CHAPITRE XVI
Plus il y a de travail dans un Etat , & plus l'Etat efl cenfé riche naturellement.
JL Ar un long calcul fait dans le Supplément , il efl: facile à
Kii
1 16 EJJaifur la nature voir que le travail de vingt-cinq perfonnes adultes fuffit pour procurer à cent autres , auflî adultes , toutes les chofes néceffaires à la vie , fuivant la consommation de notre Europe.
Dans ces calculs , il eft vrai , la nourriture , l'habillement , le logement , &c. font groffiers & peu travaillés ; mais l'aifance & l'abondance s'y trouvent. On peut préfumer qu'il y a un bon tiers des Habitans d'un Etat trop jeunes ou trop vieux pour le travail journalier , &: encore une fixiéme partie compofée de Propriétaires de terres , de Malades , & de différentes efpéces d'Entrepreneurs , qui ne contribuent point 7 par le travail de leurs mains , aux différens befoins des Hommes. Tout cela fait une moitié des Habitans qui font fans travail , ou du moins fans le travail dont il s'agit. Ainfi , fi vingt-cinq pe&-
du Commerce. I. Part, iif fonnes font tout le travail néceffaire pour l'entretien de cent autres , il refiera vingt-cinq perfonnes , en cent , qui font en état de travailler & qui n'auront, rien à faire.
Les Gens de guerre , & les Domeftiques dans les Familles aifées , feront une partie de ces vingt-cinq perfonnes 5 & fi on emploie tous les autres à raffiner, par un travail additionnel, les chofes nécelfaires à la vie , comme à faire du linge fin , des draps fins , &c. l'Etat fera cenfé riche à proportion de cette augmentation de travail , quoiqu'elle n'ajoute rien à la quantité des chofes nécc(faires à la fubfiftance & à l'entretien des Hommes.
Le travail donne un furcroît de goût à la nourriture & à la boilibn. Une Fourchette , un Couteau , &c. travaillés finement font plus eftmiés que ceux
1 1 S EJfai fur la nature
qui font travaillés grotfîeremcnt & à la hâte : on en peut dire autant d'une Maifon , d'un lit, d'une table , & généralement de tout ce qui eit néceffaire aux commodités de la vie.
Il eit vrai qu'il eit affez indifférent dans un Etat , qu'on foit dans i'ufage de porter de gros draps , ou des draps fins , fi les uns ôc les autres funt également durables, & qu'on y mange délicatement , ou grofîlercment , fi l'on fuppofe qu'on en ait aflez &qVon Te porte bien .5 attendu que le boire , le manger , l'habillement , &c. Te con fument également , foit qu'on les prépare proprement ou groflîerement , & qu'il ne refte rien dans l'Etat de ces efpéces de richeff.s.
Mais il eft toujours vrai de dire que les Etats, ou Ton porte de beaux draps , de beau linge , &c. & où l'on mange proprement & délicatement , font plus
du Commerce \ I. Part. îi$
riches & plus eftimés que ceux où tout cela eft grofïier ; &c même que les Etats où Ton voit plus d'Habitans , vivant de la façon des premiers , font plus e (limés que ceux où l'on en voit moins, à proportion.
Mais fi Ton emploïoit les vingt-cinq perfonnes , en cent , dont nous avons parlé , à procurer des chofes durables > comme à tirer des Mines le Fer , le Plomb , l'Etaim , le Cuivre , &c.
& à les travailler pour en faire des ouriîs & des inftrumens pour h commodité des Hommes 9 des vafes , de la vaiffelle , & d'autres chofes utiles , qui durent beaucoup plus que ceux qu'on peut faire de terre , PEtat n'en ptfroîtra pas feulement plus ricli! , mais le fera réellement.
Il le fera fur-tout , fi Ton emploie ces Habicans à tirer , du f.in de la Terre , de l'Or & de l'Argent , qui font des Métaux
î i o EJJki fur U nature non-feulement durables , mais pour ainll dire , permanens , que le feu même ne fauroit confirmer , qui font généralement reçus , comme la mefure des valeurs , & qu'on peut éternellement échanger pour tout ce qui eft néceffaire dans la vie : <Sc fi ces Habkàns travaillent à attirer l'or & l'argent dans l'Etat , en échange des Manufactures <5c des ouvrages qu'ils y font & qui font envoyés dans les Pais étrangers , leur travail fera également utile , ôc améliorera réellement l'Etat.
Car le point , qui femble déterminer la grandeur comparative des Etats, eftle corps de referve qu'ils ont , au delà de la confommation annuelle , comme les Magafins de draps , de linge , de blés , &c. pour fervir dans les années ftériles, en cas de befoin , ou de guerre. Et d'autant que l'or & l'argent peuvent
ton-
du Commerce. L Part. 121
toujours acheter tout cela des Ennemis même de l'Etat , le vrai Corps de réferve d'un Etat eft l'or ôc l'argent , dont la plus grande ou la plus petite quantité a&uelk détermine néceffairement la grandeur comparative des Royaumes & des Etats.
Si on eft dans l'habitude d'attirer l'or & l'argent de l'Etranger par l'exportation des denrées & des produits de l'Etat , comme des blés , des vins , des laines , &c. cela ne laiflera pas d'enrichir l'Etat aux dépens du décroiffement des Peuples ; mais fi on attire l'or & l'argent de l'Etranger , en échange du travail des Habitans , comme des Manufactures & des ouvrages où, il entre peu de produit de terre , cela enrichira cet Etat utilement & efîentiellement. Il eft vrai que dans un grand Etat on ne fauroit employer les vingt- cinq perfonnes en cent , dont nous avons
% 2 2 Ejjki fur la nature parlé , pour faire des Ouvrages qui puiffent être ccnfommés chez l'Etranger. Un million d'Hommes feront plus de draps , par exemple , qu'il n'en fera confommé annuellement dans toute la Terre commerçante > pareeque le gros des Habitans de chaque Pais eft toujours habillé du crû du Pais : & rarement trouvera - 1 - on en aucun Etat cent mille perfonnes employées pour l'habillement des Etrangers ; comme on peut voir au Supplément , par rapport à l'Angleterre , qui de toutes les Nations de l'Europe , eft celle qui fournit le plus d'étoffes aux Etrangers.
Afin que la confommation des Manufactures d'un Etat devienne confidérable chez l'Etranger , il faut les rendre bonnes & eftimables par une grande confommation dans l'intérieur 4e l'Etat 5 il faut y décr édite*
du Commerce. I. Part. 123
toutes les Manufactures Etrangères , 5c y donner beaucoup d'emploi aux Habitàns.
Si on ne trouvoit pas afiez d'emploi pour occuper les vingtcinq perfonnes , en cent , à des chofes utiles <5c avantageufes à l'Etat , je ne trouverois pas d'inconvénient qu'on y encourageât le travail qui ne fert qu'à l'ornement ou l'amufcment. L'Etat n'eft pas moins cenfé riche, par mille babioles qui regardent l'ajuftement des Dames , & même des Hommes , 6c qui fervent aux jeux & aux divertiffemens qu'on y voit , que par les ouvrages qui font utiles & commodes. Diogene , au fiege de Corinthe , (e mit , dit-on , à rouler fon tonneau , afin de ne pas paroître oifif , pendant que tout le monde étoit occupé ; & nous avons aujourd'hui . des Sociétés entières -, tant d'Hommes que de Femmes , qui s'occupent de travaux
1 24 EJJai fur la nature & d'exercices auiîl inutiles à l'Etat , que celui de Diogene. Pour peu que le travail d'un Homme apporte d'ornement ou même d'amufement dans un Etat , il vaut la peine d'être encouragé > à moins que cet Homme ne trouve moyen de s'employer utilement.
C'eft toujours le génie des Propriétaires de terres qui encourage ou décourage les différentes occupations des Habitans & les différens genres de travail que ceux-ci imaginent.
— L'exemple du Prince , qui efl:
fuivi de fa Cour , dt ordinairement capable de déterminer le génie & les goûts des autres Propriétaires de terres généralement > ôc l'exemple de ceuxci influe naturellement fur tous les ordres fubalternes. Ainfi il n'eft pas douteux qu'un Prince ne puiflè , par le feul exemple , #c fans aucune contrainte , don-
au Commerce. I. Part. 125 ner telle tournure qu'il voudra au travail de Tes Sujets.
Si chaque Propriétaire , dans un Etat , n'a voit qu'une petite portion de terre , femblable à celle qu'on laine ordinairement à la conduite d'un feul Fermier , il n'y auroit prefque point de Ville; & les Habîtans feroient plus nombreux & l'Etat feroit bien riche , fi chacun de ces Propriétaires occupoità quelque travail utile les Habitans que fa terre nourrit.
Mais lorfque les Seigneurs ont de grandes poifeffions de terres , ils entraînent néceiïairement le luxe & l'oifiveté. Qu'un Abbé , à la tête de cinquante Moines , vive du produit de plufieurs belles Terres , ou qu'un Seigneur , qui a cinquante Domeiiiques , ôc des Chevaux , qu'il n'entretient que pour le fervir , vive de ces terres , cela feroit indifférent à l'Etat r s'il pouvoit
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n6 Effki fur la nature
demeurer dans une paix conftante.
Mais un Seigneur avec fa fuite & fes Chevaux cft utile à l'Etat en tems de guerre ; il peut toujours être utile dans la Magistrature & pour maintenir Tordre dans l'Etat en tems de paix ; & en toute fituation il y eft d'un grand ornement : au lieu que les Moines ne font , comme on dit , d'aucune utilité ni d'aucun ornement en paix ni en guerre , en deçà du Paradis»
Les Couvens des Mandians font bien plus pernicieux à un Etat , que ceux des Moines rentes. Les derniers ne font d'autre tort ordinairement , que d'occuper des terres , qui ferviroient à fournir à l'Etat des Officiers Se des Magiftrats ; au lieu que les Mandians , qui font eux-mêmes fans aucun travail utile , interrompent fouvent & empêchent le travail des autres Habitans. Us
du Commerce. I. Part. 127
tirent des pauvres gens en charités la fubfiftance qui doit les forrifîer dans leur travail. Ils leur font perdre beaucoup de tems en conventions inutiles ; fafls parler de ceux qui s'intriguent dans les Familles , & de ceux qui font vicieux. L'expérience fait voir que les Etats qui ont embralîé le Proteftantifme , & qui n'ont ni Moines ni Mandians , en font devenus vifiblement plus puiiTants. Ils jouiflent auiîî de l'avantage d'avoir fuprimé un grand nombre de Fêtes qu'on dtomixie dans les pais Gatholi* ques Romains , & qui diminuent le travail des Habitans , de près d'une huitième partie de Tannée.
Si l'on vouloit tirer parti de tout dans un Etat , on pourroit , ce me femble , y diminuer le nombre des Mandians en les incorporant dans la Moinerie , à mefurc qu'il y arriveroit des va- L iiij
128 EJJaïfur la nature
cances ou des morts 5 fans interdire ces retraites à ceux qui ne pourroient pas donner des échantillons de leur habileté dans les Sciences fpéculatives , qui font capables d'avancer les Arts en pratique ,. c'eft-à-dire , dans quelque partie des Mathématiques.
Le célibat des Gens d'églife n'eft pas fi défavantageux qu'on le croit vulgairement , fuivant ce qu'on a établi dans le Chapitre précédent 5 mais leur fainéantife eft très-nuifîble.
C H AP ÎTRE XVII.
Des Métaux & des Monnaies y.
ejr particulièrement de l'or &' de Par cent.
\^> Omrae la terre produit plus ou moins de blé , fuivant fa fertilité & le travail qu'on y met 5 de même les Mines de fer , de plomb i d'étaim , d'or , d'ar-
du Commerce. I. Part, z •%$
gent , &g. produifent plus ou moins de ces Métaux , fuivant la richeffe de ces Mines & là quantité & la qualité du travail qu'on y met , (bit pour creufer la terre , foit pour faire écouler les eaux , pour fondre & affiner, &c.
Le travail des Mines d'argent eft cher par rapport à la mortalité des Hommes qu'il caufe , attendu qu'on ne paiTe guère cinq ou fix ans dans ce travail.
La vaTeur réelle ou intdnfcque des Métaux , comme de toutes ch fes , eâ proportionnée à îa terre & au travail néceflaircs à leur production. La dépenfe de' la terre , pour cette production , n'eft confidérable qu'autant que le Propriétaire de la Mine pourroit obtenir un profit par le travail des Mineurs , lorfque les veines s'en trouvent plusriches qu'à l'ordinaire. La terre néceflaire pour l'entretien des Mineurs & des Travailleurs , c'eû>
Ï30 EJpiifur la nature
à-dire , le travail de la Mine fait fcuveht l'article principal , & fouvent la ruine , de l'Entrepreneur.
La valeur des métaux au Marché , de même que toutes les marchandifes ou denrées , eft tantôt au-deffus , tantôt au-deffous , de la valeur • intrinfeque , & varie à proportion de leur abondance ou de leur rareté , fuivant la confommation qui s'en fait.
Si les Propriétaires de terres 9 & les autres ^ Ordres fubalternes d'un Etat qui les imitent , rejettoient l'ufage de l'étaim & du cuivre , dans la iuppofition , quoique faufle , que ces Métaux font nuifibles à la fanté , & s'ils fe fervoient univerfellement de vaiffelle & de batterie de terre , ces Métaux feroient à vil prix , dans les Marchés , & on diteontinueroit le travail qu'on conduifoit pour les tirer de la Mine.
du Commerce. T. Part. r$?i Mais comme ces Métaux font trou é utiles , & qu'on s'en fert dans les ufages de la vie , ils auront toujours au Marché , une valeur qui correfpondra à leur abondance ou rareté , & à la confommation qui s'en fera ; ôc on en tirera toujours de la Mine , pour remplacer la quantité qui en périt dans l'ufage journalier,
Le Fer eu: non-feulement utile pour les ufages de la vie commune , mais on pourroit dire qu'il eft en quelque façon néceiTaire ; & fi les Amériquains ,, qui ne s'en fervoient pas avant la découverte de leur Contient , en avoient découvert des Mines & en euffent connu les ufages , il n'eu: pas douteux qu'ils n'euffent travaillé à la: production de ce métal , quelques frais qu'il leur en eût coûté.
Uor & l'argent peuvent nonfeulement (erviraux mêmes ufa»
jges que Tétaim 6c le cuivre , mais^
i 3 % Effaî fur ta nafure
encore à la plupart des ufages qu'on fait du plomb & du fer.
Ils ont encore cet avantage pardeflus les autres méraux , que le feu ne les confume pas , & ils font li durables qu'on peut les regarder comme des corps permanens : il n'eft donc pas étonnant que les Hommes , qui ont trouvé les autres métaux utiles , aient eftimé l'or & l'argent , avant rrême qu'on s'en fervît dans le troj. Les P.omains les eftimoient dès la fondation de Rome , & néanmoins ils ne s'en font fervis poitr monnoie , que cinq cent ans après. Peut-être que toutes les autres Nations en raifoient de même, & qu'elles n'adoptèrent ces métaux pour monnoie que long-tems après qu'on s'en étoit fervi pour les autres ufages ordinaires, Cependant nous trouvons . par les plus anciens Hiftoriens que de tems immémorial on fe fervoit d'or &•
, du Commerce. I. Part. 13$ d'argent pour monnoie dans l'Egypte & dans l'AGe 5 & nous apprenons dans la Genefe qu'on fabriquoit des monnoies d'argent du tems d'Abraham.
Suppofons maintenant que le premier argent fut trouvé dans une Mine du Mont Niphates dans la Méfopotamie. Il eft naturel de croire qu'un ou plufieurs Propriétaires de terres , trouvant ce métal beau & utile , en ont d'abord fait ufage , & qu'ils ont encouragé volontiers le Mineur ou l'Entrepreneur , d'en tirer davantage de la Mine 3 en lui donnant , en échange de fon tra* vail &de celui de (es Affiftans, autant de produit de terre qu'il en falloit pour leur entretien. Ce Métal devenant de plus en plus eftimé dans la Méfopotamie , fi les gros Propriétaires achetaient des aiguières d'argent , les ordres fubalternes , félon leurs moyens ou épargnes f
1 3 4 EJJai fur la nature pouvoient acheter des gobelets d'argent 5 & l'Entrepreneur de la Mine , voyant un débit conftant de fa marchandife , lui donna fans doute une valeur proportionnée à fa qualité ou à fon poids contre les autres denrées ou marchandifes qu'il recevoit en échange. Tandis que tous les Habitans regardoient ce métal comme une chofe précieufe & durable , & s'effbi-çoient d'en poifeder quelques pièces , l'Entrepreneur , qui feul en pouvoit diflribuer , étoit en quelque façon maître d'exiger en échange une quantité arbitraire des autres, denrées ôc marchandifes.
Suppofons encore qu'on découvrit au-delà de la Rivière du Tigris , & par conféquent hors de la Méfopotamie , une nouvelle Mine d'argent , dont les veines fe trouvèrent incomparablement plus riches & plus abondantes que celles du Mont Ni-
d$t Commerce. I Part. 135 pliâtes , & que le travail de cette nouvelle Mine , d'où les eaux s'écouloient facilement , étoit bien moindre que celui de la, première.
Il eft bien naturel de .croire que l'Ent eprencur de cette nouvelle Mine étoit en état de fournir de Fargent a. bien plus bas prix , que celui du Mont Niphates ; & que les Habita ns de la Méfopotamie , qui défïr oient de pofieder des pièces & des ouvrages d'argent , trouvaient mieux leur compte de tranfporter leurs marchandifes hors du Pais, & de les donner à l'Entrepreneur de la nouvelle Mine en échange de ce métal, que d'en prendre de l'Entrepreneur ancien. Celui-ci , fe trouvant moins de débit , diminuoit néeefiairement fon prix 5 mais le nouvel Entrepreneur baiflant à proportion le fien 7 l'ancien Entrepreneur, devoit nécelfaire-
13 6 Ejjkifur la nature
ment cefîèr fon travail , & alors le prix de l'argent , contre les autres marchandifes & denrées , fe regloit néceflairement fur celui qu'on y mettoit à la nouvelle Mine. L'argent coutoit donc moins alors aux Habitans au-delà du Tigris , qu'à ceux de la Méfopotamie , puifque ceuxci étoient obligés de faire les frais d'un long tranfport de leurs denrées & de leurs marchandifes pour acquérir de l'argent.
On peut aifément concevoir que lorfqu'on eut trouvé plufieurs Mines d'argent , & que les Propriétaires de terres eurent pris goût à ce métal , ils furent imités par les autres Ordres $ ôc que les pièces & morceaux d'argent , lors même qu'ils n'étoient pas^ mis en œuvre , furent recherchés avec empreffement , parce que rien n'étoit plus facile que d'en faire tels ouvrages qu'on vouloit > à proportion de la
quan-
au Commerce. I. Part. 137 quantité & du poids qu'on en avoit. Comme ce métal étoit eftimé au moins fuivant la valeur qu'il coutoit pour fa produ&ion , quelques gens qui en portédoient , fe trouvant dans quelques néceilîtés , pouvoient le mettre en gage pour emprunter les chofes dont ils avoient befoin > & mêm? le vendre enfuite toutà-fait : de-là eft venu l'habitude d'en régler la valeur à proportion de fa quantité , c'eft-à-dire , de Ton poids , contre toutes les denrées & marchandifes. Mais comme on peut allier avec l'argent , le fer , le plomb , l'étaim , le cuivre , &c. , qui font des métaux moins rares ,- & qu'on tire des Mines avec moins de frais, le troc de l'argent étoit fujet à beaucoup de tromperie , & cela fit que plufieurs Roïaumes ont établi des Hôtels de Monnoie pour certifier , par une fabrication publique , la véritable quanta-
1 3 8 Effkifuf U nature tité d'argent que contient chaque pièce , & pour rendre aux Particuliers qui y portent des barres ou lingots d'argent, la même quantité en pièces portant une empreinte ou certificat de la quantité véritable d'argent qu'elles contiennent.
Les frais de ces certificats ou fabrications font paies quelquefois par le Public ou par le Prince , c'eft la méthode qu'on fuivoit anciennement à Rome , & aujourd'hui en Angleterre; quelquefois les Porteurs des matières d'argent fupportent les frais de la fabrication, comme c'eft l'ufage en France.
On ne trouve prefque jamais l'argent pur dans les Mines. Les Anciens ne favoient pas même l'art de l'affiner dans la dernière perfeclion. Ils fabriquoient toujours leurs Monnoies d'argent fur le fin ; & cependant celles qui nous relient des Grecs , des
du Commerce. I. Part. 139
Romains , des Juifs & des Afiatiques , ne fe trouvent jamais de la dernière fineffe. Aujourd'hui on eft plus habile : on a le fecret de rendre l'argent pur. Les différentes manières de raffiner ne font point de mon fujet ; plufieurs Auteurs en ont traire , & entr'autres , M. Boizard. Je remarquerai feulement qu'il y a beaucoup de frais à faire pour affiner l'argent , & que c'eft la raifon pour laquelle on préfère un* once d'argent pur , par exemple, à deux onces d'argent qui contiennent une moitié de cuivre ou d'autre alloi. Il en coûte pour détacher cet alloi & pour tirer l'once d'argent réel qui eft dans ces deux onces , au lieu que par une (Impie fonte on peut allier tout autre métal avec l'argent, en telle proportion qu'on veut. Si on allie quelquefois le cuivre avec l'argent pur , ce n'eft:
que pour le rendre plus malléable;.
M ij
140 Ejjki Çitr la n M tire
& plus propre pour les ouvrages qu'on en fait. Mais dans l'eitimation de tout argent , le cuivre ou l'alliage n'eu compté pour rien, & on ne confîdere que la quantité d'argent réel & véritable.
C'eft pour cela qu'on fait toujours unifiai cfiai pour connoîrrè cette quantité d'argent véritable.
Faire Ferlai , n'eft autre chofc qu'affiner un petit morceau de la barre d'argent , par exemple , qu'on veut efïaïor , pour lavoir combien elle contient de véritable argent , & pour juger de toute la barre par ce petit morceau. On coupe donc un petit morceau de la barre , de douze grains par exemple , & on le pefe exactement dans des balances qui font fi juftes qu'il ne faut quelquefois que la millième partie d'un grain pour les faire trébucher. Enfuite on l'affine par l'eau forte , ou par le feu , c'eftà-dire , on en détache le cuivre:
du Commerce. I. Pap.t. 14.-1ou l'alliage. Lorfque l'argent cft pur on le repefe dans la même balance , & fi le poids fe trouve alors de onze grains , au lieu de" douze qu'il y avoir , l'ElTaïeur dit' que la barre cil de onze deniers' de fin , c'e/Và-dire , qu'elle contient onze parties d'argent véri-table , & une douzième partie de cuivre ou d'alloi. Ce, qui fe comprendra encore plus facilement par ceux qui auront la curioiité devoir ces- affinages. Il n'y a point d'autre myfkre. L'effa.i de l'or fe fait de même , avec cette feule différence , que les dégrés de finefle de l'or fe divifent en vingt - quatre parties , qu'on appelle Karats , à caufe que l'or en- plus précieux j- & ces Karats font divifés en trente-deuxièmes 5 au lieu qu'on ne divife les dégrés de fineflè de l'argent qu'en douze parties qu'on appelle deniers, & ces deniers en vingt - quatregrains chacun.
ity2 Ejfiiifurla nature
L'ufage a confacré à l'or Ôc à l'argent le terme de valeur intrinfeque , pour défigner & pour figniiier la quantité d'or ou d'argent véritable que la barre de matière contient : cependant dans cet effai je me fuis toujours fervi du terme de valeur intrinfeque , pour fixer la quantité de terre & du travail qui entre danla production des choies , n'aïant pa; trouvé de terme plus propre pour exprimer ma penfée. Au refte je ne donne cet avertiffement qu'afin qu'on ne s'y trompe pas; & lorfqu'il ne fera pas queftion d'or & d'argent , le terme fera toujours bon , fans aucune équivoque.
Nous avons vu que les métaux , tels que l'or , l'argent , le fer , &c. fervent à plufieurs ufages , & qu'ils ont une valeur réelle , proportionnée à la terre &c au travail qui entrent dans leur production. Nous verrons dans la
du Commerce. T. Part. fJf# féconde partie de cet eflài , que les Hommes ont été obligés par néceffité , de fe fervir d'une mefure commune , pour trouver dans le troc la proportion 6c la valeur des denrées & dus marchandifes dont ils vouloient faire échange. Il n'eu: queftion que de voir quelle doit être la denrée ou la marchandée qui eft la plus propre pour cette médire commune ; & (i ce nJa pas été la né-eefîîté , & non le goût , qui a fait donner cette préférence , à For , à l'argent & au cuivre , dont on fe fert généralement aujourd'hui pour cet ufage,
Les denrées ordinaires , telles que les grains, les vins, la viande, &c. , ont bien une valeur réelle , & fervent aux ufages de la vie 5 mais elles font toutes pé= riflàbles, & même incommodes pour le tranfport, & par conséquent peu propres pour fervir de mefure commune,.
f44 EJfai fur la nature
Les Marchandifes , c'eft à-dire, les draps , les linges , les cuirs , &c. font pérhTables aufiï , & ne peuvent le fubdivifer fans changer en quelque chofe leur valeur pour les ufages des Hommes; elles occaiionnent, comme les denrées, beaucoup de frais pour le tranfport : elles demandent même de la dépenfe pour les garder :
par conféquent elles font peu propres pour fervir de mefure commune..
Les diimans , & les autres pierres préciVufes , quand elles nJauroient pis une valeur intrmfeque, & qu-elles feroient eftimées- feulement par goût , feroient propres pour fervir de mefure commune , fi elles n'étaient pas reconnoiflàbles , & fi elles pourvoient fe fubdivifer fans déchet.
Mais avec ces défauts & celui qu'elles ont de n'être pas propres pour l'utilité , elle ne peuvent fervir de mefure commune.
Le
au Commerce. I. Part. 145
Le fer , qui eft toujours utile & affez durable, ne ferviroit pas mal , fi on n'en avoit pas d'autres plus propres. Il fe confume par le feu , ôc par fa quantité il fe trouve de trop grand volume.
On s'en fervoit depuis Licurgue jufqu'a la Guerre du Pelopponefe ; mais comme fa valeur érok néceffairement réglée fur l'intrinféque ou àproportion de la terre & du travail qui entroit dans fa production , il en falloit une grande quantité pour une petite valeur. Ce qu'il y avoit de bifare, c'eft qu'on en gâtoit la qualité , par le vinaigre , pour le rendre incapable de fervir aux ufages de l'homme , & pour le conferver feulement pour le troc : ainiî il ne pouvoit fervir qu'au feul Peuple auftere de Sparte, ôc n'a pu même continuer chez eux , dès-qu'ils ont étendu leur communication avec les autres Pais, Pour ruiner les Lacé-
ï4<5 EJptifur la nature démonicns , il ne falloit que trouver de riches Mines de fer , en faire de la monnoie femblable à la leur , & tirer en échange leurs denrées & leurs marchandifes , tandis qu'ils ne pouvoient rien échanger avec l'Etranger , contre leur fer gâté. Auflî ne s'attachoient - ils alors à aucun commerce avec l'Etranger , s'occupant uniquement à la Guerre.
Le plomb & l'étaim ont le même défavantage de volume , que le fer ^ & ils font périflàbles par le feu : mais dans un cas de néceflîté , ils ne ferviroient pas mal pour le troc , fi le cuivre n'y étoit pas plus propre & plus durable.
Le cuivre feul fervoit de monnoie aux Romains , jufqu'a l'an 484 de la Fondation de Rome ; & en Suéde , on sJen fert encore aujourd'hui même, dans les gros paiemens : cependant il en: de trop gros volume pour les paiemens
du Commerce. I. Part. 147 confidérables , & les Suédois mêmes aiment mieux erre paies en or <5c en argent , qu'en cuivre.
Dans les Colonies d'Amérique , on s'eft fervi de Tabac , de Sucre & de Cacao pour monr oie ; mais ces marchandifes , font de trop grand volume , périlfcbles & inégales dans leur bonté h par conféquent elles font peu propres pour fervir de monnoie ou de médire commune des valeurs.
L'or Se l'argent feuls font de petit volume , d'égale bonté , faciles à tranfporter , à fubdivifer fans déchet , eommodes à garder , beaux & btillans dans les ouvrages qu'on en fait , & durables prefque jufqu'à l'éternité.
Tous ceux , qui fe font fer vis d'autre chofe pour monnoie , en reviennent nécessairement à celle-ci l dès qu'ils en peuvent acquérir affez pour le troc. Il n'y
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X4$ EJJai far la nature
a que dans le plus bas troc , que For &. l'argent font incommodes : peur la valeur d'un liard ou d'un denier , les pièces d'or ôc même d'argent , ïeroient f op petites pour être maniables. On dit que les Chinois dans les petits échanges coupoient avec des cifeaux , à de minces lames , d'argent , de petites pièces qu'ils pefoient. Mais depuis leur commerce avec l'Europe , ils commencent à fe fervir de cuivre dans ces occafions.
Il n'eft donc pas étonnant que toutes les Nations foient parvenues àfe fervir d'or & d'argent pour monnoie ou pour la mefure commune des valeurs , & de cuivre pour les petits échanges.
L'utilité & le befoin les y ont déterminées , & non le goût ni le confentement. L'argent demande un grand travail , & un travail bien cher , pour fa produc-
du Commerce. I. Part- 149
tion. Ce qui caufe la cherté des Mineurs d'argent , c'eft qu'ils ne vivent guère plus de cinq à fix ans dans ce travail qui caufe une grande mortalité ; de manière qu'une petite pièce d'argent correfpond à autant de terre & de travail , qu'une groffe pièce de cuivre.
Il faut que la monnoie ou la mefure commune des valeurs correfponde , réellement & in* trinfequement , en prix de terre êc de travail , aux chofes qu on en donne en troc. Sans cela elle n'aurok qu'une valeur imaginaire- Par exemple , fi un Prince ou une République donnoient cours dans l'Etat à quelque chofe qui n'eût point une telle valeur réelle <3c intrinfeque , non-feulement les autres Etats ne la recevroient pas fur ne pié-là , mais les Habitans mêmes la rejetteroient , lorfqu'ils s'apperce-
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j 50 EJJai fur la nature vroient du peu de valeur réelle, Lorfque les Romains vers la lin de la première Guerre Punique , voulurent donner à des as de euivre du poids de deux onces la même valeur qu'a voient auparavant les as du poids d'une livre ou de douze onces , cela ne put pas fe foutenir long-tems dans le troc. Et l'on voit dans PHiitoire de tous les terns , que lorfque les Princes ont affoibli leurs m on noies en confervant la même valeur numéraire , toutes les marchandâtes & les denrées ont enchéri dans la proportion de PafïoiblnTement des monnoies.
M. Locke dit que le confentement des Hommes a donné une valeur à Por & à l'argent.
On n'en peut pas douter , puifque la néceffité abfolue n'y a point eu part. C'eft le même ■confentement qui a donné, &
du Commerce. I. P art. 151
qui donne tous les jours , une valeur à la dentelle , au linge „ aux draps fins , au cuivre , & autres métaux. Les Hommes , à parler abfolument , pourroient fùbfifter fans tout cela. Mais il n'en faut pas conclure que toutes ces choies n'aient qu'une valeur imaginaire. Elles en ont une , à proportion de la terre & du travail qui entrent dans leur production. L'or & l'argent , comme les autres marchandifes & comme les denrées , ne peuvent être tirés qu'avec des frais proportionnés à la valeur qu'on leur donne à-peu-près ; & quelque chofe que les Hommes produifent par leur travail , il faut que ce travail fournifïè leur entretien. Ceft le grand principe qu'on entend tous les jours de la bouche même des petites Gens qui n'entrent point dans* N iiij
î 52 EJJkï fur le Commerce.
nos fpéculations , & qui vivent de leur travail ou de leurs entreprifes. Il faut que tout le monde vive.
Fin de la première Partie.