrepreneurs. On en verra plus particulièrement Pindu&ion & le détail , dans le Chapitre fuivant.- Si le Prince & les Proprié-
5$ Ejpii fur la nature taircs des Terres renfermoient leurs Terres , & s'ils n'y vouloient laiftèr travailler perfonne , il eft vifîble qu'il nJy auroit ni nourriture ni habillement pour aucun des M.bitans de l'Etat :
par confequert , non - feulement tous ks Habitans de l'Etat fubfiftent du proluk de la Terre qui eft cultivée pour le compte des Propriétaires, mais auflî aux dépens des mêmes Propriétaires du fond defquels ils tirent tout
ce qu ils ont.
Les Fermiers ont ordinairement les deux tieis du produit de la Terre , l'un pour les frais & le maintien de leurs Affiftans , l'autre pour le profit de leur entreprife : de ces deux tiers le Fermier fait fubfifter généralement tous ceux qui vivent à la Campagne directement ou indirectement , & même plufieurs Artifans ou Entrepreneurs dans la Ville , à caufe des marchandées
du Commerce. I. Part. 59 de la Ville qui font confommées à la Campagne.
Le Propriétaire a ordinairement le tiers. du produit de fa Terre , & de ce tiers , il ftit non- feulement fubfifter tous les Artifans 6c autres qu'il emploie dans la Ville , mais bien fotr- Vent auili les Voituriers qui apportent les denrées de la Campagne à la Ville.
On fuppdfe généralement que la moitié des Habita n s d'un Etat fubfifte & fait fa demeure dans les Villes , & l'autre moitié à la Campagne : cela étant , le Fermier qui a les deux tiers ou quatre (Ixiemes du produit de la Terre , en donne directement ou indirectement un fixiéme aux Habitans de la Ville en échange des marchandifes qu'il en tire 5 ce qui avec le tiers ou deux dixièmes que le Propriétaire ciépenfe dans la Ville , fait trois iixiémes ou une moitié du pro-
tfo ÊJfki fUr la nature
duit de la Terre. Ce calcul n'eft que pour donner une idée générale de la proportion 5 car an fond , fi la moitié des Habitans demeure dans la Ville ,. elle dépéri fe plus de la moitié du produit de la Terre /attendu que ceux de la Ville vivent mieux q îe ceux de la Campagne , ôc dépcnfent plus de produit de Terre , étant tous Artifans ou Pëperïdarts des Propriétaires, &.
par conféquent mieux entretenus que les Àflîftans & dépendans des Fermiers.
Quoi qu'il en (bit , qu'on examine les moyens dont un Habitant fubfifte , on trouvera- toujours en remontant à leur fource , qu'ils fortent du fond du Propriétaire , foit dans les deux tiers du produit qui eft attribué au Fermier , foit dans le tiers qui refte au Propriétaire.
Si un Propriétaire n'avait que h. quantité de Terre qu'il donne
au Commerce. I. Par t. é% à un feul Fermier , ce Fermier en tireroit une meilleure fubfiftance que lui j mais les Seigneurs & Propriétaires de grandes Terres dans les Villes , ont quelquefois plusieurs centaines de Fermiers j, & ne font dans un Etat qu'un très - petit nombre par rapport à tous les Habitans.
Il eft vrai qu'il y a fouvent dans les grandes Villes plufîeurs Entrepreneurs & Artifans qui fubfiftent par un Commerce étranger, & par conféquent aux dépens des Propriétaires des Terres en Pais étranger : mais je ne confidere jufqu'à préfent un Etat , que par rapport à fon produit & à fon induftrie , afin de ne pas embaraffèr mon fujet par des chofès accidentelles.
m Le fond des Terres appartient aux Propriétaires , mais ce fond leur deviendroit inutile fi on ne le cultivoit pas , <5c plus çn y travaille , toutes autres ctio-
6i Ejffki fur la nature fes étant égales , plus il rend de denrées ; & plus on travaille ces denrées , toutes autres chofes étant égales , lorfqu'on en fait des marchandifes , plus elles ont de valeur. Tout cela fait que les Propriétaires ont befoin des autres Kabitans , comme ceux-ci ont befoin des Propriétaires ; mais dans cette œconomie , c'eft aux Propriétaires qui ont la difpofition & la direction des fonds , à donner le tour & lé mouvement le plus avantagenx au tout.
Auflî tout dépend dans un Etat , des humeurs , modes & façons de vivre des Propriétaires de Terres principalement , comme je tacherai de le faire voir clairement dans la fuite de cet Effai.
C'eft le befoin & la néceffité qui font fubfifter dans l'Etat , les Fermiers & les Artifans de toute efpece , les Marchands , les Officiers , les Soldats & les Mate* lots , les Domeftiques , & tous le$
au Commerce, I. Part. 6$ autres Ordres qui travaillent ou font emploies dans l'Etat. Tous ces Gens de travail fervent nonfeulement le Prince & les Propriétaires , mais fe fervent mutuellement les uns les autres 5 de manière qu'il y en a plufieurs qui ne travaillent pas directement pour les propriétaires de Terres , ce qui fait qu'on ne s'apperçoit pas qu'ils fubfiftent de leurs fonds , ôc qu'ils vivent à leurs dépens.
Quant à ceux qui exercent des Profeflions qui ne font pas néceffaires , comme les Danfeurs , les Comédiens, les peintres, les Muf ciens , &c. ils ne font entretenus dans l'Etat que pour le plaifîr ou Fornement 5 & leur nombre eft toujours très -petit par rapport aux autres Habitans*