‹ Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d'art -et- science: ouvrage extrait du chrestomathia de Jérémie BenthamChapitre 9 sur 25 · DÉFAUTS DANS LE CHOIX DE LA SOURCE PREMIÈRE DE DIVISION · texte numérisé non relu

DÉFAUTS DANS LE CHOIX DE LA SOURCE PREMIÈRE DE DIVISION

Quelle est la source première des divisions de d’Alembert? Ce n’est pas la nature du sujet, la seule qui peut fournir des divisions claires et exactes, mais bien la nature des facultés humaines, qu’une singulière méprise lui fait considérer comme appartenant exclusivement aux diverses parties du sujet.

Cette méprise doit vraiment paraître bien étrange, s’il est vrai qu’on ne peut pas nommer une seule branche d’art ou de science à laquelle toutes les différentes facultés humaines ne puissent s’appliquer d’une manière ou d’une autre.

La liste qu’il donne ici des facultés humaines n’est composée que des trois suivantes : la Mé-

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moire, la Raison, et l’Imagination. Si, à quelque autre occasion, on eût demandé à d’Alembert une liste de ces mêmes.facultés, aurait-il donné celle-ci pour complète ? La Perception, par exemple , pour ne pas aller plus loin , ne l’aurait-il pas ajoutée et même placée avant la Mémoire ? Et, en effet, quoique d’Alembert ne nomme d’abord que ces trois facultés, il fait mention dans les ramifications ultérieures non seulement de la perception, mais encore de plusieurs autres.

Mais que sert-il de donner ici une liste de ces facultés, si elle n’est pas complète? Pourquoi en choisir ces trois, à l’exclusion de toutes les autres ? Est-ce donc qu’il en est d’autres qui ne s’appliquent à aucune bràncbe d’art-et-science? La faculté de perception ne peut-elle s’appliquer à l’Histoire naturelle, par exemple? S’il est vrai qu’il y a de pareilles facultés, cette vérité n’est certainement pas si manifeste et si incontestable qu’on soit dispensé d’en donner la preuve afin d’en convaincre le lecteur. Car comment la faculté rétentive, ou la mémoire, peut-elle recevoir des impressions extérieures, si ce n’est par le moyen de la faculté perceptive ?

DE d’aLEMBERT.

Nous verrons tout à Theure que ceS facultés ne peuvent nullement servir de base aux divisions du champ d’art-et-science, puisqu’elles sont également applicables à foutes ses parties.' Cependant, puisque d’Alembert les a ainsi présentées, et que nous aurons souvent occasion dé parler de toutes les différentes facultés de l’esprit, j’ai pensé qu’il serait utile d’en donner ici la liste suivante’, qui paraîtra, j’espère, assez complète :

il •

i™. Perception^ ou' faculté percéptive.

' ) ' » Ji-

*2®, Jugement, ou faculté judiciaire,

3®, Mémoire, ou faculté rétentive. Faculté de retenir une impression ou un jugement.

4®, Déduction , ou faculté déductive , c’est-àdire raisonnement. Faculté de déduire un jugement d’un autre ou de plusieurs autres 'jugements , c’est-à-dire de tirer une conséquence

' Cette liste ne comprend que les facultés intellectuelles, ou de l’esprit, à l’exclusion des facilités sensitives et de celles de la volonté.

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d’une ou de plusieurs propositions, d’un ou de plusieurs jugements.

5®, Abstraction ^ ou faculté abstractive.

6% Synthèse, ou faculté synthétique , c’est-àdire combinaison. Faculté de réunir plusieurs jugements en un seul.

7', Imagination, ou faculté imaginative. Faculté de rassembler, comme dans une image ou tableau , un certain nombre d’idées abstraites. Cette opération est une combinaison qui opère sur les produits d’une abstraction qui l’a précédée.

8®, Invention, ou faculté inventive. Faculté de former de nouvelles combinaisons d’idées abstraites, c’est-à-dire des combinaisons que personne n’a faites encore. L’invention est l’application de l’imagination à l’accomplissement d’un but particulier.

Attention, ou faculté attentive. L’exercice de cette faculté paraît être un résultat de la volonté. C’est la faculté d’appliquer l'esprit à fixer une ou plusieurs des facultés ci-dessus

DE d’aLEMBERT.

nommées, à leurs différentes opérations, pendant un certain temps et avec un certain degré de force.

To®, Observation^ ou faculté observative. Cette faculté comprend la perception, la mémoire , le jugement, et souvent aussi le raisonnement, mis en œuvre par l’attention , et ordinairement dirigés à l’accomplissement de quelque but particulier.

1 1®, Comparaison^ ou faculté de comparer. C’est une application faite de l’attention et du jugement. Dans ce cas l’attention se porte alternativement surfes sujets que l’on compare , afin de découvrir leurs rapports mutuels,

^Généralisation^ ou faculté de généraliser. C’est un modification de l’imagination. Après que l’observation a fait découvrir une certaine propriété dans un ou dans plusieurs individus, on imagine, en généralisant, un nombre infini d’individus tous doués de la meme propriété. C’est une combinaison faite par l’imagination et guidée par l’observation.

i3®, Inductioiiy ou faculté inductive. C’est une

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Espèce de déduction ou de raisonnement. Cette faculté s’exerce sur le résultat de la généralisation ; c’est un jugement qui prononce que la conformité qu’on a imaginée en généralisant a été réalisée daqs le cas en question.

Analyse^ c’est-à-dire dwision, ou faculté analytitjue ; je parle de l’analyse logique ou noologique. C’est le contraire de la généralisation : une nouvelle séparation des objets que cette opération antérieure a réunis. En généralisant, on combine une suite d’individus ou deséries d’individus, en vertu de quelque propriété qu’on suppose leur appartenir en commun ; et l’on en forme un ensemble^ ou réunion imaginaire, à laquelle la propriété commune sert de lien. En analysant , on divise et sousdivise cette réunion imaginaire , en donnant des noms correspondants à chacune des parties qu’on aura ainsi formées.

11 est une autre opération qui semble au premier abord précisément le contraire de l’analyse : c’est la Synthèse. La signification littérale cl e l’analyse est la séparation ; celle de la synthè.se, le rassemblement. Si celte opposition était exacte, la synthèse et la ^généralisation

DE d’aLEMBEUT.

seraient synonymes, et pourraient être employées l’une pour l’autre ; mais il n’en est pas ainsi; toute opération qui rassemble un certain nombre d’idées, quelque hétérogènes qu’elles soient, peut être nommée synthèse; mais l’analyse ne se fait que sur des idées en quelque sorte homogènes; son sujet est un genre qu’on divise en espèces, en sous-espèces, et ainsi de suite. La synthèse ne correspond à l’analyse que lorsque les idées qu’elle rassemble sont de nature à ce que cette opération puisse aussi recevoir le nom de généralisation.

La synthèse et l’analyse, la méthode synthétique et la méthode analytique, sont des locutions qu’on n’emploie que trop souvent sans y attacher de signification claire et déterminée. Ce que l’un appelle synthèse, l’autre l’appelle analyse'.

i5®, Méthodisation ou arrangement : faculté

’ YouDg, par exemple, dans son excellent ouvrage sur la Philosophie naturelle, appelle synthèse l’opération qu’avec la plupart des auteurs nou nommons analyse^ et son analyse est notre synthèse^

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mélliodique, ou tactique. Celte faculté arrange les objets auxquels elle s’applique en un certain ordre, propre à faciliter l’opération de presque toutes les facultés que je viens d’énumérer.

Distribution ou faculté distributive. L’effet de cette opération est à peu près le même que celui de la division; mais il est produit d’une manière un peu différente. Le sujet de la division est considéré comme ne formant qu’un seul ensemble, qu’il s’agit de diviser en parties : la distribution n’opère que sur des objets déjà en état de séparation l’un de l’autre. Cette faculté ainsi que la division sont des instruments sur lesquels opère la méthodisation.

17% Communication, ou faculté communicative. Les produits ou résultats des facultés cidessus nommées sont les sujets de la communication. La parole , l’écriture , la pantomime, sont autant d’instruments dont elle se sert.'

’ Condillac (Logique , cliapitre vit ), ne nomme que six facultés, savoir ; 1° Attention, 2° Comparaison , 3" Jugement, 4° Réflexion, 5° Imagination, et 6* Raisonnement. On

DE d’ALEMBERT.

’ Ayant ainsi présente une vue générale des facultés de l’esprit humain, voyons maintenant les inconvénien ts qui rcsultentde l’emploi qu’on a fait de trois seulement, à l’exçlusion de toutes les autres.

D’Alembert, par sa table, indique quelques branches d’art-el-science comme appartenant exclusivement au domaine de la mémoire, d’autres à celui du raisonnement, d’autres enfin à celui de l’imagination : nous allons voir combien peu cette distribution est exacte.

L’invention, la découverte’, l’enseignement,

pourrait peut-être se faire un exercice utile en comparant cette liste avec celle que j’ai donnée ci-dessus, et observer si c’est dans la mienne que se trouvent quelques articles de trop, ou bien si celle de Condillac ne serait pas défectueuse, si, par exemple, il n’a pas oublie la Mémoire comme faculté.

’ Pour mieux faire comprendre les opérations distinctes de ces différentes facultés, je voulais en ajouter ici desexemplesj mais j’ai vu que cela m’entraînerait trop loin, et qu’ils ne pourraient trouver place que dans un traité séparé sur ce sujet.

^ La découverte est, par rapport à la science, ce qu’est l’invention par rapport à l’art.

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OU l’élude, metlent au contraire chacun en jeu les memes facultés dans chaque branche d’artet-sciencc , et non seulement dans chaque branche principale, mais encore dans chacun des plus petits rameaux. La méthodisation, par exemple, dans chacune de ces branches, est un des buts de l’invention et de la découverte; et à mesure que la méthode est produite, elle devient un instrument utile dans les mains de l’inventeur ou de l’observateur. De toutes les branches d’art-et-science , l’Histoire naturelle est celle qui a le plus exercé l’observation et la méthode.

L’apprenant, de meme, quelle que soit la branche qu’il étudie, n’a besoin que de l’attention et de l’observation appliquées aux impressions et aux idées produites par la perception, le jugement, la mémoire et le raisonnement. Il n’a aucune occasion d’exercer l’abstraction, l’imagination, l’invention, la découverte, la méthodisation, ou la communication.

La situation de celui qui enseigne, outre les facultés nécessaires à l’apprenant, demande encore celle de la communication, et de plus celle de l’invention , en autant qu’il puisse se

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trouver dans sa méthode quelque chose qu’il ait imaginé lui-méme sans qu’aucun autre l’eûtfait auparavant à sa connaissance.

Sans faire la moindre mention de ces distinctions, d’Alembert rassemble, sous le chef de l’Imagination, la Poésie, la Musique, la Peinture, la Sculpture, l’Architecture et la Gravure, comme si l’imagination était toujours nécessaire à l’exercice de ces différentes branches d’art-et-science, sans qu’elle le fût jamais à aucune autre.

Mais qui est-çe qui ne reconnaîtrait que la faculté imaginative n’est nullement nécessaire à l’exercice des différents arts du musicien, du peintre, du sculpteur, de l’architecte ou du graveur.^ Ils en ont besoin, il est vrai, lorsqu’il s’agit de trouver quelque chose de nouveau ; mais, dans ce cas, il n’y a rien en eux qui ne soit commun à tout autre artiste.

Aristote, par exemple, était observateur et inventeur; car, quoiqu’il l’ait si peu perfectionné, il a inventé l’art-et-science de la Logique, maîtresse de tout autre art-ct-science. Bacon, de meme, était observateur et inven-

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leur, car il inventa l’art d’enseigner l’Histoire naturelle. Linné était observateur et méthodiscur inventif. Tous ces grands hommes ont donc beaucoup exercé la faculté de l’invention et par conséquent celle de l’imagination : quelqu’un d’entre eux a-t-il jamais été pour cela musicien, peintre, graveur ou architecte?

Le mot Raison^ dans la place que d’Alembert lui assigne, suffit pour envelopper le sujet entier d’un nuage. Si son objet eût été de porter partout la confusion et le découragement, ce mot n’eût été que trop bien choisi; car, par sa nature même, il ne peut donner que des idées fausses ou embrouillées. Que veut-il désigner par ce mot Raison? Une des facultés, sans doute, de l’esprit humain, savoir celle du raisonnement, y compris le jugement. Mais ce mot Raison ne désigne d’ordinaire la faculté du raisonnement qu’aux occasions où celui qui parle en approuve l’exercice. Ainsi donc le nom donné à cette faculté, exprimant déjà une proposition implicite d’approbation de la part de celui qui parle , ne peut plus servir lorsqu’on veut présenter cette même faculté comme un objet d’improbation, ou seulement lorsqu’on veut éviter de marquer son approbation.

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Sous le chef de la Mémoire se trouve rangé tout le domaine de THistoire naturelle , ainsi que celui de l’Histoire ; et sous le titre Raison , le domaine de la Philosophie naturelle. Quant à cette distribution, il est vrai que dans la formation et la rétention des idées qui ont rapport à la Philosophie naturelle, on donne d’ordinaire beaucoup plus d’exercice à la faculté du raisonnement qu’à une autre qui est bien plus exercée dans l’Histoire naturelle. Mais quelle est cette autre faculté? Ce n’est pas la Mémoire, à laquelle Baron, aussi-bien que d'Alembert, renvoient si souvent ; mais bien la Perception, ou Appréhension, à laquelle ils ne renvoient jamais.

L’Histoire même , dans l’acception la plus restreinte et la plus commune du mot, savoir, la relation des étais de choses et des événements comme on les suppose avoir eu lieu dans les temps passsés , l’Histoire, même dans ce sens limité , ne peut guère être attribuée au domaine de la Mémoire avec plus de justesse que l’Histoire naturelle ou la Philosophie naturelle. Il est vrai que toutes les générations successives ont dû presque exclusivement à la Mémoire toutes les notions qu’elles ont pu acquérir sur les événements avant l’invention

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de l’art d’écrire. Mais, une fois qu’on eut exprimé par des signes permanents la description d’un événement ou d’un état de choses qui avait eu lieu à quelque époque antérieure , la faculté de la conserver ne dépendait pas plus de la Mémoire que la faculté de retenir le sujet de toute autre branche d’art-et-science. Le rapport, par exemple, entre l’acquisition des pouvoirs mécaniques et le sacrifice de la vélocité, ou la composition de l’eau ou de l’air, le principe d’après lequel tous les angles tracés autour d’un point donné sont équivalents à quatre angles droits ; tous ces objets n’exercentils pas autant la Mémoire que la description d’un combat ou de l’état politique d’un pays à telle époque déterminée ?

Il est une proposition à laquelle il paraît que ces deux philosophes n’ont pas fait attention , quoique personne ne puisse la nier dès qu’on la présentera. C’est que ce n’est pas le gouvernement intérieur et la communication internationale seuls qui ont leur histoire , mais encore toute autre branche d’art-et-science, l’Histoire naturelle, la Philosophie naturelle, la Poésie, la Musique, la Logique ; tout, en un mot. Si l’état de notre globe s’est présenté à différentes

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kl

époques sous diverses formes, par rapport à la guerre et au gouvernement , il en a été de même par rapport à la Mécanique, à la Chimie, à la Poésie, à la Musique et ainsi de suite ; car à quelle partie du champ entier de la pensée et de l'action ne peut-on pas appliquer la distinction entre le passé et le présent?

Le titre Ecarts de la nature donné comme branche d’Ilistoire naturelle, sous le chef de la Mémoire , présente une tache qu’il serait peut-être bien d’effacer lout-à-fait. Il est d’autant plus étonnant que d’Alembert l’ait laissée subsister, que les terreurs qui s’étaientemparées des esprits du temps du Philosophe anglais avaient déjà perdu une grande partie de leur force lorsque d’Alembert s’occupait à former sa Table encyclopédique. Dans l’âge de Bacon (au commencement du dix-septième siècle) on s’alarmait de tout ce qu’on supposait extraordinaire, étant persuadé que tout prodige, s’il ne produisait le malheur, le prédisait au moins. Les esprits et les sorciers composaient alors une grande partie de la population, et les diables y entraient par occasion. 11 n’y avait pas longtemps que Jean Dee , protégé par la reine Elisabeth, avait cessé son commerce avec ses

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amis immatériels. Lilly se préparait aussi à l’intimité qu’il réussit à lier avec les siens. Le patron royal de Bacon se tenait toujours prêt à brûler les hérétiques, à pendre les sorciers, et à combattre les diables. Mais tous ces combats aériens avaient sans doute cessé du temps de d’Alembert.

Dans cette classe A'' Ecarts de la nature^ d’Alembert rassemble, comme sous-divisions, les Prodiges célestes^ \qs Mcte'ores prodigieux, les Prodiges sur la Terre et sur la Mer, les Minéraux monstrueux, les P égétaux monstrueux, les Ani-‘ maux monstrueux, et les Prodiges des Eléments, comme autant de branches des connaissances humaines ; et tout leur ensemble forme une division des produits de la Mémoire. Il me paraît que la plupart d’entre elles seraient bien mieux placées sous le titre de l’Imagination. Certes, on ne peut approuver beaucoup une classification où l’on mettrait d’un côté les hommes de taille moyenne, et où l’on rassemblerait de l’autre les grands avec les petits.

Selon l’ordre établi des choses, l’essai précède toujours la réussite, l’expérience en petit précède l’établissement en grand. Les différents

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usages établis dans les arts, les manufactures et les beaux-arts ont dû nécessairement être précédés par des recherches expérimentales dans chacune de leurs parties. J’ai donc placé, dans ma nouvelle table , la Philosophie expérimentale avant la Technologie.

Il n’en est pas ainsi chez d’Alembert, Longtemps avant la Philosophie expérimentale se trouvent les produits achevés des arts avec leurs et cetera rangés sous l’Histoire naturelle. En même temps, le titre général Mémoire^ s’il ne les indique comme produits de cette faculté seule, donne du moins à entendre que ce n’est que par son moyen que l’on peut connaître ou faire tout ce qui y a rapport.

Quelle suite d’idées a donc pu amener un déplacement aussi étrange ? On peut tirer une réponse conjecturale des termes mêmes de la table. 11 paraît l’avoir basé sur ce principe, que, dans tout exercice de l’art, on met en usage quelque produit de la nature.

Les arts et les manufactures sont, par conséquent, placés comme usages faits de la nature. Mais ne pourrait-on pas, du même droit, com-

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prendre aussi la Poésie sous le chef de l’Histoire naturelle , etses produits, un poëme dramatique par exemple , comme l’ouvrage de la mémoire , ou du moins comme appartenant en quelque sorte au domaine de cette faculté? car qu’est-ce que le cerveau qui l’a dicté, qu’est-ce que la plume qui l’a tracé, sans compter la noix de galle, le sulfate de fer et l’eau qui ont fourni à la plume les moyens de le tracer , que sontils , si ce n’est des produits de la nature ? Quant à ce qui a pu faire placer l’Histoire naturelle comme branche de l’Histoire , il est évident que ce n’est que la mésexpression totale du premier de ces noms qui a pu faire rapprocher ainsi ces deux branches d’art-et-science , dont l’une est subordonnée à toutes les autres branches du champ entier.

On peut donc voir que, si deux de ces trois termes généraux (Mémoire et Imagination) , quoique déplacés, sont néanmoins, jusqu’à un certain point, convenables à leurs buts, le troisième (Raison) les sépare , les embrouille et répand sur tout le tableau sa couleur fausse et délusive. Les deux premiers, tout simples qu’ils sont, furent l’ouvrage des logiciens. Ce fut le rbétoricien qui choisit celui de raison^ ou plu-

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tôt on peut y voir l’exemple d’un de ces nombreux termes que le poëte et le rhétoricien ont forgés de concert. Ils se sont réunis pour en faire une espèce de déesse, ennemie perpétuelle d’une autre déesse Passion , et quelquefois rivale incommode, quelquefois utile subordonnée d’une troisième Religion , sœur aînée de la Piai-

son. Ce ne sontpas de pareilles fables qui donneront jamais une instruction claire ou correcte.

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