CHAPITRE II
DE^ CL ASSinC ETIONS EXISTANTES. — EXAMEN DE CELLE DE M. D'aLEMBERT,
J'ai fait voir dans le chapitre précédent les défauts des dénominations existantes lorsque leur objet n'est que la désignation simple des différentes branches d'arl-çt-science. Il faut maintenant les considérer comme devant être rapprochées l'une de l'autre, et, par leur arrangement méthodique , - former un système de classification du champ entier.
Cette classification peut être présentée de deux manières différentes, soit par un discours suivi, soit en forme de table synoptique. Le premier a l'avantage de ne point mettre de limites à la matière qu'on veut y faire entrer, mais il offre l'inconvénient de ne pouvoir nous présenter les objets qu'il embrasse que l'un après l'autre ; et, pour peu que le discours soit long, on ne peut faire la comparaison d'qne par-
tie avec une autre, sans lagéne et rembarras continuels de tourner et de retourner les feuiUes, et sans un pénible effort de mémoire. Le système en forme de table ou table systématique donne au contraire, au premier coup d'œil, une idée dç l'ensemble du sujet et facilite la comparaison réciproque entre ses différentes parties ; ces parties étant arrangées de manière à ce que l'œil puisse les parcourir, à toutes) les occasions et dans tous les sens, avec la rapidité de la pensée. La. table a l'inconvénient, il est vrai; de ne présenter qu'une quantité limitée de matières; mais, comme dans une carte géographique, il est rare que cette quantité né soit suffisante pour le but que l'on se propose.
Avant Bacon, on a souvent tenté de classer les branches d'art-et-science connues alors : On les a présentées sous la forme de table systématique , aussi-bien que sous celle du discours suivi ; mais le mérite de tous ces essais a été tellement éclipsé par celui qu'a présenté ce Philosophe anglais, qu'ils ne méritent' plus d'être ^lentionnés.'^ Depuis Bacon, il n'a rien panj
i Ou pourrait en excepter peut-être l'-^r^re attribué
qui puisse être compare à sa classification , jusqu^à ce qu^un Français, d^Alembert, philosophe aussi distingué par retendue de ses connaissances que par les lumières qu^il a répandues sur tous les sujets dont il s'est occupé, eût présenté, dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie , son Système figuré des Connaissances humaines ^ qu'il accompagna en même temps d'un mémoire intitulé ; EccpUcalion du Système figuré des Connaissances humaines. Ce tableau fut rédigé principalement, compie il le dit luimême , d'après celui de Bacon. Dès que ce système parut, on fut tellement frappé des avantages que pouvait offrir un pareil travail, que^ malgré ses défauts , il excita une admiration uni* verselle.
Depuis d'Alembert, on n'a pas manqué d'apercevoir les nombreuses imperfections de soi^ tableau ; mais telle a été la réputation littéraire de cet auteur, que personne ne s'est encore ha*
d'ordinaire à Porphjgus, mais qui parait être ronvrage «le P. Raméew C'est peut-être le premier exemple d*une méthode de division bifurquée, quoiqu'elle y soit encore très imparËiite. Je reviendrai plus tard sur ce tableau.
sarde à les critiquer ; et si, dans le but d^ re* médier, on a essayé de proposer de nouvelles classifications , elles sont en petit nombre et bien loin d'avoir surpassé le système figuré. '
' Au moment de la publication du Chrestomathia en anglais, M. Bentham reçut le discours préliminaire du sup< plén^ent de la nouvelle Encyclopédie britannique d'Edimbourg, par DugaldStewart, daté du mois de décembre idi5. J^ préface de ce discours commence ainsi : a Lorsque je nàe » décidai à composer cette esquisse rapide d^ine hjstoire de la »pbilosopliîe, depuis la renaissance des lettres, ma première » pensée fut de la faire précéder, à l'exemple de d'Alembert, D.par un tableau général , composé des diverses brancbes des ^connaissances humaines. Je pensais alors que l'esquisse d'un »tc1 tableau, tracé par le génie étendu de Bacon, et amélioré j^par les corrections de son illustre disciple, devait donner » une beaucoup plus grande facilité pour adapter cette carte «Intellectuelle à l'avancement actuel des sciences; et je me » flattais de plus que l'autorité accordée par les hommes à ce » résultat de leur^ travaux réunis aurait fait recevoir avec «plus d'indulgence un semblable essai d'une main moderne; » cependant, après uu examen plus réfléchi, je mcvis forcé 9 d'abandonner ce dessein. Je commençai par concevoir «des doutes sur la justesse de leurs vues logiques, et je finis » bientôt par me convaincre que ces vffes étaient essentielle- » ment et radicalement fausses. Au ll6u donc de chercher à 9. répandre encore des principes que je croyais erronés, je crus ^)plus convenable d'exposer leurs défauts les plus essentiels ^
DE D'ALEMBEUT. 25
Le grand mérite de la table de d'Alembert consiste en ce qu^elle fut la première qui eût offert à la fois à la vue toutes les branches d'artet-science connues à cette époque; mais en même temps on ne peut se dissimuler qu'elle ne pré-*
» défauts qui, je l'avoue, sont beaucoup plus aisés à voir qu'à é\^ »ter. hes remarques critiques que j'aurai occasion de faire sur Dmes prédécesseurs serviront assez à montrer pourquoi je nfte »suis abstenu de substituer une cartç de mon invention à ceUe » à laquelle les noms de Bacon et ded'Atembert ont donné une » célébrité si grande et si bien mérite, et feront peut-être dou- » ter que le temps soit arrivé de hasarder, avec un espoir légi- » tîme de succès , une tentative aussi hardie. Si ces observations ■ » préliminaires paraissent un peu longues , on voudra bien les » excuser en faveur de l'importance des questions qu'elles i> embrassent et de la haute autorité des écrivains dont j'ose «combattre ici les opinions. » M. Stewart passe ensuit^ en revue quelques uns des déEsiuts les plus frappants de la table, de d'Alembert , et surtout sa division des sciences , d'après ies trois facultés intellectuelles auxquelles il suppose que les différentes branches doivent êlre plus particulièrement rap^ portées. Ce savant professeur se trouvait donc occupé du même sujet, et en même temps, que M. Bcntham. Le premier, craignant de lutter contre des philosophes aussi justement célèbres , s'est borné à exposer leurs erreurs ; l'autre s'est hasardé à faire un nouvel essai dans le but d'y remédier , nonobstant le découragement que devait lui faire éprouver le inérite de ses prédécesseurs.
senAe encore un grand nombre de défauts qui doivent nécessairement en diminuer beaucoup . l'utilité. Mon dessein est d^essayer dans ce chapitre de les examiner en détail avant de pro* poser les moyens ^ d'y remédier ; et , dans ce but 9 je crois qu'il serait convenable de les sépa-i rer sous les titres suivants :
Défauts ,
i"^ Dans là désignation du sujet ;
2"" Dans le choix de la source première des divisions ;
3^ Dans la méthode de division;
4^ Dans les noms des branches ;
5^ Dans les caractères distinctifs des différentes ramifications ;
6® Dans la fréquence des répétitions ;
S l". DÉFAUTS DANS LK DESIGNATION DU SUJET.
Le champ d'art-et-science étant le sujet dont
DE D^ALEMBERT. ZJ
il s'agit d'établir des divisions , je crois qu'avant d'examiner sous quel point de vue d'Alembert l'a envisagé, il conviendrait d'entrer dans quelques détails sur l'emploi respectif de ces deux mots art et science.
L'idée ordinaire qu'on entretient à ce sujet paraît être que, dans le champ immense de la pensée et de Taction, il existe un certain nombre de divisions marquées par des limites fixes et naturelle^ dont les unes sont occupées chacune par un art seul sans aucun mélange de science y d'autres par une science seule sans aucun mélange d'art, et qu'il en est d'autres encore où il n'est jamais entré et ne pourra jamais entrer ni art ni science ; et c'est sur de pareilles 3uppositions que sont fondées les questions telles que les suivantes: Combien y a-t-il d'arts? Combien de sciences? Telle chose, est-ce un art ou une science? c^est-à-dire : Tel mot dcsignet-il un art ou une science ? ' -
Mais nous allons voir que ces suppositions sont entièrement fausses : il n existe pas un point dans le champ entier d'art et de science qui contienne l'un de ces deux objets à l'exclusion de l'autre. Partout ou l'un se trouve, l'autre
ff
raccompagne ; toujours ils sont associes et Mes inséparablement l'un à l'autre,
Uart est l'exécution d^une opération quel-* conque, mentale ou corporelle : la science est la connaissance des moyens de parvenir à .celte exécution.
La langue latine offre l'avantage de comprendre ces deux termes dans le mot disciplinœ^ dediscOy j'apprends. Le moi fran^is discipline est tiré de la même racine ; mais 11 ne peut guère être employé dans ce sens, à cause de la signification restreinte qu'on lui a donnée : j^ai été donc forcé de me servir toujours du terme reçu Ari-et-Science y malgré les inconvénients qui résultent de l'emploi de cette expression composée.
Tout art a son objet , toute science a son sujet. Ainsi, la science de la Chimie, par exemple, a pour sujet les propriétés élémentaires des substances qui exigent r exercice de Vart humain pour les faire paraître. De même l'objet de l'art de la Chimie est de faire paraître ces propriétés, ce qui ne peut se faire que sous la direction de la science correspondante. On pourrait voir de
la même manière la liaison intime de tout autre art avec sa science correspondante.
On n« peut rien faire qu^en tant que Ton sait comment le faire ; on ne peut rien savoir non plus qu^en tant que Ton aura pratiqué l'art de rapprendre , c'est-à-dire que Ton aura fait certaines opérations nécessaires à l'acquisition de la science. Ainsi , à chaque branche de science correspond au moins une branche d'art , et il n'y a point de ligne exacte de démarcation entre les deux. Lorsque ce <qui se fait est plus apparent que la connaissance nécessaire à l'exécution, on est porté à les désigner tous les deux par le mot art : lorsque la connaissance est plus appai^ente que la pratique , on les désigne d'ordinaire par le mot science.
11 n'y a point non plus de démarcation bien distincte entre l'art et la science d'une part, et la pratique non artificielle et la connaissance non scientifique de l'autre. L'Art et la Science en cheminant ensemble gagnent tous les jours sur le domaine inculte de la pratique non artificielle et de la connaissance non scientifique.
3o SYSTEME
Nous en trouverons des exemples dans les branches nouvellement étudiées et connues sous les noms d'Electricité, de Galvanisme, de Géôgnosie, de Paléologie zoologique et phytologique. La Chimie même comprend, sous un nom ancien à la vérité , une masse immense de science entièrement neuve depuis quelques années. La Néphélognosie aussi (si Ton peut ainsi désigner la suite d'observations partielles qu'on fait depuis quelque temps sur les nuages) réclame maintenant une place dans le cliamp d'art-et-science* On voit aussi s'élever dans, le domaine de l'Ethique , la Statistique et VEcor nomie politique ^ branches nouvelles qui traitent des sources de la population, des richesses et de la force des nations.
Tandis que de nouvelles branches d'art-etscience s'élèvent ainsi sans cesse et se rangent parmi les autres, il y en a, au contraire, qui s'en détachent à mesure que l'on reconnaît la fausseté de leur existence: telles sont, par exemple, l'Alchimie, mot qui désignait l'art de changer tous les métaux en or , quelquefois aussi l'art de composer une drogue ou panacée universelle propre à guérir toutes les maladies possibles, même les plus opposées l'une à l'autre ;
DE d'AL£MB£RT. 3i
FAstrologie, ou l'art >de découvrir par Tobservation des astres les événements futurs qui pourront influer sur la prospérité des habitants de la terre ; la Nécromancie, ou Tart de prédire Tavenir en s'entretenant avec les morts. On pourrait ajouter à cette liste une quantité de branches d'art-et-science dont les noms sont tous terminés en manciey et dont Tobjet est de prédire Tavenir en eu tirant la connaissance de différentes sources toutes aussi peu capables de la donner."
Tels sont les rapports qui me paraissent exister entre l'Art et la Science , ainsi qu'entre l'Art et la Science d'un côté et le reste du champ d'action et de pensée de l'autre ; rapports que le lecteur trouvera, je l'espère, assez exacts, et dont on ne voit la moindre indication, ni dans la table de d'Alembert, ni dans son explication.
Système Jiguré des Connaissances humâmes
^ Quoique Tabsurdîtë de ces prétendus Arts ou Scîencesf eût été déjà reconnue ayant d'Alembert , nous verrons cepen-; dant que cet auteur leur trouve une place dans sa table , en les j rangeant comme produits 4e la Raison,
est lé titre sous lequel vient se ranger tout le contenu de sa table. La Poésie même , quoiqu'elle y soit donnée comme le produit principal de Fimaginaiion, est comprise dans les branches des Connaissances humaines. Dans le même alinéa et quatre lignes après, il parle de cette table comme d'une distribution généctîogique ( ou , si Von veut , mappemonde ) des Sciences et des Arts ; et ce n'est qu'à cette occa* sion qu'il fait mention des arts dans le sujet général de son travail. Et quoiqu'il convienne que la fiction entre nécessairement dans l'idée qu'il faut avoir de la poésie, il ne présente pourtant nulle part ce mot comme le nom d'un art, mais seulement comme celui d^une branche de sciencci
Je viens de faire Voir que le sujet du travail entrepris par d'Alembert consistç en l'Art et la Science toujours liés ensemble dans tous leurs embranchements : c'est donc sous ce nom qu'il aurait dû en faire mention dans le titre de son tableau , et non sous celui des connaissances seules, qui ne sauraient comprendre que les sciences à l'exclusion des arts^
Il paraît que le génie dé d'Alembert s'est
DE b^Alembert. 33
abstenii d'exercer toute âa forcé sur cfettc difr ficultë. iSon prédécesseur Ghambers l'a voulu abordeir danâ la préface de son dictionnaire, mais sand aucun succès, comme on s'en con- TainCràit facilement en parcourant ce travail détaillé.
§ û. HÈFKtTê JDANS LE CHÔrx DE LA ^OURGE PREMIÈKÉ
tE DIVISION.
Quelle est la source première des divisions; de d'Alembert? Ce n'est pas la nature du sujet, la seule qui peut foutriîr des divisions claires et exactes , tnais bien la nature des facultés humaines, qu'une singulière itiéprisé lui fait considérer comme appartenant exclusivement aùst diverses parties dii sujet.
Cette itféprîse doit vraiment paraître bien étrange, s'il est vrai qu'on ne peut pas nommer une èévile branche d'art ou de science à laquelle toutes^ lés différentes facultés humaines . ne puissent s'appliquer d'une iilanière ou d'une auti^e*
Là liste qu'il dôtiiié ièi des facultés humaines n'est composée que des trois suivantes : la Mé-'
moire, laRaison^ et rimagination. Si, à quelque autre occasion, qn eût demandé: à d^Âlembert une liste de ces mêmes facultés , aurait-il donné cellei-ci pour complète ? La Perception , par exemple, pour ne pas aller plus loin, ne Fau-^ rait-il pas ajoutée et même placée avant la Mémoire? Et, en effet, quoique d'Alembert ne nomme d^ abord que ces trois facultés, il fait mention dans les i^amifications ultérieures non seulement de la perception, mais encore de plusieurs autires.
Mais que sert-il de donner ici une liste de ces facultés, si elle n'est pas complète? Pourquoi en choisir ces trois , à rexclusio9 de toutes les autres ? Est-ce donc qu'il en est d'autres qui ne s'appliquent à aucune branche d'alrt-et-science? La faculté de perception ne peut-elle s'appliquer à l'Histoire naturelle, par exemple? S il est vrai qu'il y a de pareilles facultés, cette vérité n'est certainement pas si manifeste et si incontestable qu'on soit dispensé d'en donner la preuve afin d'en convaincre le lecteur. Car comment la faculté rétentive, ou la mémoire, peut-elle recevoir des impressions extérieures, si ce n'est par le moyen de la faculté perceptive?
OK D^ALEMBERTi 35
NousTéri^nâ tout à Tbeure qo^ ces facultés ne peuvent nullement servir de base aux divisions du champ d'art-et-science, puisqu'elles sont également ap|)licables à toutes ses parties. Cependant, puisque d'Âlembert les a ainsi présentées, et ijpxe nous aurons souvent occasion de parler de toutes les différentes facultés de Tesprit^ f ai pensé quHl serait utile d'en donner ici la. liste suivante % qui paraîtra, j'espère, assez complète :
i'% Perception^ ou faculté perceptive.
^^^ Jugement^ du faculté judiciaire.
3«, Mémoire^ ou faculté retenti ve. Faculté de retenir cifi(e impression du un jugement.
4*, Déduction^ ou i^tnXté déduetive , c'est-àdire raisonnement. Faculté de déduire un juge^ ment d'un autre ou de plusieurs autres juge-=^ ments, c'est-à-dire de tirer mié conséquence
' Cette Uste ne comprend que les Éicultés intellectuelles^ ou de Fesprit, à Texclosion des facultés sensitives et de eelles dé k vohhlé.
â6 SYSTÈME
d'une ou de plusieurs propositions, d'un ,ou de plusieurs jugements.
5% Abstraction^ ou faculté abstraçtive.
6% Synthèse^ ou faculté synthétique , c'est-àdire combinaison. Faculté de réunir plusieurs jugements en un seul.
7% Imagination^ ou faculté imaginative. Faculté de rassembler, comme dans une image ou tableau , un certain nombre d'idées abstraites. Cette opération est une combinaison qui opère sur les produits d'une abstraction qui l'a précédée.
8«, //2Pe7i//on, ou faculté inventive. Faculté de former de nouvelles combinaisons d'idées abstraites, c'est-à-dire des combinaisons que personne n'a faites encore. L'invention est l'application de l'intagination à l'accomplissement d'un but particulier.
^% Attention^ ou faculté attentive. L'exercice
de cette faculté paraît être un résultat de la volonté. C'est la faculté d'appliquer l'esprit à fixer une ou plusieurs des facultés ci-dessus
DE d'ALEMBERT. 37
nommées, à leurs différentes opérations, pendant un certain temps et avec un certain degré de force.
ïo% Observatiorij ou faculté observative. Cette faculté comprend la perception, la mémoire , le jugement, et souvent aussi le raisonnement, mis en œuvre par l'attention , et ordinairement dirigés à Taccomplissèment de quelque but particulier.
1 1«, Comparaison j ou faculté de comparer.
C'est une application faite de l'attention et du jugement. Dans ce cas l'attention se porte al-* ternativement sur les sujets que Ton compare , afin de découvrir leurs rapports mutuels.
\2,^ ^Généralisation^ ou faculté de généraliser. C'est un modification de l'imagiiiation. Après que l'observation a fait découvrir une certaine propriété dans un ou dans plusieurs individus, on imagine, en généralisant, un nombre infini d'individus tous doués de la même propriété.
C'est une combinaison faite par l'imagination et guidée par l'observation.
i3^ y Inductiony ou faculté inductive. C'est une
38 SYSTEl^E
espèce de déduction ou de raiwnnementt Cette faculté s^exerce sur le résultat de la généralisation ; c'est un jugement qui prononce que la conformité qu'on a imaginée en généralisant a été réalisée dans le cas en question.
i4^y Analyse^ c'est-à-dire diçision^ ou facqlté Analytique ; je parle de Taqalyse logique ou noolQgique. C'est le contraire de la généralisation : une nouvelle séparation des objets quç cette opération antérieure a réunis. En géné-r ralisant^ on combine une suite dHndividus ou de séries d'individus, ex\ vertu de quelque propriété qu^on suppose leur appartenir en commun ; et l'on en forme un ensemble^ ou réunion imaginaire, à laquelle la propriété commune sert de lien. !E)n analysant , on divise et sousdivise cette réunion imaginaire , en donnant des -noms correspondants à chacune des parties qu'on aura ainsi formées.
Il est une autre opération qui semble au premier abprd précisément le contraire de l'analyse : c'est la Synthèse. La signification littérale de l'analyse est la séparaiion; celle de la synthèse, le rassemblement. Si cette opposition était e^çacte, la synthèse et la généralisation
DE D'aLEMBERT. 39
seraient synonymes, et pourraient élre employées Tune pour Tautre ; mais il n'en est pas ainsi : toute opération qui rassemble un certain nombre dHdées, quelque hétérogènes qu'elles soient y peut être nommée synthèse; mais l'analyse ne se fait que sur des idées en quelque sorte homogènes ; son sujet est un genre qu'on divise en espèces, en sous-espèces, et ainsi de suite; La Bynthèse ne correspond à l'analyse que lorsque les idées qu'elle rassemble sont de nature à ce que cette opération puisse aussi recevoir le nom de généralisation.
La synthèse et l'analyse, la méthode synthétique et la méthode analytique , sont des locutions qu'on n'emploie que trop souvent sans y attacher de signification claire et déterminée. Ce que l'un appelle synthèse , l'autre l'appelle analyse'.
i5s Mâhodisation ou arrangement: faculté
' Young, par exemple, dans son excellent ouvrage sur la Philosophie naturelle, appelle synthèse Topération qu'avec la plupart des auteurs nou nommoDS analyse^ et son analyse est notre synthèse.
4p SYSTÈIWIE
méthodique, ou tactique. Cette faculté arrange les objets auxquels ellç s'applique ^n un çci^ain ordre, propre à faciliter l'opération de presque toutes les facultés que je viçns d'épuméref.
i%% Distribution ou faculté distributive. L'effet de cette opération est à peu près le même que celui de la division; mais il est produit d'une manière un peu différente. Le sujet de la division est considéré comme ne formant qu'un seul ensemble , qu'il s'agit de diviser en parties : la distribution n'opère que sur des objets déjà en état de séparation l'un de l'autre, Gîtte faculté ainsi que la division sont des instruments sûr lesquels opère la méthpdisation,
](7% C&mmunicaiion^ ou faculté communicative. Les produits ou résultats des facultés cidessus nommées sont les sujets de la communication. La parole, l'écriture, la pantomime, sont autant d'instruments dont elle se sert. '
. ' Condîllac(Logîque, chapitre VII), ne nomiQe qae,&îx facultés, savoir : i° Attention, 2° Comparaison , 3° Juge- (nent, 4'* Réflexion, 5" Imagination^, et 6" Raisonnemenl.^ On
^ Ayant ainsi présenté une vue générale des facultés de Tesprit humain , voyons maintenant les inconvénients qui résultent de Temploiqu^on a fait de trois seulement, à Texclusion de toutes les autres.
D'AIembert , par sa table , indique quelques branches d'art-et-science conune appartenaqt exclusivement au domaine de la mémoire, d'autres à celui du raisonnement, d'autres enfin à celui de Timagination : nous allons voir combien peu cette distribution est exacte.
L'invention, la découverte*, l'enseignement,
pourrait peut - être se ûiîre un exercice utile eu comparant cette liste avec celle que )'ai donnée ci-dessus, et observer si c'est dai^s la mienne que se trouvent quelques articles de trop , ovL bien si celle de Condlllac ne serait pas défectueuse, si, par exemple, 11 n'a pas oublié \2i Mémoire comme faculté.
' Pour mieux faire comprendre les opérations distinctes de ces différentes facultés^ je voulais en ajouter Ici des exemples^ mais j'ai vu que cela m'entraînerait trop loin, et qu'ils ne pourraient trouver place que dans un traité séparé sur ce sujet.
^ La découverte est , par rapport à la science , ce qu'est Vlnventipii par rapport à l'art*
OU rëtude, mettent au contraire chacun en jeu les mêmes facultés dans chaque branche d'artet'science , et non seulement dans chaque branche principale^ mais encore dans chacun des plus petits rameaux. La méthodisation, par exemple, dans chacune de ces branches, est un des buts ûe Finvention et de la découverte; jet à mestii^e que la méthode est produite, elle devient un instrument utile dans les mains de IHnventeur ou de l'observateur. De toutes les "^branches d'art -et-science, l'Histoire naturelle est celle qui a lie, plus exercé l'observation et la piéthode.
L'apprenant, de même, quelle que soit la branche qu'il étudie, n'a besoin que de l'attention et de l'observation appliquées aux impressions et aux idées produites par la perception, le jugement, la mémoire et le raisonnement. 11 n'a aucune occasion d'exercer Tabstraction, l'imagination , l'invention , la découverte, la méthodisation , ou la communication.
La situation de celui qui enseigne, outre les facultés nécessaires à l'apprenant, demande encore celle de la communication, et de plus celle de l'invention , en autant qu'il puisse se
trouver dans sa méthode quelque chose qu^il ait imaginé lui-même sans qu'aucun autre Feûlfait auparavant à sa connaissance.
Sans faire la moindre mentioii de ces dis- |inctionS| d^Alembert rassemble, sous le chef de l'Imagination , la Poésie , la Musique , la Peinture, la Sculpture, l'Architecture et la Gravure, comme si Fimagination était toujours nécessaire à Texercice de ces différentes branches 4'art-et-science, sans qu'elle le fût jamais à aucune autre.
Mais qui est-ce qui ne reconnaîtrait que la faculté imaginative n'est nullement nécessaire à Texercice des différents arts du musicien , du peintre, du sculpteur, de Tarchitecte ou du graveur? Ils en ont besoin, il est vrai, lorsqu'il s'agit de trouver quelque chose de nouveau ; mais, dans ce cas, il n'y a rien en eux qui ne soit commun à tout autre artiste.
Aristote , par exemple , était observateur et inventeur; car, quoiqu'il l'ait si peu perfectionné, il a inventé l'art-et-science de la Logique, maîtresse de tout autre art-et-science. Bacon ^ de même , ét^it observateur et inven-
leur, car il inventa l'art d'enseigner l'Histoire naturelle. Linné était observateur et méthddiseur inventif. Tous ces grands hommes ont donc beaucoup exercé la faculté de l'invention et par conséquent celle de l'imagination : quelqu'un d'eïitre eux a-t-il jamais été pour cela musicien, peintre, graveur ou architecte?
Le mot Raison^ dans la place que d'Alçmbert lui assigne, suffit pour envelopper le sujet entier d'un nuage. Si son objet eût été de porter partout la confusion et le découragement, ce mot n'eût été que trop bien choisi ; car, par sa nature même, il ne peut donner que des idées fausses ou embrouillées. Que veut-il désigner par ce mot Raison? Une des facultés, sans doute, de l'esprit humain, savoir celle du raisonnement, y compris le jugement. Mais ce mot Raison ne désigne d'ordinaire la faculté du raisonnement qu'aux occasions où celui qui parle en approuve l'exercice. Ainsi donc le nom donné à cette faculté, exprimant déjà une proposition implicite d'approbation de la part de celui qui parle , ne peut plus servir lorsqu'on veut présenter cette même faculté comme un objet d'improbation , ou seulement lorsqu'on veut éviter de marquer son approbation.
DE d'aLEMBERT. 45
Sous le chef de la Mémoire se trouve rangé tout le domaine de THistoire naturelle , ainsi que celui de l'Histoire ; et sous, le titre Raison, le domaine de la Philosophie naturelle. Quant à cette distribution, il est vrai que dans la formation et la rétention des idées qui ont rapport à la Philosophie naturelle , on donne d'ordinaire beaucoup plus d'exercice à la faculté du raisonnement qu'à une autre qui est bien plus exercée dans l'Histoire naturelle. Mais quelle est cette autre faculté? Ce n'est pas la Mémoire, à laquelle Bacon, aussi-bien que d'Alembert, renvoient si souvent ; mais bien la Perception, ou Appréhension, à laquelle ils ne renvoient jamais.
L'Histoire même, dans l'acéeption la plus restreinte et la plus commune du mot, savoir, la relation des étcUs de choses et des eçénéments comme on les suppose cu^ir eu lieu dans les temps passsés ^ l'Histoire, même dans ce sens limité , ne peut guère être attribuée au domaine de la Mémoire avec plus de justesse que l'Histoire naturelle ou la. Philosophie naturelle. Il est vrai que toutes les générations successives ont dû presque exclusivement à la Mémoire toutes les notions qu'elles ont pu acquérir sur les événements aVant l'inveiition
de Fart d'écrire. Hais, mie fois qu'on eut exprimé par des signes permanents la description d'un événement ou d'un état de choses qui avait eu lieu à quelque époque antérieure , la faculté de la conserver ne dépendait pas plus de la Mémoire que la faculté de retenir le sujet de toute autre branche d'art-etrscience. Le rapport, par exemple, entre l'acquisition des pouvoirs mécaniques et le sacrifice de la vélocité, ou la composition dé l'eau ou de l'air, le principe d'après l)0iqfieiel tous les angles tracés autour d'un point donné sont équivalents àquatre angles droits ; tous ces objets n'exercentils pas autant la Mémoire que la description d'un combat ou de l'état politique d'un pays à telle époque déterntiinée ?
Il est une proposition à laquelle il paraît que ces deux philosophes n'ont pas fait attention , quoique personne ne puisse la nier dès qu'oti la présentera. C'est que ce n'est pas le gouvernement intérieur et la communication interna-»
tionale seuls qui ont leut histoire , mais encore toute autre branche d'art-et-science, l'Histoire naturelle, la Philosophie naturelle, la Poésie | la Musique, la Logique ; tout, en un mot. Si l'état de notre globe s'est présenté à différentes
DE D'aLEMBERT. 4 y
époques sous diverses formes, par rapport à la guerre et au gouvernement , il en a été de même par rapport à la Mécanique , h la Chimie , à la Poësie, à la Musique et ainsi de suite ; car à quelle partie du champ entier de la pensée et de l'action ne peut-on pas appliquer la distinction entre le passé et le présent?
Le titre Ecarts de la nature donné comme branche d'Histoire naturelle, sous le chef de la Mémoire, présente une tache qu'il serait peut-être bien d'effacer tout-à-fait. Il est d'autant plus étonnant que d'Alembert l'ait laissée STibwsister, queles terreurs qui s'étaientemparées des esprits du temps du Philosophe anglais avaient déjà perdu une grande partie de leur force lorsque d'Alembert s'occupait à former sa Table encyclopédique. Dans l'âge de Bacon (au commencement du dix-septième siècle) on s'alarmait de tout ce qu'on supposait extraordinaire, étant persuadé que tout prodige ,* s'il ne produisait le malheur , le prédisait au moins. Les esprits et les sorciers composaient alors une grande partie de la population, et les diables y entraient par occasion. 11 n'y avait pas longtemps que Jean Dee, protégé par la reine Elisabeth^ avait cessé son commerce avec ses
amis immatériels. Lilly se préparait aussi à l'intimité qu'il réussit à lier avec les siens. Le patron royal de Bacon se ienait toujours prêt à brûler les hérétiques, à pendre les s»orciers, et à Combattre les diables. Mais tous ces combats aériens avaient sans doute cessé du temps de d'Alembért.
Dans cette classe à^ Ecarts de la nature ^ d'Alembért rassemble , comme sous-divisions , lés Prodiges célestes , lés Météores prodigieux , lès Prodiges sur la 'Terre et sur la Mer, les Minéraux monstrueux^ les Végétaux monstrueux, les Ani^ maux monstrueux^ et les Prodiges des Eléments ^ comme autant de branches des connaissances humaines ; et tout leur ensemble forme une division des produits de la Mémoire. Il mé paraît que la plupart d'entré elles seraient bien mieux placées sous le titre de l'Imagination. Certes, on ne peut approuver beaucoup une classification ou Ton nâettrait d'un côté les hotnmes de taille moyenne , et où l'on rassemblerait de l^autré les grands avec les petits.
Selon l'ordre établi des choses, l'essai précède toujours la réussite, l'expérience en petit précède l'établissement en grand. Les différents
usages établis dans les arts , les manufactures et les beaux-arts ont dû nécessairement être précédés par des recherches expérimentales dans chacune de léars parties; J'ai donc placé , dans ifaa nouvelle table , là Philosophie expérimentale avant la Technologie.
Il n^en est pas ainsi chez d'Alembert. Longtemps avant la Philosophie expérimentale se trouvent les produits achevés des arts avec leurs et cetera rangés sous THistoire naturelle. £n même temps, le titre général Mémoire^ s'il ne les indique comme produits de cette faculté seule, donne du moins à entendre que ce n'est que par son moyen que l'on peut connaître où faire tout ce qui y a rapport.
Quelle suite d'idées a donc pu amener un déplacement aussi étrange? On peut tirer une réponse conjecturale des termes mêmes de la tablé. Il paraît l'avoir basé sur ce principe^ que, dans tout exercice de l'art, on met eh usager quelque produit de la nature.
Les atts et lés manufactures sont, par consé- (Jiient, placés comme usages faits de la nature. Mais lie pourrait-on pas, du même droit, corn-*
5o SYSTÈME
prendre aussi la Poéisie SOUS le chef de THistoire naturelle , etses produitsyun poëme dramatique par exemple , comme l'ouvrage de la mémoire , ou du moins comme appartenant en quelque sorte au domaine de cette faculté ? car qu'est<e que le cerveau qui l'a dicté, qu'est-ce que la plume qui Ta tracé, sans compter la noix de galle, le sulfate de fer et Teau qui ont fourni à la plume les moyens de le tracer , que sontils , si ce n'est des produits de la nature ? Quant à ce qui a pu faire placer l'Histoire naturelle comme branche de l'Histoire , il est évident que ce n'est que la mesexpression totale du premier de ces noms qui a pu faire rapprocher ainsi ces deux branches d'art-et-science , dont l'une est subordonnée à toutes les autres bran^ches du champ entier.
On peut donc voir que, si deux de ces trois termes généraux (Mémoire et Imagination) , quoique déplacés, sont néanmoins, jusqu'à un certain point, convenables à leurs buts, le troisième (Raison) les sépare , les embrouille et répand sur tout le tableau sa couleur fausse et délusive. Les deux premiers, tout simples qu'ils sont, furent l'ouvrage des logiciens. Ce fut le rhétoricien qui choisit celui de raison ^ ou plu-
DE D^ALEMBERT. 5l
tôt on peut y voir l'exemple d'un de ces nombreux termes que le poète et le rhétorîcien ont forgés de concert. Ils se sont réunis pour en faire une espèce de déesse, ennemie perpétuelle d'une autre déesse Passion , et quelquefois rivale incommode, quelquefois utile subordonnée d'une troisième àé^&s^ Religion ^ sœur aînée de la Raison. Ce ne sont pas de pareilles fables qui donneront jamais une instruction claire ou correcte.