‹ Essai sur la nature du commerce en général. Traduit de l'angloisChapitre 12 sur 36 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

X# circulation & le troc des denrées & des marchandifes > de même que leur production , Ce conduifent en Europe par aes Entrepreneurs , & au hazard.

E Fermier cft un Entrepreneur qui promet de païer au propriétaire pour fa Ferme ou Terre , une fomme fixe d'argent Ç qu'on fuppofc ordinairement égale en valeur au tiers du produit de la Terre ) , fans avoir de certitude de l'avantage qu'il tirera de cette entreprife. Il emploie une partie de cette Terre à nourrir des Troupeaux , à produire du grain , du vùa , des foins , &c fuivant fes idées, fans pouvoir prévoir laquelle des efpeces de ces denrées rapporjeu le meilleur prix. Ce prix des

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denrées dépendra en partie des Saifons & en partie de la confommation ; s'il y a abondance de blé par rapport à la confommation , il fera à vil prix , s'il y a rareté , il fera cher. Qui eft celui qui peut prévoir le nombre des naiflances & morts des Habitansde l'Etat, dans le courant de l'année ? Qui peut prévoir l'augmentation ou la diminution de dépenfe qui peut furvenir dans les Familles ) cependant le prix des denrées du Fermier dépend naturellement de ces évènemens qu'il ne fauroit prévoir, & par conféquent il conduit l'entreprife de fa Ferme avec incertitude.

La Ville confume plus de la moitié des denrées du Fermier.

Il les y porte au Marché , ou il les vend au Marché du plus prochain Bourg , ou bien quelques-uns s'érigent en Entrepreneurs pour faire ce tranfport».

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Ceux-ci s'obligent de païer a 12 Fermier un prix certain de (es denrées , qui eft celui du Marché du jour , pour en tirer dans la Ville un prix incertain , qui doit néanmoins les défraïer des frais de la voiture , & leur laifler un profit pour leur entreprife ; cependant la variation journalière dit prix des denrées dans la Ville ; quoiqu'elle ne (oit pas considérable , rend leur profit incertain.

L'Entrepreneur ou Marchand qui voiture les denrées de la Campagne à la Ville , n'y peut pas demeurer pour les vendre en détail lors de leur confommation : pas une des Familles de la Ville ne fe chargera d'acheter tout -à- la -fc fis les denrées dont elle pourroit faire la confo m mat ion ; chaque famille pouvant augmenter ou diminuer en nombre auflî - bien qu'en confommation , ou au moins varier

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dans les efpèces de denrées qu'elle confommetra : on ne fait guère de provisions dans les Familles que de vin. Quoi qu'il en foit , le plus grand nombre des Habicans de la Ville , qui ne fabfifte qu'au jour la journée , & qui cependant fait la plus forte confommition , ne pourra faire aucune provision des denrées de la Campagne.

Cela fait que pluiîeurs perfonnes dans la Ville s'érigent en Marchands ou Entrepreneurs , pour acheter les denrées de la Cam-" pagne de ceux qui les apportent, ou pour les faire apporter pour leur compte : ils en donnent un prix certain fuivant celui du lieu cù. ils les achètent , pour les revendre en gros ou en détail à un prix incertain.

Ces Entrepreneurs font les Marchands , en gros , de laine, de grains , les Boulangers , Bouchers , Manufacturiers, ■& tous

Si*

6 S Ejjki fur la nature les Marchands de toute cfpèce qui achètent les denrées & matériaux de la Campagne , pour lestravailler & revendre à mefure que les Habitans ont befoin de les confommer.

Ces Entrepreneurs ne peuvent jamais favoir la quantité de la confommation dans leur Ville , ni même combien de tems leurs Chalans achèteront d'eux, vu que leurs Rivaux tacheront par toutes fortes de voies de s'en attirer les Pratiques : tout cela caufe tant d'incertitude parmi tous ces Entrepreneurs , qu'on en voit qui font journellement banqueroute.

Le Manufacturier qui a acheté la laine du Marchand ou du Fermier en droiture , ne peut pas favoir le profit qu'il tirera, de fon entreprife , en vendant fès draps & étoffes au Marchand drapier. Si celui-ci n'a pas un débit raifonnable , il ne fe chai-

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géra pas des draps «5c étoffes du Manufacturier, encore moins fr ces étoffes ceffent d'être à la*, mode.

Le Drapier efl: un Entrepreneur qui acheté des draps &des> étoffes du Manufacturier a un prix certain , pour les revendre à un prix incertain , parce qu'il ne peut pas prévoir la quantité de la confommation ; il eft vrai qu'il peut fixer un prix & s'obftiner à ne pas vendre à moins qu'il ne l'obtienne , mais iî Tes Pratiques, le quittent pour acheter à meilleur marché de quelqu'autre ,, il fe confumera en frais en attendant de vendre au prix qu'ils fe propofe , & cela le ruinera, autant ou plus que s'il vendoir fans profit.

Les Marchands en boutique , Seles Détailleurs de toutes efpèces -, .

font des Entrepreneurs qui achètent à un prix certain , & qui revendent dans leurs Boutiques om

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dans les Places publiques , à urï prix incertain. Ce qui encourage & maintient ces fortes d'Entrepreneurs dans un Etat , c'eft que les Confommateurs qui font leurs Chalans , aiment mieux donner quelque choie de plus dans le prix , pour trouver à portée ce dont ils ont befoin dans le détail , que d'en faire proviilon , ôt que la plus grande partie n'ont pas le moïen de faire une telle provifion , en achetant de la première main.

Tous ces Entrepreneurs deviennent confommateurs & Chalans réciproquement les uns des autres ; le Drapier , du Marchand de vin ; celui-ci , du Drapier : ils fe proportionnent dans l'Etat à leurs Chalans ou à leur confommation, S'il y a trop de Chapeliers dans une Ville ou dans une rue pour le nombre de perfonnes qui y achètent des chapeaux , il faut que quelques-uns qui fe-

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ront (es plus mal achalandés faffênt banqueroute 5 s'il y en a trop peu , ce fera une entreprife avantageufe , qui encouragera quelques nouveaux Chapeliers d'y ouvrir boutique , & c'etl ainfi que les Entrepreneurs de toutes efpèces fe proportionnent au hazard dans un Etat.

Tous les autres Entrepreneurs , comme ceux qui fe chargent des Mines, des Speclacles des Bâtimens , &c. , les Négocians fur mer & fur terre , &c. , les P.otirîeurs , les Pâtifïîers , les Ca~ baretiers , &c. de même que les Entrepreneurs dans leur propre travail & qui iront pas befoin de fonds pour s'établir , comme Compagnons artifans , Chauderoniers , Ravaudeufes , Ramoneurs , Porteurs - d'eau , fubfiftent avec incertitude. & fe pro~.

portion nent à leurs Chalans. Les Maîtres artifans r comme Cordonniers , Tailleurs , Mcnui-

7* Ejjai fur la nature fiers, Perruquiers, &c. qui emploient des Compagnons à proportion de l'ouvrage qu'ils ont, vivent dans la même incertitude , puifque leurs Chalans les peuvent quitter du jour au lendemain : les Entrepreneurs de leur propre travail dans les Arts & Sciences , comme Peintres , Médecins , Avocats , &c fubfiftent dans la même incertitude. Si un Procureur ou Avocat gagne 5000. livres fterlins par an , en fervant fes Cliens ou pratiques , & qu'un autre n'en gagne que 500, on peut les confldérer comme aïant autant de gages incertains de ceux qui les emploient.

On pourroit peut - être avancer que tous les Entrepreneurs cherchent à attraper tout ce qu'ils peuvent dans leur étar , & à dupper leurs Chalans , mais cela n'eft pas de mon fujet.

Par toutes ces inductions & par

une

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une infinité d'autres qu'on pourrait faire dans une matière qui a pour objet tous les Habitansd'un Etat , on peut établir que , excepté le Prince & les Propriétaires de Terres i tous les Habitans d'un Etat font dépendans 5 qu'ils peuvent fe divifer en deux ciaffes , favoir, en Entrepreneurs, ■ôc en Gens à gages ; & que les Entrepreneurs font comme à gages incertains , & tous les autres à gages certains pour le tems qu'ils en jouiffent , bien que leurs Fondions & leur rang foient très - difproportionnés. Le Général qui a une paie , le Courtifan qui a une penfion , 6c le Domeilique qui a des gages, tombent fous cette dernière efpece.

Tous les autres font Entrepreneurs , foit qu'ils s'établiiïènt avec un fond pour conduire leur entreprife , foit qu'ils foient Entrepreneurs de leur propre travail fans aucuns fonds , & ils peu-

74 Uff ai fur la nature vent être confiderés comme vivant à Tincertain 5 les Gueux même & les Voleurs font des Entrepreneurs de cette cïafftf.

Enfin tous les mbitans dun Etat tirent leur fubfiftance Se leurs avantages du fond des Propriétaires de Terres , & font dépendais.

Il eft cependant vrai que fi quelquJHabitant à gros gages ou quelqu Entrepreneur coniidérable a épargné du bien ou des richefifes, c'eft - à - dire , s'il a des magallns de blé , de laines , de cuivre , d'or ou d'argent , ou de quelque denrée ou marchandifè qui foit d'un ufage ou débit conftant dans un état & qui ait une valeur intrinfeque ou réelle , on pourra à jufte titre le regarder comme indépendant jufqu'à la concurrence de ce fond. Il peut en difpofer pour s'acquérir une hypothèque , & une rente fur des Terres , & fur les fonds de l'Etat^

du Commerce. I.Part. 75 lorfqu'il fait des emprunts atTurés fur tes terres : il peut même vivre bien mieux que les Propriétaires de petites terres , & même acheter la propriété de quelques-unes.

Mais les denrées & les marchandifes , même Toc & l'argent, font bien plus fujets aux accidens & aux pertes , que la propriété des terres ; & de quelque façon qu'on les ait gagnées ou épargnées , on les a toujours tirées du fond des Propriétaires actuels , foit par gain , foit par épargne des gages deftinés à fa fubfîftance.

Le nombre des Propriétaires d'argent , dans un grand Etat , eft fouvent aflèz confidérable ; Ôc quoique la valeur de tout l'argent qui circule dans l'Etat n'excède guère la neuvième ou la dixième partie de la valeur des denrées qu'on tire actuellement de la terre , néanmoins , comme les Propriétaires d'argent prêtent des fomnies confidérables dont

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ils tirent intérêt , foit par l'hypothèque des terres , foit par les denrées mêmes & marchandifes de l'Etat , les fommes qu'on leur doit excédent le plus fou vent tout l'argent réel de l'Etat , & ils deviennent foin ent un corps fi confidérable, qu'ils le difputeroient dans certains cas aux Propriétaires de terres , il ceux-ci n'étoient pas fouvent également des Propriétaires d'argent , & fi les Propriétaires de grandes fommes en argent ne cherchoient toujours aullî à devenir Propriétaires de terres.

Il eft cependant toujours- vrai que toutes les fommes qu'ils ont gagnées ou épargnées , ont été tirées du fond des Propriétaires aftuels s mais comme plufieurs de ceux-ci fe ruinent journellement dans un Etat, & que les autres qui acquerent la propriété de leurs terres prennent leur place , ^indépendance que donne la pro^

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prière des terres ne regarde que ceux qui sAen con fervent la pot feiîîoii ; & comme toutes les terres ont toujours un Maître ou Propriétaire acTtuel , je fuppofe toujours que c'eft du fond de ceux-ci que tous les Habitans de l'Etat , tirent leur fubfiftance & toutes leurs richeiTes. Si ces Propriétaires le born oient tous à vivre de leurs rentes , cela ne feroit pas douteux , & en ce cas il feroit bien plus difficile aux autres Habitans de s'enrichir à leurs dépens.

J'établirai donc pour principe que les Propriétaires déterres font ieuls independans naturellement dans un Etat 5 que tous les autres ordres font dépendans , foit comme Entrepreneurs , ou comme à gages , ôc que tout le troc ôc la circulation de l'Etat fe conduit par l'entremife de ces Entrepreneurs.

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