INTRODUCTION
Après avoir étudié, l'année dernière, la numismatique des rois de Cappadoce, j'ai entrepris une étude analogue sur une série voisine, celle des rois de Bithynie. Ce nouveau travail ne présentait pas les mêmes difficultés que le précédent, au moins en ce qui concerne les pièces d'argent, les plus importantes de la série. Ces pièces — des tétradrachmes pour la plupart — se répartissent, sur un espace de deux siècles, entre cinq rois seulement ; malgré l'existence d'homonymes — trois Nicomède et deux Prusias — la distribution des différents types entre les cinq règnes est
aisée. Les surnoms, les portraits, le style, les symboles accessoires, et, pour les dernières pièces, les dates, fournissent autant d'éléments certains de classement grâce auxquels déjà chez Eckhel, Mionnet et Visconti, rarrangement général laissait peu de chose à désirer.
Pour les pièces d'argent, par conséquent, ma tâche se bornait à rédiger un catalogue aussi complet et aussi exact que possible des diverses variétés connues, avec leurs dates et leurs monogrammes. Il en était tout autrement pour les pièces de bronze, très nombreuses, surtout sous les deux Prusias. Ici j'ai rencontré des questions d'interprétation et d'attribution obscures, dont les unes n'avaient pas encore été résolues d'une manière satisfaisante, dont les autres n'avaient pas même été effleurées par mes devanciers. Les unes et les autres, je me suis efforcé de les poser nettement et j'ai tâché de les résoudre à mon tour; je ne me flatte pas d'avoir toujours rencontré juste : j'espère du moins ne pas laisser les problèmes dans l'état où je les ai trouvés.
Piiur dresser le catalogue scientifique d*une série monétaire, le premier travail consiste à rassembler le plud grand nombre de matériaux possible. Ce travail préliminaire n'est pas le moins pénible ^ étant donnéô la fâcheuse dispersion des sources «^ je parle tant dea monnaies elles-mêmes que des publications dont dlM ont fait l'objet. Le numismatiste consciencieux n'a que le choix entre deux méUiodes également gênantes^ Yuixe pour lui^^méme, l'autre pour ses correspondants ; ou voyager à travers toute TEurope^ ou abuser de la ctmiplaisanoe des collectionneurs et des cabinets élran»
gors pour se procurer des empreintes à domicile. Pour ma part, j'ai recouru successivement à ces deux procédés. J'ai pu étudier sur place le Cabinet de France et le Musée Britannique, les collections privées de MM. RoUin et Feuardent et du regretté Lucien de Hirsch. D'autre part, M. Charles Waldstein, conser-^ vateur du Musée Fitzwilliam à Cambridge , a bien voulu m'envoyer des empreintes des plus intéressantes pièces de la collection Leake, léguée à cette Université. M. de Sallet, directeur du Cabinet de Berlin, en a fait autant pour toutes les pièces de la collection confiée à sa garde, et j'ai une obligation analogue envers M. Imhoof Blumer. Mais, cette fois encore, je dois mettre hors de pair, dans ma reconnaissance comme dans celle du public, M. Waddington. Ce savant, non content de m'ouvrir son riche médaillier, dont les pièces, choisies avec soin, comblent la plupart des lacunes de notre collection nationale, m'a laissé prendre copie des notes qu'il avait recueillies sur mon ^ujet en visitant les principaux musées de l'Europe et plusieurs collections particulières, aujourd'hui dispersées. Grâce à cette nouvelle preuve d*un désintéressement scientifique, trop rare pour n'être pas proposé comme exemple, et trop parfait pour rencontrer beaucoup d'imitateurs, j'ai l'espérance d'avoir pu composer un travail, à peu près complet, au moins dans l'état actuel des documents. Je n'en fais pas ii)i0ins appel à tous les numismatistes, savants ou collectionneurs , qui voudront bien m'adresâer des additions ou des rectifications en vue d'une réimpression ultérieure. En attendant le Corpus numorum grœcorum^ qui sera, espérons-le, rbonneur de notre Académie au
vingtième siècle, comme le Corpus inscriptianum grœcarum a été celui de TÂcadémie de Berlin au dix-neuvième, des monographies du genre de celle-ci, qui sont elles-mêmes déjà des œuvres collectives, peuvent servir de pierres d'attente et, sinon de modèles, du moins d'échantillons \
Origines du royaume de Bithynie.
De tous les royaumes helléniques de l'Asie Mineure, le royaume de Bithynie est le seul dont les prétentions à une origine pré-alexandrine soient justifiées par les documents ; mais l'État semi-indépendant qui subsistait dans cette contrée au temps de la domination perse n'avait guère de rapport avec la floris-
1 J'indiqae ici, par ordre chronologique, les principales pablications numismatiques qae j'ai pu consfiiter.
Eckhel, Doctrina numarum, il, 396 soiv.
Mionnet, Description des médailles, U, 503 sniv., et Supplément^ V, 269 suiT.
Yisconti, Iconographie grecque, II, 178 suiv., et planche 43.
Ch. Leuormant, Trésor de Numismatiquo, Rois grect, p. 65 suiv. ; pi. t8 et 29.
Leake, Numismata fiellenica, Asiatic Kings, p. 41 sniv.
Imhoof Blâmer, Portrdtkôpfe,., hellenischer VôlkeTf p. 32 et pi. 4.
Head, Historia numorum, p. 444 suiv.
Plus, les catalogues de Vienne par Eckhel, et de Berlin (exposition) par M. de Sallet.
Tous ces ouvrages seront cités généralement sous les noms de leurs auteurs, sans indication du titre. J'emploierai également les abréviations DN, pour Doctrina numorum, M, pour Hionnet (corps de l'ouvrage), MS, pour Mionnet, Supplément; RN, pour Revue numismatique; NG, pour I^umis^ matie chronicle; ZN, pour Zeitschrift f&r Numismatik de Sallet (Berlin).
santé monarchie des Prusias et des Nicomède \ Les Bithyniens (Biôuvoi) et leurs frères les Thyniens {Qvvol) étaient des tribus d'origine thrace, venues probablement en Asie à la remorque de Tinvasion cimmérienne, au septième siècle avant notre ère. Ces barbares s*établirent sur les deux rives du Sangarius, s'enfonçant comme un coin entre les populations primitives — Bébryces, Phrygiens, Caucones, Mariandynes, Mysieus peut-être — qu'ils refoulèrent vers les frontières du territoire connu plus tard sous le nom de Bithynie. La Bithynie, après avoir fait probablement partie du royaume de Lydie % fut incorporée par Cyrus à l'empire perse. Elle fut comprise dans la 3« satrapie (Phrygie), celle dont le chef-lieu était Dascylion*; mais, quoique les « Thraces d'Asie » figurent dans l'armée de Xerxès *, la soumission de ces peuples belliqueux au pouvoir central devait être très imparfaite, et le lien de vassalité se relâcha encore davantage à la fin du siècle, lorsque les armées grecques commencèrent à faire de fréquentes apparitions sur la côte asiatique de la Propontide ^
1 Sar l'histoire de la Bilhynie,Ie meilleur travail est le cbapilrede Clinton, Fasti hellenici^ III, 411 (Àppend. VII), qui a condensé et rectifié, avec sa critique habituelle, la compilation de Foy-Vai liant {Anacidarum et Âchac' menidarum tmperti«in, tome II; Paris, 1728) et les recherches de l'abbé Sevin qui s'arrêtent à Prusias I*' {Mémoires de V Académie des inscriptions, tomes XII, 16 suiv., XY, 21 suiv., XYI, 141 suiv.). Je ne suis entré dans quelques détails que là où j'ai trouvé Clinton inexact ou insuffisant. Je ne connais pas la dissertation de Nolte, De rébus gestis regum BUhynorum, Halle, 1861.
* Hérodote, I, 28 (passage suspect).
3 Hérodote, III, 90.
* Hérodote, YII, 75. Ce texte dit que les Bithyniens, avant leur passage en Asie, s'appelaient Strymoniens : ce ne peut être un nom national.
fi Pseudo-Xénophon, Anahase YIII, ult., énumèreles Bithyniens à part et leur donne pour chef(àpx(i>v}Phamabaze. Ce n'est pas, bien entendu, un
Les Bithyniens, bientôt unis en un seul corps de nation avec les Thyniens, dont le nom disparut ^ eurent de bonne heure des chefs héréditaires ou dynastes, vach saux plus ou moins dociles du Perse. On peut douter de Texistence d'un prétendu roi Prusias, contemporain de Crésus et de Cyrus, auquel certains textes attri* buent la fondation de Prusa (Brousse)^; mais on connaît avec certitude trois dynastes bithyniens qui se sont succédé, apparemment de père en fils, entre 425 et 325 environ : Didalsos ou Doedalsos, fioteiras et Bas *• Ces dynastes étaient les pauvres chefs de pauvres bandes de chasseurs et de guerriers ; ils ne possédaient aucune des villes grecques de la côte ^ et n'ont pas dû frapper monnaie.
La conquête d'Alexandre rompit les derniers liens qui attachaient les Bithyniens à une souveraineté étrangère. Le pouvoir perse tomba sans que le pouvoir macédonien réussît à le remplacer. Le dynaste bithynien Bas battit le lieutenant qu'Alexandre avait envoyé pour gouverner la Paphlagonie et la Bithynie, Galas *. Sous son fils et successeur, Zipœtès (326-278 environ),
ohef national, mais le Satrape perse de Dascylion, distinct du goavemeur de la Grande Ptirygie, Ârlacaraas, lequel n'était qu*un soas-préfet de Gyrus» le Jeane (Gf. Krumbholz, De Anae minoria satrapis, p. 58). Pharnabaie ent ■oofent maille à partir avec .les Bithyniens, sujets fort turbulents {ffeU.t 111, 2,t).
< Strabon, XII, p. 564; Etienne de Byzance s. v. llpoù^s. Gomparex le Pharnace, roi de Gappadoce vers la même époque, d'après Diodore (fr. XXXI, 19).
s Memnon, (F. U. 6. III, 525 suiv.) c. 20.
s Gependant Strabon, XII, p. 563, paraît croire que Dœdalsos s'empara d'Aslacus. Peut-être la ville ou plutôt la bourgade de Bithynium, à l'intérieur des terres, existait-elle aussi dès cette époque.
^ Telle est la forme du nom chez Q. Curce (ili, 1, 24; lY, 5, 13), et chez Memnon. (Lire KdXocv Tiv 'AXeUv$pou oTpwniYÔv et non avec Glinton KdXcvtov).
les Thraces d'Asie défendirent victorieusement leur indépendance contre Lysimaque et Antiochus I".
Zipœtès^ prince entreprenant, qui appréciait les bieur faits du régime urbain — il fonda une ville appelée de son nom, et chercha à s'emparer des établissements grecs de la côte, — échangea peut-être à la fin de sa vie le titre de chef {iiTdpx(ùv)y que lui donne Memnon, contre celui de roi, que lui donne Diodore. C'est ce que permet de conjecturer le point de départ de l'ère bitbynienne qui se place sous son règne (297 av. J.-C.)* . Il était réservé néanmoins à son fils, Nicomède P', de devenir le véritable fondateur de la monarchie blthynienne.
Nicornède /•' et Ziaétoê.
Zipœtès avait laissé quatre fils. L'ainé, Nicomède, qui lui succéda, fut, suivant Fexpression de Memnon, le bourreau de ses frères. Pour se défendre contre l'un d'eux — le dernier survivant peut-être — qui lui disputait la couronne % il invoqua l'assistance des bandes gauloises qui campaient alors aux environs de Byzance. Nicomède signa avec elles un traité en règle 4Bt leur fit passer le détroit (277 av, J.-C.)> sans .9e
:i II £iat ajouter qua Diodore (XIX, $0) 0pp«lle Zipœtès roi dôs 316 5 mais ^ coniialt les habitudes négligentes de cet historien en pareille matièM. j(Qp. BoU de CappadodCj p. 49, note 1.)
% Ce prince s'appelait sans doute Zipœtès, comme son père, f ite-IÂre UÀ domine le nom de Zybœla (XXXYili, 16). Le nom Zipoalèe a soav^ii^ Maliraiié : Diodore écrit ZHwtdh ce qui se rapprodie de la forfljie de fiU- Live ; Plutarque, Zeipœiéi.
douter probablement qu'il introduisait dans FAsie Uineure un élément destiné, pendant trois siècles, à jouer un rôle prépondérant dans Thistoire de la péninsule. La conséquence immédiate de cet événement fut la victoire de Nicomède et Taccroissement rapide de la puissance bithynienne. Sous ce règne, la Bithynie devint définitivement un État maritime et noua des relations avec la Grèce occidentale. Nicomédie, fondée par le roi sur un golfe de la Propontide, en face d'Astacus qu'avait détruite Lysimaque, hérita de la prospérité de cette antique cité et fut désormais la capitale du royaume et Tune des métropoles de l'Asie '•
Nicomède est le premier souverain bithynien dont nous ayons conservé des monnaies — le premier probablement qui en ait émis. Ces monnaies, très rares d'ailleurs, sont frappées d'après l'étalon attique qui, depuis la conquête d'Alexandre, était devenu d'un usage universel dans l'Asie antérieure. Les successeurs de Nicomède restèrent fidèles à ce système ^ tout en modifiant peu à peu l'aspect des pièces.
Les monnaies de Nicomède P' sont de trois sortes : tétradrachmes et drachmes d'argent, bronzes. En voici la description :
1 Easèbe place la fondation de Nicomédie en 264 (01. 129, 1). Pausanias, y, 12, 1, attribue cette fondation à Zipœtès, ce qui pourrait faire eroire que la nouTelle yille s'éleva sur l'emplacement de Zipœlion,dont nous ignorons le site exact (Oicà ttà Avicep^^ 6pei dit Memnon ; mais où était cette montagne? ).
s Je n*ai pas cru, en général, devoir noter les poids des pièces qui seront mentionnées dans ce travail ; des différences de quelques centigrammes, dues à l'usure plus ou moins grande ou à des accidents de fabrication, n'ont aucun intérêt scientifique lorsque le système reste invariable. Je me contente de noter que le tétradracbme le plus lourd de la série (d*après M. Waddington) est une pièce de Prusias ÏI dans la collection de Luynes. Ce tétradracbme pèse 17 gr. 27.